Le dixième anniversaire de la publication de la grande encyclique sociale de Benoît XVI est l’occasion de rappeler qu’au-delà de la « continuité » que ne manqueront pas de souligner les amis de François, il y a aussi un certain nombre d’enseignements qui ne sont plus dans l’air du temps. Notamment le thème de la vie, fil conducteur de l’encyclique, et le lien étroit avec Humanae Vitae. Les précisions de Stefano Fontana, directeur de l’Observatoire international sur la Doctrine sociale de l’Eglise.

Benoît XVI signe l’Encyclique

« Caritas in veritate », ce que l’on oublie volontiers

Stefano Fontana
4 décembre 2019
La NBQ
Ma traduction

Une conférence au Vatican a célébré le dixième anniversaire de l’encyclique de Benoît XVI, Caritas in veritate. L’occasion de rappeler quelques-unes des contributions fondamentales de cette encyclique que l’Église oublie aujourd’hui. A commencer par lien étroit entre Caritas in veritate et Humanae Vitae.


Il y a dix ans, Benoît XVI publiait l’encyclique Caritas in veritate, qui enrichissait la tradition des encycliques sociales, commémorant Populorum progressio de Paul VI. Le 7 juillet 2009, l’encyclique était présentée dans la salle de presse du Vatican par le cardinal Martino, le cardinal Cordes, Mgr Crepaldi et le professeur Zamagni.

Hier, une conférence internationale au Vatican a célébré cet anniversaire et les professeurs Zamagni et Becchetti ont souligné certaines des caractéristiques de l’encyclique surtout du point de vue des propositions économiques soutenues par eux et dans la ligne actuelle de l’Académie pontificale des sciences sociales, présidée précisément par Zamagni. Il est juste d’observer que l’encyclique articule le concept d’entrepreneur au-delà de la version dite publique et de la version dite privée, en l’étendant également à la société civile. Il convient également de rappeler l’appel de l’encyclique à « l’économie du don », ou sa mise en garde contre le danger que représentent les nouvelles idéologies, telles que celle de la technique.

Je crois cependant qu’il ne faut pas négliger les importantes contributions que l’encyclique a apportées à la structure même de la Doctrine sociale de l’Église, afin qu’elles ne restent pas des appels oubliés.

L’une de ces contributions est le lien qu’elle établit entre la question sociale et l’encyclique Humanae vitae de Paul VI. Il est bon de le souligner alors que l’héritage de cette encyclique sur l’amour humain semble en danger. Benoît XVI la considérait comme une encyclique « sociale » en ce qu’elle traite de l’origine même de la société, c’est-à-dire de l’amour complémentaire et fécond entre les époux.

A partir de ce lien avec l’encyclique paulinienne – aujourd’hui plutôt à contre-courant – le thème de la vie, si central dans toute la question sociale, émerge avec une grande intensité dans Caritas in veritate toute entière.
Le paragraphe 28 [*] met en relation l’accueil de la vie et le développement, nous invitant à examiner le phénomène selon lequel c’est la dénatalité, et non les naissances, qui produit la pauvreté. Thèses sur lesquelles aujourd’hui les membres de l’Académie pontificale des sciences sociales ne sont pas tous d’accord. Benoît XVI notait que les ONG internationales travaillent souvent contre la vie et que l’aide au développement elle-même est conditionnée par les politiques de contrôle des naissances. Si l’accueil, disait l’encyclique, est absent au moment initial de la naissance d’une nouvelle vie humaine, comment peut-il être là plus tard dans les différentes sphères de la société ?

Le thème du droit à la vie était lié par Benoît XVI au domaine de l’écologie humaine, de sorte qu’on ne devrait jamais parler d’écologie environnementale sans parler aussi d’écologie humaine. La responsabilité de l’Église envers la création – et non envers la Mère Terre, expression que l’encyclique n’a jamais utilisée – concerne d’abord l’homme, afin de le sauver de la destruction de lui-même. On ne peut pas collaborer avec les instances engagées dans la protection de la biodiversité si elles sont simultanément engagées dans la stérilisation des femmes dans les pays pauvres. Aujourd’hui, dix ans après l’encyclique, ces concepts stratégiques ne sont pas toujours évidents.

