La peur et l’espérance: Une réflexion de Benoît XVI sur les antiques traditions liées au Solstice et leur actualité chrétienne
Une version raccourcie du texte est offert en guise de cadeau de Noël à ses lecteurs par un quotidien suisse (italophone) du canton de Tessin . La version complète se trouve en italien sur le site de la Fondation vaticane Joseph Ratzinger/Benoît XVI .

Ce texte est la dernière des trois méditations sur Noël écrites entre 1959 et 1960 par le jeune théologien: elle est tirée du tome VI/2 des Opera Omnia
Les sous titres (entre crochets) sont du quotidien en ligne www.ticinonotizie.it
La traduction en français est la mienne.

La peur et l’espérance

Les lumières de Noël brillent à nouveau dans nos rues, l’Opération Noël bat son plein. Et pour un instant, même l’Église est amenée à participer, pour ainsi dire, à la conjoncture favorable: quand, la Nuit Sainte, les églises se remplissent de plein de gens qui, pourtant, plus tard, passeront encore devant leurs portes comme quelque chose de très lointain et d’étranger, comme quelque chose qui ne les concerne pas. Et pourtant, en cette nuit, pour un instant, l’Église et le monde semblent se réconcilier. Et c’est beau! Les lumières, l’encens, la musique, le regard des gens qui croient encore; et enfin, le mystérieux et antique message de l’enfant né il y a longtemps à Bethléem et appelé le Rédempteur du monde: « Le Christ, le Sauveur, est ici! ». Cela nous émeut; pourtant, les concepts que nous entendons à ce moment-là – « rédemption », « péché », « salut » – ressemblent à des mots qui nous viennent d’un monde lointain, d’un temps maintenant révolu: ce monde était peut-être beau, mais, en tout cas, il n’est plus le nôtre. Ou bien le serait-il encore?
Le monde dans lequel la fête de Noël vit le jour était dominé par un sentiment très répandu et très semblable au nôtre. C’était un monde dans lequel le « crépuscule des dieux » n’était pas une façon de parler, mais un fait réel. Tout à coup, les anciens dieux étaient devenus irréels: ils n’existaient plus et les hommes ne pouvaient plus croire en ce qui avait donné un sens à leur vie depuis des générations. Mais l’homme ne peut pas vivre sans sens, il en a besoin comme du pain quotidien. Et donc, une fois passées les anciens astres, il a dû chercher de nouvelles lumières. Mais où étaient-elles?

Un courant assez répandu lui offrait comme alternative le culte de la « lumière invaincue », du soleil, qui jour après jour fait son parcours sur terre, sûr de gagner et fort, presque comme un dieu visible de ce monde. Le 25 décembre, au milieu des jours du solstice d’hiver, était commémoré chaque année comme le jour de Noël de la lumière qui se régénère dans tous les couchers de soleil, garantie rayonnante que, dans tous les couchers de soleil, la lumière et l’espoir du monde ne disparaissent pas et que de tous les couchers de soleil part une route qui mène à un nouveau départ.

Très habilement, les liturgies de la religion du soleil s’étaient appropriées une peur et en même temps une espérance originelles de l’homme. Chaque fois, l’homme primitif, qui ressentait autrefois l’arrivée de l’hiver dans l’allongement progressif des nuits d’automne et l’affaiblissement progressif de la force du soleil, se demandait, plein de crainte: « Le soleil doré va-t-il mourir maintenant? Reviendra-t-il? Ou ne sera-t-il pas vaincu cette année (ou l’une des années à venir) par les forces maléfiques des ténèbres, au point de ne plus jamais revenir » ?

[Savoir que chaque revenait année un nouveau solstice d’hiver donnait en fin de compte la certitude de la victoire toujours nouvelle du soleil, de son retour certain et perpétuel].

C’est la fête dans laquelle se résume l’espoir, et même la certitude de l’indestructibilité des lumières de ce monde. Cette époque, dans laquelle certains empereurs romains, avec le culte du soleil invincible, cherchèrent à donner à leurs sujets une nouvelle foi, une nouvelle espérance, un nouveau sens au milieu de l’effondrement imparable des divinités antiques, coïncida avec le moment où la foi chrétienne tenta de gagner le cœur de l’homme gréco-romain. Et elle trouva dans le culte du soleil l’un de ses antagonistes les plus insidieux. C’était, en effet, un signe bien trop visible aux yeux des hommes, bien plus visible et attrayant que le signe de la croix dans laquelle les annonciateurs de la foi dans le Christ arrivaient.

