Une profonde réflexion qui prolonge les propos (surprenants) tenus par le cardinal Sarah dans le Corriere della Sera, en lien avec la photo nocturne de la Place Saint-Pierre illuminée, contrastant avec le Palais apostolique plongé dans les ténèbres, métaphore de l’Eglise comme « un grand navire sans timonier, sans gouvernement, dans l’obscurité de la nuit romaine ».

J’ai trouvé cette pépite grâce au blog « Cronache di Papa Francesco »

Photo Claudio Gazzoli (l’auteur) [*]

La nuit de L’Église: Sarah et au-delà

Claudio Gazzoli
9 octobre 2019
Ma traduction

Le Corriere della Sera présente le Cardinal Sarah comme « Le cardinal africain, point de référence pour les conservateurs » :

Le fait que le grand quotidien national utilise des catégories politiques de classification n’est pas surprenant, mais la même technique de mystification est utilisée dans la communication de l’Église.
Il y a beaucoup d’aspects bizarres de cet entretien, certains même très évidents, mais il vaut la peine d’en examiner seulement quelques-uns parce qu’ils sont très significatifs de la situation dramatique de l’Église aujourd’hui.
Voici une phrase particulièrement frappante :

« … Quiconque est contre le Pape est ipso facto en dehors de l’Église. La Providence nous voit très bien, vous savez?….« .

« La Providence nous voit très bien, vous savez… ». Mais quelle providence, celle qu’on appelle aussi la « mafia de Saint-Gall… » ?

Bien sûr, la Providence y met du sien comme instrument de l’Esprit Saint. Mais ensuite les hommes peuvent faire des choix différents…… Dans le conclave de 1958, deux cardinaux voyageaient au coude à coude pendant les premiers scrutins: Roncalli et le cardinal arménien Agagianian. Le fait que ce dernier était le favori du Seigneur en personne apparaît dans les journaux de la Bienheureuse Mère Speranza , chargée de suggérer ce nom à quelques cardinaux réunis en conclave. Il ne serait pas mauvais de méditer sur les conséquences de la décision de ce conclave, pas tout à fait conforme à la volonté de la Providence.

Personnellement, je ne suis pas « contre le pape ». Je ne peux pas être contre un vieil homme de 83 ans que je ne connais même pas personnellement.

  • Je suis contre ses déclarations, actions, décisions contraires à la doctrine et à la tradition de l’Église catholique romaine.
  • Je suis contre la pratique consistant à déformer les Saintes Écritures pour proclamer des arguments de nature politico-idéologique.
  • Je suis contre la diablerie qui consiste à déclarer que « Dieu est le père de toutes les confessions ».
  • Je suis contre le blasphème de considérer Marie « comme toutes les autres ».
  • Je suis contre le but satanique de renoncer à la tradition de l’Église catholique.
  • Je suis contre l’œcuménisme unilatéral et destructeur.
  • Je suis contre les tentatives systématiques de délégitimation de la famille.
  • Je suis contre la réinterprétation « buoniste » des Novissimi [i.e. les choses dernières: la mort, le jugement, l’enfer, le ciel].
  • Je suis contre la réhabilitation fanatique de Luther et de nos avorteurs-maison [probable allusion à Emma Bonino et à Marco Pannella +].
  • Je suis contre la pratique impie de la désacralisation.
  • Je suis contre la profanation systématique de l’Eucharistie, à commencer par le refus de s’agenouiller.

Vous, Éminence, vous utilisez une technique rhétorique très ancienne, mais nous, catholiques ordinaires, nous ne tombons pas dans le piège. Celle de renverser la réalité en accusant les autres des mêmes arguments dont le pontife actuel est saturé, le faisant passer pour la victime de fantomatiques « bourgeois occidentaux »… qui existent peut être, mais cela nous mène en dehors de l’Eglise ou du groupe de commandement, des causes qui agissent, depuis des années maintenant, en son centre.
Quand vous dites: « La vérité est que ceux qui s’opposent à moi auprès du Saint-Père ne peuvent présenter une seule parole, une seule phrase ou une seule attitude de ma part à l’appui de leurs déclarations absurdes, je dirais diaboliques. Le Diable divise, oppose les gens, les uns contre les autres… » vous faites vous-même une « affirmation absurde » parce que tout ce que vous présentez, ce dont par ailleurs nous sommes tous convaincus, comme le « cancer » de l’Eglise aujourd’hui, vous met implicitement, mais très clairement, contre les concepts, les convictions exprimées à maintes reprises, les mesures, les messages, la pratique de celui que vous voulez défendre, obstinément et improbablement.

Bien sûr, le « diable divise… » mais cette division existe déjà. Un schisme non déclaré ou, pour reprendre l’expression du père Thomas Weinandy, « un schisme papal interne » ne constitue-t-il pas en soi une division ?
Nous en sommes venus à inventer une fantomatique « conspiration » extérieure pour justifier les vices internes colossaux. Comme dans tous les régimes de l’histoire qui ont échoué.