La contribution la plus significative de l’encyclique réside cependant dans son titre: Caritas in veritate, qui exprime que la charité sans vérité est vide et aveugle, donc elle n’est même pas charité. L’archevêque Crepaldi, dans l’une de ses Présentations de l’encyclique publiée par Cantagalli en cette année 2009, faisait dépendre le titre de l’idée que « le recevoir précède le faire« . C’était une invitation à ne pas glisser dans la pratique sans doctrine, comme cela a souvent été fait, et comme cela se fait. C’est pourquoi l’encyclique se répand sur le fait que les droits sont précédés par des devoirs (n. 43), donc par la loi et par ce qui est juste, et rappelle à maintes reprises la loi morale naturelle (nn. 59, 68, 75), réaffirmant implicitement qu’elle demeure l’un des fondements de la doctrine sociale de l’Église, même si beaucoup le nient aujourd’hui, et que l’expression a presque disparu des usages religieux. Ceci aussi est une provocation intéressante pour aujourd’hui, alors que l’intention est de transformer la théologie morale catholique, dans un changement qui ne peut pas ne pas concerner aussi ce point.

Si le recevoir précède le faire, cela signifie qu’il existe un ordre social créé dans une fin précise, qui précède et donne sens à l’action sociale et que cet ordre ne tient pas sans Dieu. Dans ses dernières lignes, l’encyclique dit que « Sans Dieu, l’homme ne sait pas où aller et il ne peut même pas comprendre qui il est ». Elle demande donc une place pour Dieu dans le monde et, ce faisant, soulève le thème de la présence de Dieu dans la sphère publique et le « droit de cité » de la religion catholique. Il est vrai que Caritas in Veritate dit que la question sociale est devenue la question anthropologique (n. 75), mais à partir de ces prémisses, on peut aussi dire qu’elle est devenue la question théologique, comme elle l’a peut-être toujours été, seulement qu’autrefois, on le savait et on le disait plus.

Enfin, une dernière note digne de mémoire est l’affirmation d’une continuité entre la doctrine sociale préconciliaire et post-conciliaire (n. 12). Une observation et une direction d’étude et de pratiques qui tranchent avec la mentalité ecclésiale d’aujourd’hui, mais qui font autorité et, surtout, théologiquement incontestables. A ne pas oublier.


NDT

§28: Un des aspects les plus évidents du développement contemporain est l’importance du thème du respect de la vie, qui ne peut en aucun cas être disjoint des questions relatives au développement des peuples. Il s’agit d’un point qui depuis quelque temps prend une importance toujours plus grande, nous obligeant à élargir les concepts de pauvreté et de sous-développement aux questions liées à l’accueil de la vie, surtout là où celle-ci est de diverses manières refusée.

Non seulement la pauvreté provoque encore dans de nombreuses régions un taux élevé de mortalité infantile, mais en plusieurs endroits du monde subsistent des pratiques de contrôle démographique par les instances gouvernementales, qui souvent diffusent la contraception et vont jusqu’à imposer l’avortement. Dans les pays économiquement plus développés, les législations contraires à la vie sont très répandues et ont désormais conditionné les coutumes et les usages, contribuant à diffuser une mentalité antinataliste que l’on cherche souvent à transmettre à d’autres États comme si c’était là un progrès culturel.

Certaines Organisations non-gouvernementales travaillent activement à la diffusion de l’avortement, et promeuvent parfois dans les pays pauvres l’adoption de la pratique de la stérilisation, y compris à l’insu des femmes. Par ailleurs, ce n’est pas sans fondement que l’on peut soupçonner les aides au développement d’être parfois liées à certaines politiques sanitaires impliquant de fait l’obligation d’un contrôle contraignant des naissances. Sont également préoccupantes les législations qui admettent l’euthanasie comme les pressions de groupes nationaux et internationaux qui en revendiquent la reconnaissance juridique.

L’ouverture à la vie est au centre du vrai développement. Quand une société s’oriente vers le refus et la suppression de la vie, elle finit par ne plus trouver les motivations et les énergies nécessaires pour œuvrer au service du vrai bien de l’homme. Si la sensibilité personnelle et sociale à l’accueil d’une nouvelle vie se perd, alors d’autres formes d’accueil utiles à la vie sociale se dessèchent. L’accueil de la vie trempe les énergies morales et nous rend capables de nous aider mutuellement. En cultivant l’ouverture à la vie, les peuples riches peuvent mieux percevoir les besoins de ceux qui sont pauvres, éviter d’employer d’importantes ressources économiques et intellectuelles pour satisfaire les désirs égoïstes de leurs citoyens et promouvoir, en revanche, des actions bénéfiques en vue d’une production moralement saine et solidaire, dans le respect du droit fondamental de tout peuple et de toute personne à la vie.

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