Suite de l’enquête d’Aldo Maria Valli. L’incroyable témoignage d’un jeune prêtre qui était au séminaire durant les années de Benoît XVI.

Le Professeur Ratzinger


Dans le séminaire des obsessions progressistes

Aldo Maria Valli
16 juillet 2019
Ma traduction

L’enquête sur les séminaires est de retour. Cette fois, le témoignage vient de don A., qui a suivi les cours de formation sous le pontificat de Benoît XVI et nous parle de son expérience.

La fois où Ratzinger devint un « théologeux » (ndt: teologuccio, forme péjorative de teologo-« théologien », avec le suffixe réducteur ‘uccio‘). Et d’autres souvenirs

Cher Dottor Valli,

je suis prêtre dans un diocèse du nord de l’Italie depuis dix ans et je suis avec grand intérêt sur votre blog Duc in altum la série de témoignages d’anciens séminaristes sur leur parcours de formation théologique et spirituelle. Je dois dire que ce qui s’est passé et ce qui se passe encore aujourd’hui dans la formation des étudiants en théologie qui veulent entrer dans le sacerdoce est vraiment douloureux.
Mon expérience est similaire à celles que vous avez déjà publiées. Après avoir précisé que j’ai fréquenté le séminaire pendant le pontificat de Benoît XVI, je voudrais juste ajouter quelques épisodes qui permettent de comprendre la réalité que j’ai vécue dans ces années.

1) TRIBUNAL
Moi et d’autres séminaristes, dans la mesure où nous appartenions à un mouvement ecclésial considéré comme un peu trop conservateur et donc pas vraiment bienvenu, étions subtilement persécutés. Je me souviens qu’il y avait une sorte de tribunal où certains de nos collègues, remontés par les supérieurs, nous disaient que nous devions nous « ouvrir » à la communauté du séminaire. Je n’ai jamais réagi, mais je me souviens bien que le recteur, qui était du côté de ceux « qui n’étaient pas du mouvement », m’apostropha un jour en ces termes: «Il y aura une raison si cinquante pour cent des évêques du monde en ont après vous»! Dans ce cas non plus, je n’ai pas répondu, et je me consolai en pensant qu’en tout cas les cinquante pour cent restants, y compris le pape, étaient avec nous!

2) CONCILE
Nous sommes en 2007. Leçon sur le Concile Vatican II. Deux ans plus tôt, le 22 décembre 2005, Benoît XVI prononçait le discours historique à la Curie romaine sur l’herméneutique de la continuité. Le prêtre professeur aborde le sujet et dit, en résumé: «Avant le Concile, les fidèles étaient tous ignorants. Il y avait de l’intégrisme et personne ne comprenait rien. Il y avait le latin, la vieille messe, les vieux papes. Puis finalement Jean XXIII a ouvert les fenêtres et l’Esprit est entré dans l’Église. Tout nouveau!».
Je lève la main, contrarié. Je ne peux rester silencieux face à certains mensonges. Je lui dis que c’est ma grand-mère, née en 1903, qui m’a éduqué dans la foi. Elle n’était pas instruite, c’était une paysanne, elle allait à la messe en latin, mais elle avait la foi. J’ajoute: «Si nous mesurions sa foi préconciliaire par rapport à celle de nous tous ici présents, je crois qu’aucun d’entre nous n’atteindrait l’amour pour le Christ de cette vieille femme».
Quand ensuite je lui rappelle que dans son discours de décembre 2005 le Pape Ratzinger recommandait de ne pas utiliser les catégories « avant » et « après » le Concile, le professeur devient tout rouge, plein de colère.

3) « THÉOLOGEUX« 
«Ratzinger n’est pas un théologien de poids… Ratzinger est un « théologeux« , il ne dit rien de nouveau, ce n’est pas un spéculatif, il a une idée de la route mais c’est avant tout un historien de la théologie».

4) LATIN
Pas même l’ombre. Je me souviens d’une religieuse qui nous a traduit quelques hymnes. Si quelqu’un témoignait de l’intérêt pour le latin, il était considéré comme un type dangereux, à regarder avec suspicion.

5) SOUTANE
Porter une soutane? Interdit! J’ai demandé: mais pourquoi? Réponse: «C’est un signe de séparation d’avec le monde!»

6) EUCHARISTIE
La présence réelle? Réponse d’un professeur: «Ne plaisantons pas. L’hostie n’est qu’un symbole. La présence réelle est dans les pauvres et dans la Parole» (Comment s’étonner si après cela les célébrations eucharistiques étaient bâclées et si la Victime Sacrificielle était traitée comme un vulgaire morceau de pain?)