Mais comment une telle conspiration pourrait-elle avoir la force de nommer plus de 200 participants au synode, presque tous de la frange progressiste? Comment pourrait-elle nommer de nouveaux cardinaux, tous d’origine ultra-moderniste, pro « lgbt », pro « immigration sauvage », pro « dialogue » – mais il serait préférable d’appeler cela soumission interreligieuse – Comment pourrait-elle convoquer les plus hauts représentants à une cérémonie à la saveur satanique évidente?

Déplacer des arguments internes destructeurs vers l’extérieur d’une manière aussi évidente est de la pure hypocrisie. Quelque chose de semblable et de diabolique s’est produit il y a quelques jours, dans les jardins du Vatican. L’utilisation d’objets, transformés en symboles, en dehors du contexte, va au-delà de l’aspect purement anthropologique ou divinatoire pour assumer l’aspect exclusivement ésotérique et donc démoniaque. Ce sont des pratiques courantes dans la franc-maçonnerie. Ce rite, qui s’est déroulé au cœur du christianisme, avec la participation de Bergoglio, et tous les corollaires ultérieurs, comme la procession du canoë, prennent la valeur de rite initiatique de la nouvelle religion.

Le soir du samedi 5 octobre, après avoir participé à la prière de l’après-midi sur la place Jean XIII et à la conférence sur l’agenouillement dans les églises avec un grand Mgr Nicholas Bux, nous nous sommes rendus sur la place Saint-Pierre, où j’ai pris la photo ci-dessus. De loin, en se rapprochant, de la Via della Conciliazione, la splendeur des lumières offre une sensation d’accueil et de magnificence. Puis, à la limite des premières barrières, on est accueillis par le cri glaçant et lugubre des mouettes, que l’on n’attend pas dans ce lieu. Énormes, comme des dindons engraissés par la collecte différenciée des déchets, insouciantes, elles donnent un sentiment de mauvais présage en contiguïté avec ce monument informe, sombre, qui exalte l’invasion programmée, mis là pour prédire et louer la fin de notre civilisation, où, heureusement, elles ont commencé à déposer leurs tributs écologiques. Mais cela ne peut nous détourner de l’admiration, de l’étonnement, d’une beauté contemplée plusieurs fois et chaque fois nouvelle, hommage sublime de l’homme pieux et abandonné vers son Dieu unique. Cette fois, cependant, quelque chose de différent vient perturber notre apparente complaisance. Le Palais Apostolique, qui a été pendant des siècles la résidence des papes, le siège du gouvernement de l’Eglise est, contrairement à tous les autres bâtiments magnifiquement éclairés, complètement dans le noir (*). Tandis que l’humidité du soir fait paraître la place comme la surface réfléchissante de la mer, l’Église apparaît, au-delà de la métaphore, comme un grand navire sans timonier, sans gouvernement, dans l’obscurité de la nuit romaine.

Au-delà des discutions théologico-juridiques, la perception du simple croyant « conscient » est celle d’un chemin lent mais constant, fait de processus lents mais inexorablement déviants, d’annonces hérétiques, de nominations falsifiés, vers le changement de religion ou l’apostasie.

Par conséquent, Votre Éminence, si un pape est manifestement hérétique, même avec les notions d’un catéchisme de base, où seuls ceux qui ne veulent pas voir ne voient pas, aussi en vertu de ce qui est prévu par le code canonique, le pape lui-même, IPSO FACTO, ne se place-t-il pas en dehors de l’Église ?


P.S.
Votre Eminence Cardinal Sarah, pourriez-vous nous expliquer, une fois pour toutes, d’une manière compréhensible pour nous croyants communs, en quoi consiste cette « continuité herméneutique » entre le Pape François et les papes qui l’ont précédé, également à la lumière des dernières déclarations du dott. Eugenio Scalfari ?


NDT

(*) A comparer avec cette photo prise par moi le 25 avril 2006 vers 21h sur la Place Saint-Pierre, avec les fenêtres de l’appartement de Benoît XVI au 3ème étage du Palais apostolique éclairées, témoignant d’une présence vigilante et familière. C’était une autre époque!

Le sentiment que l’on éprouvait en voyant cette lumière a été bien traduit par Olivier Figueras, dans un article publié peu après l’élection de Benoît XVI :

Lorsque, la nuit venue, on prend le temps de traverser la place [Saint-Pierre], on est saisi, attiré par une petite lumière qui brille, tout là-haut, dans les hauteurs du Vatican. C’est celle du bureau du Pape, qui nous rappelle, là, simplement mais clairement, la continuation de cette réalité dont la basilique conserve les reliques.
Daniel-Rops l’a écrit plus précisément encore: « … Cette petite lumière, notait-il en préfaçant l’édition française du livre de Nazareno Padellaro sur Pie XII, a valeur de symbole : dans l’immense abandon, flamme qui monte la garde ; dans l’incohérent déroulement du destin, gage de certitude ; et dans l’ombre la plus opaque, signe d’espérance et promesse de clarté. »

« Présent », 22 avril 2005