Les professeurs de l’Institut qui se réjouissent du licenciement de leurs collègues sont les mêmes qui ont critiqué ouvertement le Magistère sur la morale des Papes précédents sans jamais avoir été sanctionnés pour des prises de position autrement graves: AMV a reçu le témoignage d’un initié, bien informé sur la situation de l’Institut – lettre signée, mais dont il choisit de préserver l’anonymat


Voilà pourquoi les « pompiers du nouveau cours » ne peuvent pas éteindre l’incendie

Aldo Maria Valli
Duc in Altum
9 août 2019
Ma traduction


Retour sur l’affaire de l’Institut pontifical Jean-Paul II, soumis à un dur processus de « normalisation », avec une intervention qui ne peut malheureusement pas être signée mais qui, comme on peut le comprendre à sa lecture, vient d’une personne bien informée sur les faits et l’histoire de l’institut. Une contribution importante pour cadrer la question, saisir la profondeur des enjeux et en savoir plus sur certains des protagonistes de la révolution en cours.

AMV

Cher Dottore Valli,

l’épisode incroyable de ces jours-ci concernant le prestigieux « Institut pontifical Jean-Paul II d’études sur le mariage et la famille » (déjà supprimé par le motu proprioSumma familiae Cura‘ du Pape François le 8 septembre 2017 et officiellement remplacé par l’ « Institut théologique pontifical Jean-Paul II pour les sciences du mariage et de la famille ») a connu un violent bouleversement du personnel enseignant et un changement radical dans le programme et l’orientation de la recherche académique.

Ce qui s’est passé ces dernières semaines suscite chez le peuple de Dieu et chez certains de ses pasteurs (ceux qui ne se préoccupent pas de faire une « carrière ecclésiastique », mais de servir avec amour et abnégation l’Église du Christ et le bien des fidèles) une réaction sans précédent en intensité et en durée sous le pontificat du Pape François. Une « mobilisation de la science et de la conscience » de l’amour, du mariage, de la famille et de la vie humaine grandit de jour en jour et les « pompiers du nouveau cours », bien qu’ils disposent de puissants moyens de contention des médias et de dissuasion par la menace (certains journalistes ont été contraints par leur chef de renoncer à écrire sur le sujet après avoir reçu des appels téléphoniques pressants…), on du mal à éteindre l’incendie.

Même les préoccupations (voire, dans de nombreux cas, l’indignation) causées par le licenciement « sans motif juste » de certains responsables de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et le « congé avant retraite » du Préfet de celle-ci, le Cardinal Gerhard Ludwig Müller (le 1er juillet 2017); l’humiliation injustifiée du Préfet de la Congrégation pour le culte divin et la Discipline des Sacrements, le cardinal Robert Sarah (à cause d’une interprétation « excessivement orthodoxe » du motu proprioMagnum principium‘ faite par le cardinal guinéen); ou la nomination de commissaires dans certains instituts de vie consacrée « trop fidèles » à leur charisme originel et riches en jeunes vocations; n’avaient pas suscité une réponse intra et extra ecclésiale, privée et publique, de cette intensité et de cette durée, dont l’écho persiste encore grâce à quelques journaux et sites Internet italiens et internationaux dont Duc in altum

Il suffirait de relire avec attention ce qui a été dit dans les interviews, ou écrit directement par les protagonistes (malgré eux) de cette « purge » (le mot est même sorti de la bouche d’un ancien Doyen de l’Institut, le cardinal Angelo Scola, habituellement très prudent dans ses jugements sur les conflits ecclésiaux) des enseignants et des enseignements, mais surtout du Magistère même sur la famille et la vie humaine du fondateur de cette institution universitaire ecclésiale portant son nom – saint Jean Paul II – pour se demander comment le Grand chancelier, l’Archevêque Vincenzo Paglia, le Doyen Pierangelo Sequeri et leurs supérieurs de la Curie romaine ne se sont pas encore décidés à faire marche arrière.

