Inédit: une homélie (ou un discours?) de Joseph Ratzinger, en 1964, qui prouve que, contrairement à la vulgate, la pensée du jeune théologien d’alors, peritus à Vatican II, n’a pas varié sur le fond, au fil des décennies et des charges de plus en plus lourdes assumées dans l’Eglise. Cette pensée s’exprime ici dans la droite ligne de la déclaration de la CDF « Dominus Iesus » en 2000.

En 1964, Joseph Ratzinger était professeur de théologie dogmatique et d’histoire des dogmes à l’université de Münster, tout en étant consulteur théologique au Concile auprès du cardinal Frings.
Telle quelle, cette homélie pourrait parfaitement servir de base de réflexion aux travaux du prochain Synode.
Merci au lecteur du Liban qui me l’a transmise. Le texte en anglais est ICI, c’est sans doute déjà une traduction de l’allemand. Il n’y a malheureusement aucune référence, on ignore donc s’il s’agit d’une homélie, ou d’une conférence, et dans quelles circonstances elle a été prononcée. Peut-être des lecteurs pourront-ils m’éclairer?


…Tout ce que nous croyons au sujet de Dieu et tout ce que nous savons de l’homme nous empêche d’accepter qu’au-delà des limites de l’Église, il n’y a plus de salut, que jusqu’à l’époque du Christ tous les hommes étaient soumis au sort de la damnation éternelle. Nous ne sommes plus prêts, nous ne sommes plus capables de penser que notre prochain, qui est un homme décent et respectable et, à bien des égards, meilleur que nous, devrait être damné à jamais simplement parce qu’il n’est pas catholique. Nous ne sommes plus prêts, nous ne sommes plus disposés à penser que la corruption éternelle devrait être infligée aux gens en Asie, en Afrique ou ailleurs, simplement parce qu’ils n’ont pas marqué « catholique » dans leur passeport.
En fait, la théologie avait beaucoup réfléchi, avant et après Ignace, à la question de savoir comment les gens, sans même le savoir, appartenaient d’une certaine manière à l’Église et au Christ et pouvaient donc être sauvés quand même. Et encore aujourd’hui, de telles réflexions demandent beaucoup de perspicacité.

Pourtant, si nous sommes honnêtes, nous devrons admettre que ce n’est absolument pas notre problème. La question à laquelle nous devons faire face n’est pas de savoir si d’autres personnes peuvent être sauvées et comment. Nous sommes convaincus que Dieu est capable de le faire avec ou sans nos théories, avec ou sans notre perspicacité, et que nous n’avons pas besoin de l’aider avec nos cogitations. La question qui nous préoccupe vraiment n’est absolument pas de savoir si et comment Dieu parvient à sauver les autres.

La question qui nous tourmente est plutôt celle de savoir pourquoi il nous faut encore accomplir tout le ministère de la foi chrétienne – pourquoi, s’il y a tant d’autres chemins vers le ciel et le salut, faut-il encore nous demander de porter, jour après jour, tout le fardeau du dogme et de l’éthique ecclésiastique?
Et là, nous sommes une fois de plus confrontés, bien qu’avec une approche différente, à la même question que nous avons soulevée hier, et sur laquelle nous nous sommes séparés: quelle est vraiment la réalité chrétienne, la véritable substance du christianisme qui va au-delà du simple moralisme? Quelle est cette particularité du christianisme qui non seulement justifie, mais nous oblige à être et à vivre en chrétiens ?

Il nous est apparu assez clairement, hier, qu’il n’y a pas de réponse à cette question qui résoudrait toutes les contradictions en une vérité irréfutable et univoque avec une clarté scientifique. Accepter que Dieu soit caché est une partie essentielle du mouvement de l’esprit que nous appelons « foi ».

Une dernière considération préliminaire est nécessaire. Si nous soulevons la question du fondement et du sens de notre vie de chrétiens, telle qu’elle est apparue pour nous tout à l’heure, elle peut facilement masquer un coup d’œil de côté sur ce que nous supposons être la vie plus facile et plus confortable d’autres personnes, qui eux « aussi » iront au ciel. Nous ressemblons trop aux ouvriers embauchés à la première heure dont parle le Seigneur dans sa parabole des ouvriers de la vigne (Mt 20, 1-6). Lorsqu’ils réalisèrent que le salaire d’un denier pouvait être gagné beaucoup plus facilement, ils ne voyaient plus pourquoi ils avaient transpiré toute la journée. Pourtant, comment pouvaient-ils être vraiment certains qu’il était beaucoup plus confortable d’être au chômage que de travailler? Et comment se fait-il qu’ils n’étaient satisfaits de leur salaire qu’à la condition que d’autres personnes soient moins bien loties qu’eux?

Mais la parabole n’est pas là pour ces travailleurs, à cette époque; elle est là pour nous. Car en posant des questions sur le « pourquoi » du christianisme, nous faisons exactement ce que ces ouvriers ont fait. Nous supposons que le « chômage » spirituel – une vie sans foi ni prière – est plus agréable que le service spirituel. Mais comment le savons-nous ?
Nous regardons les épreuves du christianisme quotidien et oublions que la foi n’est pas seulement un fardeau qui nous pèse; c’est en même temps une lumière qui nous apporte des conseils, nous indique un chemin à suivre, et nous donne un sens. Nous ne voyons dans l’Église que l’ordre extérieur qui limite notre liberté et nous fait oublier qu’elle est notre foyer spirituel, qui nous protège, nous garde en sécurité dans la vie et dans la mort. Nous ne voyons que notre propre fardeau et oublions que les autres ont aussi des fardeaux, même si nous ne savons rien d’eux. Et surtout, quelle attitude étrange que la nôtre, quand nous ne trouvons plus le service chrétien utile si le denier du salut peut être obtenu même sans lui!
C’est comme si voulions être récompensés non pas seulement avec notre propre salut, mais surtout avec la damnation des autres, tout comme les ouvriers embauchés à la première heure. C’est très humain, mais la parabole du Seigneur est particulièrement destinée à nous faire prendre conscience à quel point elle est en même temps profondément non-chrétienne.
Celui qui considère la perte du salut pour les autres comme la condition à laquelle, pour ainsi dire, il sert le Christ, ne pourra finalement que tourner le dos en maugréant, parce que ce genre de récompense est contraire à l’amour bienveillant de Dieu.