Stefano Fontana, l’auteur du livre de critique argumentée d’ Amoris Laetitia « Esortazione o rivoluzione? » (déjà recensé par AM Valli), est interviewé par La Bussola. Il dénonce un texte volontairement ambigu, qui, malgré sa modeste valeur magistérielle est devenu un dogme, modifiant la doctrine sans avoir l’air d’y toucher (du grand art!)


Une révolution (ambiguë) nommée Amoris Laetitia

Giuseppe Tires
La Nuova Bussola Quotidiana
17 août 2019
Ma traduction

« Le texte d’Amoris laetitia est révolutionnaire et ambigu, comme en témoigne le fait qu’il a été interprété différemment en Allemagne et en Pologne. Une partie de la responsabilité réside dans le langage utilisé, qui est allusif, et non pas déclaratif. Appeler le péché ‘fragilité’ est ambigu. Mais c’est une ambiguïté dont les raisons ne sont pas le fruit du hasard ». La NBQ s’entretient avec le professeur Stefano Fontana, auteur du livre ‘Esortazione o rivoluzione? Tutti i problemi di Amoris laetitia‘. « La nouveauté d’AL consiste dans le fait de changer la doctrine sans le dire. Une révolution ».

Les événements et les controverses liés au sort de l’Institut Jean-Paul II pour les sciences du mariage et de la famille nous imposent de parler à nouveau de l’Exhortation du Pape François Amoris laetitia. C’est à partir de là, en effet, que les perspectives d’une nouvelle théologie du mariage et de la famille ont émergé, en opposition à celle souhaitée par le Pape Jean-Paul II pour l’Institut.

C’est pourquoi il est utile de lire un livre de Stefano Fontana qui vient de sortir et qui concerne précisément ce thème: Exhortation ou révolution? Tous les problèmes d’Amoris laetitia. Comme d’autres livres de l’auteur (pensons par exemple au très réussi La nuova Chiesa di Kar Rahner – La nouvelle Eglise de Karl Rahner), il est bref, facile à lire et incisif: il explique calmement et dénonce de manière argumentée. L’auteur, qui est une signature de pointe de la Bussola, répond cette fois à nos questions.


Amoris laetitia est-elle une exhortation ou une révolution ?

Le seul point sur lequel je suis d’accord avec le Cardinal Kasper est qu’il s’agit d’une révolution, comme il l’a dit lui-même en affirmant qu’après Amoris laetitia tout va changer car la perspective à partir de laquelle considérer les choses a changé.

Pourtant beaucoup – y compris le Cardinal Caffarra lui-même – ont soutenu que dans le texte d’ Amoris laetitia il n’y a pas de nouveauté doctrinale et que nulle part le Pape ne dit, par exemple, que l’accès à l’Eucharistie est permis aux divorcés remariés.

En effet. Caffarra se demandait: si le Pape François, en réponse à un journaliste, a avoué qu’il ne se souvenait même pas de la note 351 qui, selon les interprètes, ouvrirait à ce que vous dites, comment est-il possible qu’elle contienne un changement doctrinal de cette ampleur? Mais en pensant ainsi, on ne saisit pas la nouveauté d’AL qui consiste à changer la doctrine sans le dire.

Mais comment un texte pastoral comme Amoris laetitia peut-il changer la doctrine ?

Je dirais même que c’est moins qu’un texte pastoral, puisque le Pape François lui-même a précisé qu’il l’avait écrit pour « guider la réflexion, le dialogue et la pratique pastorale ». Et pourtant, malgré cet aspect non doctrinal, Amoris laetitia ouvre l’espace à des processus de praxis qui comportent des changements doctrinaux. C’est pourquoi il est naïf de demander au texte de dire les choses clairement, si le pape l’avait voulu, il l’aurait fait en écrivant l’Exhortation.

Vous accusez le texte d’ambiguïté ?

Que le texte d’ Amoris laetitia soit ambigu me semble évident. C’est démontré par le fait qu’il a été interprété de manières très différentes : en Allemagne, la communion est donnée aux divorcés remariés, et pas en Pologne. Dans mon livre, j’accorde une grande place à l’analyse du langage du texte qui est allusif et non déclaratif, marqué par une nouvelle rhétorique fumeuse, existentielle, imaginative, peu claire théologiquement. Appeler le péché « fragilité », pour ne donner qu’un exemple, est ambigu. Proposer que le numéro 84 de Familiaris consortio soit dépassé par une note de bas de page et en même temps prétendre dire les choses en continuité avec lui est clairement ambigu. Cette ambiguïté, cependant, a des raisons théologiques et n’est ni improvisée ni accidentelle.

Quelles sont ces raisons?

Amoris laetitia est l’application de la « conversion pastorale » indiquée par Evangelii gaudium. Elle consiste à partir non pas de la doctrine – ce qu’ Amoris laetitia assimile à jeter des pierres aux autres ou à charger les plus fragiles de fardeaux insupportables – mais de la situation existentielle et à réinterpréter la doctrine. De cette façon, la pastorale devient une source de doctrine nouvelle, mais sans le dire. Le langage aussi doit s’adapter à cette nouvelle perspective et doit donc être imprécis et multiforme car il doit exprimer l’expérience et non des principes doctrinaux précis. La révolution linguistique d’ Amoris laetitia répond à une vision théologique. En fait, rien que pour dire que l’on fait de la théologie à partir de la situation existentielle, il faut avoir une théologie en tête.

Dans votre livre, vous reconstituez l’histoire du texte et soutenez que toute la phase synodale qui a conduit à Amoris laetitia avait été soigneusement planifiée. Bref, il y avait un plan…

En effet. Il suffit de penser à un fait. Le 14 février 2014, le Cardinal Kasper a été chargé de donner aux cardinaux une conférence en ouverture du synode sur la famille. A cette occasion, le cardinal a répété mot pour mot ce qu’il avait déjà affirmé dans l’un de ses textes les plus célèbres de 1979, placé dans un contexte théologique qu’il avait déjà défini dans les années soixante. Ce que Kasper devait dire aux cardinaux, donnant au synode une marque indélébile, était archiconnu et c’est pour cette raison qu’il en fut chargé. Pendant le double synode de 2014 et 2015, tous les efforts ont été faits pour conduire les Pères vers le résultat qui a rencontré quelques obstacles mais n’a jamais été mis de côté. En fin de compte, il a été sanctionné par Amoris laetitia . Je ne sais pas si le texte était déjà prêt en février 2014, mais le contenu l’était sans aucun doute.

Dans le livre, vous analysez également la réception du document. Qu’est-ce qui en ressort?

Tout d’abord, comme nous l’avons déjà dit, la naïveté de penser que le ton pastoral d’ Amoris laetitia n’entraîne pas de changements doctrinaux. En second lieu, les extravagances, les improvisations, la « créativité » qui se sont produites après la publication du texte sans que personne au Vatican n’ait rien dit. Troisièmement, ce document, d’une valeur magistérielle intrinsèque plutôt modeste, est considéré comme un dogme et le début d’un « tournant », alors qu’il ne peut y avoir de « tournant » dans l’Église.

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