C’est le fait d’hommes vrais, loyaux et courageux, de grands esprits animés par la charité, la justice et la vérité, que de revenir en arrière, avec une louable humilité, d’admettre leur erreur et d’entamer un dialogue avec toutes les parties concernées: le Dicastère pour les laïcs, la Famille et la Vie, étroitement lié à l’Institut théologique Jean-Paul II, les professeurs, les étudiants et les évêques diocésains, et les Supérieurs généraux de toutes les parties de l’Église qui les ont envoyés à Rome non pas pour s’inscrire aux cours d’une université quelconque où l’on traite des questions de l’amour, de la sexualité, de la vie et du mariage selon l’anthropologie et l’éthique « laïque », tout en étant en dialogue avec celle « catholique », mais pour qu’ils puissent apprendre et approfondir la beauté et la vérité inhérentes au corpus du Magistère romain sur ces aspects fondamentaux de l’existence de foi, qui a trouvé son sommet dans la doctrine de saint Jean Paul II.

Mais non (du moins pour l’instant): les deux autorités académiques semblent préparer un texte en réponse aux critiques qui, au lieu de mettre en valeur la vérité et le bien qu’elles contiennent (au-delà de certains tons âpres et accents polémiques, inévitables chez ceux qui sont blessés dans leur chair et leur âme par des mesures unilatérales et coercitives), dénigre et disqualifie les thèses adverses contre toute l’évidence et le caractère raisonnable dont elles font montre, sous les yeux de chacun : « Seul un aveugle ne pourrait pas le voir », comme l’a dit le cardinal Carlo Caffarra dans d’autres circonstances.

Je voudrais juste ajouter trois considérations, qui ne sont pas sans rapport avec les arguments avancés jusqu’ici, mais qui, je l’espère, aideront ceux qui ont le devoir de changer d’avis sur l’Institut Jean-Paul II (au moins cela: à défaut d’une re-décision, qui serait juste et appropriée).

I- En admettant (sous réserve du bénéfice de la contradiction devant l’autorité ecclésiastique supérieure, ce qui ne s’est pas encore produit) que les enseignants retirés de l’Institut aient exprimé des thèses et proposé des enseignements qui soulèvent des remarques critiques sur l’exhortation apostolique Amoris laetitia de Sa Sainteté François, cette action dont on les accuse

  • ne constitue, en elle-même, ni un outrage ni une désobéissance, ni même un manque de respect à la personne et à la fonction ecclésiale suprême du Pape (dans l’Église, le désaccord sur certains arguments du Magistère non infaillible a toujours été à distinguer de la désobéissance ou de l’incitation à la désobéissance envers l’autorité établie, incompatible avec le rôle d’enseignant dans une institution universitaire pontificale)
  • la validation par la raison de la cohérence interne et externe des textes du magistère et de la continuité dans l’élaboration de la doctrine en matière de foi et de morale est une partie reconnue et normale du travail d’un chercheur et d’un professeur travaillant dans une université ou un institut supérieur où la théologie, la philosophie et les sciences connexes sont des disciplines fondamentales (lequel professeur est appelé à une compréhension plus profonde des sources de la Révélation divine et du Magistère)
  • n’a jamais été le motif d’une action disciplinaire aussi radicale et irrévocable dans la mesure où le respect dû à la personne du Saint-Père et l’acceptation de ce qui a été unanimement affirmé par la doctrine catholique dans son ensemble historique et systématique, ont été saufs, en particulier comme elle s’exprime dans le Compendium du Catéchisme de l’Église catholique, les conciles et l’ensemble des textes magistériels.

II- Il est d’autant plus criant que les théologiens qui ont soutenu cette « censure » de leurs collègues de l’Institut Jean-Paul II, coupables de ne pas avoir revu radicalement leur recherche et leur enseignement à la (seule) lumière d’Amoris laetitia, sont précisément ceux qui, dans un passé pas si lointain, n’ont pas vraiment accordé une attention valorisante aux documents magistériaux de morales fondamentales et spécifiques (notamment sexuelles, familiales et humaines). En fait, ils les ont férocement critiqués et présenté sous une lumière négative à leurs élèves.