7) THÉOLOGIE / 1
On parle d’un certain théologien et un étudiant lève la main: «Excusez-moi, professeur, pourrais-je savoir si ce théologien est catholique ou protestant?
Réponse du professeur, stupéfait: «Mais quel est le problème? De quoi avez-vous peur? Depuis que Ratzinger est devenu Pape, êtes-vous tous devenus méfiants? ».

8) THÉOLOGIE / 2
Thème: Sexualité. Déroulement: «La loi naturelle (Summa theologiae de saint Thomas d’Aquin) est impraticable, elle ne peut donc plus être proposée». Et le péché? «Une fixation dont on peut se libérer». Point final.

9) ECCLÉSIOLOGIE
Analyse du professeur: «Le pape est un évêque comme tous les autres, il doit donc être en communion avec les évêques» (résultat: pendant la récitation du chapelet, certains séminaristes ont prié pour que le pape soit en communion avec les évêques et non le contraire).

10) MISSEL DE SAINT PIE V
Summorum pontificum: «Ils l’ont fait pour les lefebvristes, qui ne reviendront pas pour autant. De toute façon la messe de Saint Pie V ne peut pas être célébrée. Il y a une vision de l’Église erronée, vieille, non communautaire».

11) SUMMORUM PONTIFICUM
Durant un cours, en 2006, je suis resté stupéfait par l’animosité avec laquelle un professeur a réagi verbalement devant nous, élèves de propédeutique (année scolaire d’introduction au cours de philosophie de deux ans) en apprenant que Benoît XVI travaillait sur la question liturgique et en particulier sur la réaffirmation du missel jamais abrogé.

12) MOUVEMENTS ECCLÉSIAUX / 1
Pendant les cours, il y avait toujours des interventions contre les mouvements ecclésiaux, à l’exception de ceux d’orientation progressiste. La raison principale de l’attaque était le fait que les mouvements avaient des célébrations eucharistiques non liées à la paroisse. Je suis intervenu à plusieurs reprises auprès des professeurs, en privé (pas dans la salle de cours devant tout le monde, comme au contraire eux le faisaient, instillant aux étudiants des doutes sur l’authenticité de la foi de certains d’entre nous) affirmant que les nouveaux mouvements, nés, approuvés et promus par la hiérarchie et in primis par Jean-Paul II, ne pouvaient être assimilés aux mouvements hérétiques du Moyen Age, comme ils l’affirmaient de leur côté. Je ne suis parvenu à rien, mais j’étais heureux d’être une voix en dehors du choeur.

13) MOUVEMENTS ECCLÉSIAUX / 2
Quand Benoît XVI, lors d’une rencontre avec les évêques allemands, a recommandé d’aller avec beaucoup d’amour à la rencontre des adhérents aux mouvements ecclésiaux, mes compagnons des mouvements et moi-même nous sommes sentis galvanisés, et quand nous avons demandé de mettre le texte de Ratzinger à l’ordre du jour, nous avons déchaîné la colère des supérieurs, qui nous répondirent, exaspérés, en nous accusant de « poser aux victimes », et en citant à profusion des documents conciliaires manifestement repris et interprété dans un langage de discontinuité.

14) RATISBONNE
Après le discours historique de Benoît XVI à Ratisbonne (12 septembre 2006), j’ai été frappé par la manière injuste, superficielle et orientée dont les professeurs l’ont commenté. Le pape a été accusé de vouloir un affrontement entre chrétiens et musulmans et de ne pas «dialoguer». Le pape, disaient-ils, devait se taire et ne pas appuyer sur certaines touches. En somme, on nous a enseigné que ceux qui utilisent la raison orientée vers la vérité veulent le conflit et que pour éviter les affrontements, il vaut mieux rester dans le mensonge.

15) LE CHRIST OU JÉSUS ?
Je terminerai par un épisode qui semblera incroyable.
Un jour, un étudiant a demandé à un autre: «Ne viendrais-tu pas d’un mouvement, par hasard?»
«Pourquoi cette question?»
«Parce que tu dis ‘le Christ’ au lieu de ‘Jésus’».
En d’autres termes: dire ‘Jésus’ signifiait avoir une vision juste, une vision dialoguante, amie du monde; dire ‘le Christ’ signifiait avoir une vision intégriste. A quel point étaient arrivées les obsessions instillées par certains professeurs.