Le P. Guadalix, que nous avions appelé, pour l’identifier plus facilement, « le curé madrilène » a choisi de quitter la paroisse de la banlieue de Madrid où il officiait pour prendre en charge trois paroisses en milieu rural, dans la Sierra Nord. Il se retrouve loin de la frénésie citadine, en vrai dialogue avec le Seigneur. Certes, ce n’est pas l’Amazonie mais son très beau témoignage sonne juste – et montre aux idéologues qui recherchent le prochain au bout du monde, qu’il y aurait aussi beaucoup à faire tout près de chez nous…

(*) «Ma grâce te suffit; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse» (2 Corinthiens 12, 9)

Le retour de don Camillo

I. Impressions après deux ans dans les hautes terres du Nord

Père Jorge González Guadalix
13 novembre 2019
www.infocatolica.com/blog/cura…
Traduction de Carlota

Hier mardi, cela a fait deux ans que j’ai pris en charge mes trois paroisses rurales. Au bout de cette période, je crois que je peux bien en faire un premier bilan. Est-ce que cela en valait la peine ? Est-ce que je me suis trompé en me proposant pour m’occuper de ces paroisses. M’en suis-je repenti à un moment ou un autre ?

C’était un pari risqué. Beaucoup m’ont dit : « Tu es habitué à beaucoup d’agitation, tu vas t’ennuyer, qu’est ce que tu vas faire là-bas avec si peu de gens, tu vas finir par une dépression.. ».  J’ai eu mes peurs et mes réticences. Mais bon, je crois que Dieu l’avait planifié. Douze ans dans la paroisse précédente avec à la fin la sensation que j’étais en train de me dessécher. Et juste au moment où je disais à mon vicaire général qu’il serait bon qu’ils pensent à un changement,  et que cela ne me dérangerait pas d’aller comme curé à m’occuper d’un village de la sierra, juste à cette heure-là, juste à ce moment-là, s’est produit l’accident dans lequel mon prédécesseur a perdu la vie.

J’y suis allé avec une grande peur. Plus que de la peur, avec beaucoup de respect face à la nouvelle situation.

Deux ans ont passé. Alors que dire?

Que je suis très heureux, que je me trouve bien, que je n’ai pas le temps de m’ennuyer et que membre à part entière de la communauté rurale, je passe là un très bon moment.

L’activité est évidemment, autre. Ici nous n’avons ni groupements pastoraux, à peine des réunions et pas de messes avec de grandes foules. Cela n’a pas non plus de sens d’enregistrer des heures de bureau. Ici c’est autre chose.

Le temps passe d’une autre façon. Évidemment la messe journalière, chaque jour dans un village, mon temps de prière plus lentement, le rosaire et l’exposition du Saint Sacrement un jour par semaine dans chaque paroisse. Un jour par semaine, je célèbre la messe dans une résidence pour personnes âgées. J’ai du temps pour rendre visite aux malades, parler avec les gens dans la rue, saluer les uns et les autres. Il faut veiller sur les trois églises paroissiales et les maintenir en état, tenir à jour documentations et comptabilités, aider des compagnons prêtres quand le besoin surgit, assister à des réunions de prêtres, s’occuper des groupes qui viennent à la maison paroissiale de Braojos (ndt l’un des trois villages desservis par l’auteur et qui compte quelques 200 habitants )

Je consacre aussi mon temps à notre paroisse virtuelle de San José de la Sierra (ndt site internet créé par l’auteur où il exerce aussi sa mission de prêtre via ce moyen ) J’écris sur le blog, j’envoie el « Serranito » (ndt bulletin paroissial) chaque semaine, je m’occupe des consultations qui me sont faites par mail et je fais même quelques enregistrements, ce qu’on appelle aujourd’hui « podcast ». Bref, je ne m’ennuie pas, grâce à Dieu.

J’ai découvert quelque chose de très important, quelque chose que nous savons tous en théorie mais que j’en suis venu à expérimenter dans ma propre chair. Et c’est que « Dieu seul suffit ».

À Madrid, dans n’importe quelle paroisse, on travaille et beaucoup. Et dans ce travail, l’on a toujours ses compensations humaines : des gens à la messe, les enfants au catéchisme, les familles qui remercient, la satisfaction de s’occuper des pauvres, les groupes de jeunes, une activité journalière débordante, tellement souvent. Dans mes trois villages, la chose est très différente. Des messes journalières avec deux ou trois personnes… ou avec personne. Il n’y a pas de groupe, il n’y a pas d’activité débordante. Un enterrement, les fêtes du village, la messe chaque jour, peut-être une visite à faire et très vite de retour à la maison, particulièrement en ces jours d’hiver où à sept heures du soir il semble que le village est fermé ou presque.