Mgr Sequeri pourrait facilement témoigner comment, justement à la Faculté de Théologie de l’Italie Septentrionale (FTIS, Milan), dont il était le Doyen, on cataloguait comme « Théologie Denzinger » (*) les études, enseignements et thèses de licence ou doctorat qui prenaient comme fondement et approfondissaient de manière systématique les documents magistériaux: on considérait qu’une telle approche n’était pas digne d’une théologie scientifique, rigoureuse, fructueuse et pastoralement utile.

Parmi les critiques les plus virulents des encycliques Veritatis splendor (sur la théologie morale fondamentale) et Evangelium vitae (sur l’éthique de la vie humaine), de l’exhortation apostolique Familiaris consortio (sur la théologie et la morale du mariage) de saint Jean Paul II, et de l’encyclique Humanae vitae de saint Paul VI, sans parler d’autres documents magistériaux publiés pendant leurs pontificats et approuvés par eux (comme la Déclaration Persona humana et l’instruction Donum vitae de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi), il y a justement ce don Maurizio Chiodi en qui beaucoup voient le professeur de pointe de la « nouvelle théologie morale » à approfondir et à enseigner au « nouvel Institut » dont Mgr Paglia est maintenant Grand Chancelier.

Le Doyen Sequeri, reniant son passé récent à la direction de la FTIS, où enseigne don Chiodi, laquelle s’est distinguée par une rigueur méthodologico-théologique n’admettant aucune « Théologie Denzinger », aurait-il maintenant l’intention de soutenir une « Théologie Amoris laetitia » qui devrait apparaître – dans la même logique que la théologie de la FTIS – comme encore plus inacceptable, dans la mesure où elle prendrait comme point de départ pour l’intelligence de la foi et de la morale sur le mariage et la famille non pas tout le corpus du Magistère, lu dans sa cohérence interne et externe et dans son développement organique, mais un seul document pontifical, dont la note théologique n’est certainement pas celle de l’infaillibilité d’une déclaration ex cathedra?

III- Du point de vue de la justice (qui n’est pas une perspective secondaire pour la vie de l’Église et les relations entre ses membres et avec la hiérarchie et les Supérieurs), on relève un fait criant: les théologiens qui dans le passé (pendant les pontificats de Paul VI à Benoît XVI), tout en critiquant publiquement le Magistère pour ses interventions doctrinales, ont enseigné dans leurs cours que certains de ses textes ne seraient pas acceptables à cause d’un prétendu manque de cohérence et de rigueur théologique ou de fondement biblique, et n’ont subi aucune mesure disciplinaire ni n’ont été retirés de l’enseignement dans les universités, facultés ou instituts ecclésiastiques, restent aujourd’hui silencieux, voire se réjouissent des sanctions infligées à certains de leurs collègues de l’Institut Jean-Paul II.

Et il est tout aussi incompréhensible qu’un Doyen qui, à la FTIS, a toujours défendu la liberté de recherche et d’enseignement de ses professeurs, se prête aujourd’hui à une opération de ce genre impliquant beaucoup de professeurs dont il devrait être le premier garant des attentes académiques légitimes.
Comment oublier que parmi les signataires du célèbre ‘Document de dissidence du Magistère’ des soixante-trois théologiens italiens (15 mai 1989) figurent plusieurs enseignants de la FTIS , dont l’un est devenu par la suite évêque de Novara et un autre membre de l’Académie Pontificale pour la Vie?

Deux poids, deux mesures: pour ceux qui ont assumé des postions critiques, académiques et publiques contre le Magistère avant le Pape François et pour ceux qui lisent et enseignent Amoris laetitia à la lumière de l’ensemble du corpus du Magistère catholique, y compris celui de l’actuel Saint-Père. Deux institutions ecclésiastiques et deux communautés d’enseignants, la FTIS de Milan et l’Institut Jean-Paul II du Latran, qui, pour des accusations même pas comparables quant à leur gravité, ont été traitées disciplinairement de manière manifestement discriminatoire.

Et je m’arrête à la justice: si on regardait la miséricorde, je ne saurais vraiment pas quoi écrire.

Lettre signée


NDR

(*) en référence à la célèbre édition des textes du Magistère initialement édité par Heinrich Joseph Dominicus Denzinger et qui porte le nom « Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum »

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