[Pourtant, leur foi et leur lumière invisible eurent le dessus sur ce message visible avec lequel l’antique paganisme cherchait à s’affirmer]

Très vite, les chrétiens revendiquèrent le 25 décembre, jNoël de la Lumière invaincue, et le célébrèrent comme le jour de la naissance du Christ, dans lequel ils avaient trouvé la vraie lumière du monde. Ils disaient aux païens :  » Le soleil est bon, et nous nous réjouissons autant que vous de sa victoire continue. Mais le soleil n’a pas de force propre. Il ne peut exister et avoir de la force que parce que Dieu l’a créé. Il nous parle donc de la vraie lumière, de Dieu. Et c’est le vrai Dieu qui doit être célébré, la source originelle de toute lumière, et non son œuvre, qui n’aurait aucune force sans lui. Mais ce n’est pas encore tout et même pas la chose la plus importante. N’avez-vous pas remarqué qu’il y a une obscurité et un froid contre lesquels le soleil est impuissant? C’est cette obscurité et ce froid qui viennent du cœur enténébré de l’homme: haine, injustice, abus cynique de la vérité, cruauté et dégradation de l’homme… ».

A ce point, nous réalisons soudain combien tout cela est stimulant et opportun pour nous, nous sentons que le dialogue du chrétien avec les adorateurs romains du soleil est comme le dialogue du croyant d’aujourd’hui avec son frère non-croyant, c’est le dialogue incessant entre la foi et le monde.
Certes, la crainte primitive que le soleil puisse un jour disparaître ne nous anime plus: la physique, avec le souffle frais de ses formules claires, l’a depuis longtemps chassé. C’est vrai, la peur primitive est passée, mais la peur absolue a-t-elle aussi disparu ? Ou bien l’homme ne continue-t-il pas à être défini par la peur, au point que la philosophie actuelle indique la peur comme l' »existentiel fondamental » de l’homme ?

[Quelle époque de l’histoire de l’humanité a, plus que la nôtre, connu une plus grande peur face à son propre avenir?]

Peut-être que l’homme d’aujourd’hui ne s’acharme tellement sur le présent que parce qu’il ne supporte pas de regarder l’avenir dans les yeux: le seul fait d’y penser lui donne des cauchemars. Nous n’avons plus peur que le soleil soit submergé par les ténèbres et ne revienne pas; mais nous avons peur des ténèbres qui viennent des hommes ; ce n’est qu’ainsi que nous découvrirons cette véritable obscurité que, dans ce siècle d’inhumanité, nous avons vécue de façon plus effrayante que les générations qui nous ont précédés n’auraient jamais pu l’imaginer.
Nous craignons que le bien dans le monde devienne impuissant, que choisir la vérité, la pureté, la justice, l’amour, n’ait plus de sens parce que désormais dans le monde, la loi qui prévaut, c’est la loi de ceux qui savent le mieux se frayer un chemin et jouer des coudes, puisque le cours de l’histoire semble donner raison à ceux qui sont sans scrupules et brutaux, pas aux saints.

[Et d’ailleurs, ne voyons-nous pas sous nos yeux dominer l’argent, la bombe atomique, le cynisme de ceux pour qui rien de sacré n’existe plus?]

Souvent, nous nous surprenons en proie à la crainte qu’en fin de compte, il n’y ait aucun sens au cours chaotique de ce monde; qu’au fond, l’histoire du monde ne distingue que les fous et les forts… Le sentiment que les forces obscures augmentent, que le bien est impuissant, domine : nous sommes plus ou moins assaillis par le même sentiment qui prenait autrefois les hommes quand, en automne et en hiver, le soleil semblait mener sa bataille décisive: « Va-t-il la gagner ?
Le bien conservera-t-il son sens et sa force dans le monde? »

Dans l’étable de Bethléem, nous est donné le signe qui nous fait répondre, avec joie: « Oui ». Parce que cet enfant, le Fils unique de Dieu, est placé comme un signe et une garantie que, dans l’histoire du monde, le dernier mot appartient à Dieu, précisément à cet enfant là, qui est vérité et amour. C’est le vrai sens de Noël: c’est le « jour de la naissance de la lumière invaincue », le solstice d’hiver de l’histoire du monde qui, dans le cours oscillant de notre histoire, nous donne la certitude qu’ici aussi la lumière ne mourra pas, mais a déjà la victoire finale en main.