Nostalgie: c’est un peu le sentiment que l’on éprouve en observant l’évolution de l’image (mais l’image traduit évidemment quelque chose de bien plus profond) de la papauté de Pie XII à François – jusqu’à la pachamama -, avec l’intermède trop bref de Benoît XVI. C’est cette « descente » inexorable que décrit ici Rino Camilleri, celle d’une Eglise qui cherche à tout prix à »vive avec son temps », au risque de se perdre elle-même.


Decline and fall…

Rino Cammilleri
« Antidote »
7 novembre 2019
Ma traduction

Le chemin parcouru par l’Église en quelques décennies, on peut le constater de visu sur Internet. Il suffit de regarder la sortie d’un Pie XII du Vatican: dans la sedia gestatoria, portée sur les épaules de nobles romains en frac, entre troupes de la garde et éventails ; le Souverain Pontife, en gants blancs et avec le triregnum sur la tête, bénit la foule qui l’acclame avec les trois doigts de sa main droite (même s’il était gaucher) au nom de la Trinité.

Aujourd’hui, le pape François fait des selfies avec ses fans et échange sa calotte avec ceux qui lui demandent un autographe. Les évêques et les cardinaux ont salué par des hourras la permission de porter le clergyman pendant le Synode. On se demande, à ce stade, pourquoi le pape continue à s’habiller en pape. Un clergypope blanc ne serait-il pas plus adapté? Et c’est étrange qu’il n’y ait pas encore pensé, puisqu’au moment de l’élection, il a évité le traditionnel « Loué soit Jésus Christ » pour un plus populaire « Bonsoir », refusant de mettre sur ses épaules la mozette rouge.

Mais il s’agit d’une chute lente, par étapes, commencée par Jean XXIII, le premier pape télévisuel (et télégénique), poursuivie avec Paul VI qui abolit d’un trait le « nous », la sedia gestatoria et le triregnum (qu’il fit vendre « pour les pauvres » et qui finit, comme prévu, acheté par un milliardaire américain et heureusement racheté grâce à une collecte de fidèles).

Jean Paul Ier n’eut pas le temps de continuer la chute d’image.

Son successeur, devant effectuer d’épuisants safaris d’évangélisation à travers le monde, se retrouva nécessairement avec des plumes sioux et des sombreros mexicains sur la tête. C’est lui qui a inauguré les rencontres interreligieuses d’Assise, dont descend en filiation presque directe le Synode actuel pour l’Amazonie et son syncrétisme redouté.

De « l’appel aux hommes des Brigades rouges » de Montini à « Porta a Porta » [populaire émission de télévision sur la RAI] pour célébrer l’anniversaire de Wojtyla en passant par l’appel téléphonique en direct, il n’y avait qu’un pas.

Benoît XVI tenta de restaurer au moins l’autorité de l’image de la papauté en reprenant la crosse avec l’ancienne croix, le chapeau dit « camauro » et en se dépensant par tous les moyens pour préserver la messe en latin. Mais il ne put éviter le rite d’Assise, la visite, déchaussé, de la mosquée (enfin, au moins il n’a pas embrassé le Coran). Mais' »Église qui s’excuse » l’avait précédé. Pour le reste, s’il avait vraiment des ambitions restauratrices (« restaurer, cela signifie ramener à sa gloire d’antan », écrivit-il), il n’a pas eu le temps d’y arriver. A ce moment-là, le clergé avait cédé. Par crainte de la persécution ou de l’impopularité, le besoin-d’être-comme-les-autres conduisit au dégoût pour l’habit et pour tout ce qui distinguait les bergers du troupeau. Et on sait où mène le plan incliné, même si l’on ne sait pas où il s’arrête.

Dans le « nouveau cours » de gestes symboliques comme la pachamama, il est singulier que la religion qui avait plus de symboles que toutes les autres, c’est-à-dire le catholicisme, ait jeté les siens aux orties pour se présenter avec la guitare au cou et les plumes sur la tête.

En est-elle plus crédible? Eh bien, les papistes disent que oui et se comportent en conséquence. Alors, attendons le clergypope, même si nous devrons subir les vilaines chaussures noires.

Non au triomphalisme, c’était le slogan des années 60. Oui au paupérisme, par conséquent. En effet. C’est une bonne chose. Mais qu’en pense le peuple, ce peuple dont ils disent vouloir rencontrer les « instances »? Il y a quelques années, le journaliste Stefano Lorenzetto, roi des interviewers, demanda à un quidam ce qu’il pensait des selfies du pape François. Je ne me souviens pas du nom, mais il est tellement anonyme que même le rappeler serait inutile. C’était un rustre, oui, mais c’était, et c’est, un homme que tout le monde connaît: on le voit toujours au JT, il se place dans l’axe d’une caméra derrière un politicien interviewé et, stylo à la bouche, il prend un air intéressé. Eh bien, en patois romain, il répondit à Lorenzetto: «Er papa deve fa’ er papa, nun se deve fa’ ‘e selfie!» (le Pape doit faire le pape, pas des selfies).