Il n’y a pas d’autre accroche que Dieu lui-même. Et  ce « ma grâce te suffit ». C’est une certaine solitude dans laquelle la présence de Dieu se fait grande en n’ayant rien qui l’obscurcit ou en distrait. Quelque chose de très grand.

Je remercie aussi beaucoup Dieu car je suis passé des gens de la paroisse, des gens, beaucoup de gens, dont la majorité son des fidèles anonymes, à des gens avec un nom, une histoire, une famille et beaucoup d’affection à partager. Je connais leur vie et ils connaissent la mienne.

Combien de fois l’on regrette une communauté réelle avec un prénom et des noms, on ne regrette pas une communauté théorique. Aujourd’hui j’ai la concrète. C’est vraiment une chance.

En plus de tout cela, Dieu m’a concédé la grâce d’être avec les pauvres d’une manière singulière. Non pas avec les pauvres, de « ceux qui demandent » car ici tout le monde mange au quotidien. Mais c’est être le curé des pauvres, de cette Espagne qui se vident, et où en fin de semaine nous avons un peu de vie à apporter et il y a beaucoup de besoin chaque jour. Une autre chance que j’ai eue.

Alors ? Et bien, je remercie Dieu d’être un curé de village et d’un petit village. Je ne me repens absolument pas du changement, je remercie mon évêque de l’opportunité qu’il m’a donné et je suis très heureux.


II. Impressions après deux ans dans les hautes terres du Nord

Un bilan déplorable

Père Jorge González Guadalix
13 novembre 2019
www.infocatolica.com/blog/cura..
Traduction de Carlota

Les entreprises, à la fin de l’année en général, font le bilan de leurs résultats et révisent la marche de leur activité. Ils étudient leur production, et bien sûr les résultats économiques.

En parlant récemment à un bon ami économiste, il me disait que, selon des critères d’entreprise, le mieux que l’on pourrait faire avec mes trois paroisses, ce serait de les fermer à double tour, vu le faible nombre de fidèles et l’impossible rentabilité économique. Évidemment avec de tels critères, il a entièrement raison.

Les chiffres, désastreux. Le nombre d’habitants, entre les trois villages, un peu plus de quatre-cents. En deux ans, pour les trois paroisses réunies, un mariage, sept baptêmes, quatre premières communions et dix à douze enterrements. L’assistance à la messe du dimanche, en hiver, et en comptant les trois paroisses, cela peut tourner autour de cinquante personnes. La messe les jours ouvrables, c’est à peine une demi douzaines de personnes les meilleurs jours.  Au niveau financier, n’en parlons même pas. Des quêtes qui dans l’un ou l’autre des villages, le dimanche, n’arrivent pas à cinq euros.

Avec ces critères d’entreprise, plus nous tarderons à fermer, pire ce sera, bien pire encore.

Heureusement l’Église, la grâce, l’évangile se fixent sur d’autres choses. Heureusement. Nous allons mettre en valeur d’autres variantes.

  • Les cloches continuent à sonner et à rappeler que Dieu est toujours vivant.
  • Dans chaque village il y a le tabernacle
  • Avec beaucoup de fidèles ou peu d’entre eux est célébrée l’eucharistie
  • Le Saint Sacrement est exposé dans l’église
  • La récitation du saint rosaire est maintenue
  • Le confessionnal est à disposition
  • Monsieur le curé est toujours là, bien que l’hiver soit ici un vrai hiver et que la neige y soit des plus importantes
  • On  maintient les  traditions religieuses  de toujours qui ont tant aidé à conserver la foi
  • On sait vers qui aller face à un malade ayant besoin de consolation ou d’une personne ayant des problèmes

Il n’est pas facile de mesurer les résultats. Ni de vérifier comment Dieu appelle et convertit les cœurs. Monsieur le curé ne le vérifie pas non plus, ou peut-être à peine parfois.

Un prêtre qui célèbre, un tabernacle avec le Saint Sacrement, la messe, la dévotion, la liturgie. Cela n’a pas de prix. Ou il est tellement élevé que nous ne pouvons même pas nous aventurer à le calculer.

Trois tabernacles. Trois autels où offrir le saint sacrifice. Un prêtre du Christ toujours présent. Et cela nous paraît peu ?

Dans notre monde si pragmatique cela ne se comprend pas. Dans le cœur du Christ, oui.

Apparemment il n’y a rien. Mais il y a un prêtre. Et s’il y a un prêtre il y a une présence, il y a une vie sacramentelle, il y a la grâce. Si nous sommes capables de garantir le saint sacrement, la messe, le pardon des péchés, la grâce… le bilan est toujours magnifique.