Elle date de juillet 2019, mais elle vient d’être rendue publique. C’est un appel dramatique à ses frères cardinaux pour les sensibiliser à la situation de l’Eglise en Chine, et dénoncer les accords qu’est en train de signer le cardinal Parolin. Et c’est une nouvelle épine dans le pied du Pape, version chinoise des « dubia« , à laquelle François se gardera bien (on peut en faire le pari) de répondre.

  • Le texte de la lettre (en italien) est publié par le même Marco Tosatti, sur son blog ICI.

« Ils sont en train de tuer l’Eglise en Chine ». Ecoutons Zen

Marco Tosatti
La NBQ
9 janvier 2020
Ma traduction

La publication de la lettre que le cardinal chinois Joseph Zen a envoyée en septembre dernier à ses frères du Sacré Collège ouvre une fenêtre sur la crise dramatique pour l’Église chinoise, commencée avec la signature des accords entre le Saint-Siège et la Chine. C’est la voix de quelqu’un qui crie dans le désert.

En septembre dernier, le cardinal Joseph Zen, archevêque émérite de Hong Kong, a écrit une lettre à tous les cardinaux. Un appel dramatique, et une manière d’essayer de les sensibiliser – et de les rendre conscients – de la situation de l’Église en Chine. La lettre a été rendue publique hier ; pour autant que nous le sachions, elle n’a pas été publiée par le cardinal lui-même, mais elle a probablement été envoyée à la presse – dans sa formulation en italien (il y a apparemment aussi une version anglaise) par l’un des nombreux destinataires.

Le document se compose de la lettre d’appel, de l’ample citation des Orientations pastorales publiées par le Saint-Siège et des observations précises faites par le cardinal lui-même sur divers points des Orientations. L’incipit donne tout le drame du problème :

« Je m’excuse pour le dérangement que cette lettre va vous causer. C’est qu’en conscience, je crois que le problème que je présente concerne non seulement l’Église en Chine, mais l’Église tout entière, et nous, cardinaux, avons la grave responsabilité d’aider le Saint-Père à diriger l’Église « .

Ainsi commence le message du cardinal, une critique très sévère surtout des directives pastorales émises par le Vatican, et qui encouragerait, selon les mots du Zen, « les fidèles en Chine à entrer dans une Eglise schismatique indépendante du Pape et sous les ordres du Parti Communiste ».

La lettre a été écrite en septembre 2019. Dans ce document, Zen déclare que lors de la rencontre de juillet 2019 avec le Pape Bergoglio, au cours de laquelle Zen lui avait remis ses observations écrites, que Zen définit avec une pointe d’humour ses « Dubia », le Souverain Pontife lui avait promis de s’intéresser à la question. Mais depuis, il n’en a plus entendu parler. « Il a promis de s’y intéresser, mais à ce jour je n’ai encore rien entendu ». Zen espérait évidemment susciter une certaine mobilisation au sein du Collège ; ou à tout le moins il voulait être conscient qu’il avait expérimenté toutes les avenues possibles.

Une coïncidence peut-être pas accidentelle fait qu’en ces jours mêmes AsiaNews a donné des nouvelles de l’entrée en vigueur imminente des règlements pour les associations religieuses (cf. www.asianews.it). Dans la pratique, ce sont des règles qui décident de l’organisation, des fonctions, des charges, de la supervision, des plans de travail et de l’administration économique des communautés et des groupes au niveau national et local. Chaque aspect de la vie des communautés religieuses – des enseignements aux rassemblements, aux projets annuels et quotidiens – sera soumis à l’approbation du Département pour les affaires religieuses du gouvernement. Et le règlement exige du personnel religieux qu’il soutienne, encourage et mette en œuvre une soumission totale au Parti communiste chinois parmi tous les membres de leurs communautés.

En fait, il est stipulé que  » les organisations religieuses doivent adhérer à la direction du Parti communiste chinois, respecter la constitution, les lois, les règlements, les ordres et les politiques, adhérer au principe de l’indépendance et de l’autonomie gouvernementale, respecter les directives sur les religions en Chine, mettre en œuvre les valeurs du socialisme […] ». Et encore: « Les organisations religieuses doivent diffuser les principes et les politiques du Parti communiste chinois, éduquer le personnel religieux et les citoyens religieux pour qu’ils soutiennent la direction du Parti communiste chinois, soutenant le système socialiste, adhérant et suivant le sentier du socialisme à caractéristiques chinoises… « .

Le cardinal chinois, dans sa lettre et dans ses commentaires, critique vivement le secrétaire d’État, le cardinal Parolin, et l’accuse, entre autres, de manipuler la pensée de Benoît XVI. « Ce qui m’inspire du dégoût [mi fa ribrezzo], c’est qu’ils déclarent souvent que ce qu’ils font est en continuité avec la pensée du pape précédent, alors que c’est le contraire qui est vrai. J’ai des raisons de croire (et j’espère pouvoir un jour le prouver avec des documents d’archives) que l’accord signé est le même que celui que le pape Benoît avait, à l’époque, refusé de signer ». Et il conclut en s’adressant à ses confrères: « ChèreEminence, pouvons-nous assister passivement à ce meurtre de l’Eglise en Chine par ceux qui devraient la protéger et la défendre des ennemis? Suppliant à genoux, votre frère, le cardinal Joseph Zen ».

Certes, à la lumière également des règlements qui vont entrer en vigueur, et des déclarations de certains évêques pro-parti, on a l’impression que le Saint-Siège, en signant l’accord provisoire, s’est glissé dans une situation où les marges de manœuvre et d’issue sont tout sauf faciles.

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