George Neumayr, l’auteur de « The Political Pope » a écrit pour le site The American Spectator un article très dur et au ton très polémique – qu’on peut d’ailleurs trouver excessif -, bien résumé par son titre (celui de ce billet). Il revient en particulier sur le rôle pas vraiment clair joué par Georg Gänswein auprès de Benoît XVI, jusqu’au récent « pasticcio vatican » .

Je publie l’article, qui m’a été signalé par un lecteur canadien, parce qu’il me semble digne d’intérêt; il va de soi que l’auteur est seul responsable de ses propos.
De toute façon, que Benoît XVI soit en quelque sorte prisonnier au Vatican n’est pas une hypothèse surgie de nulle part, même si certains parleront de fake new: je me souviens qu’au tout début du pontificat de François, Antonio Mastino (dont le formidable blog a malheureusement et mystérieusement disparu depuis lors) l’avait évoqué en termes crûs.

George Neumayr

Le prisonnier du Vatican

GEORGE NEUMAYR
spectator.org/the-prisoner-of-the-vatican/
19 janvier 2020
Ma traduction

Dans l’un de ses derniers discours avant d’abdiquer en 2013, le pape Benoît XVI a dénoncé le libéralisme qui s’était infiltré dans l’Eglise après Vatican II. A ce libéralisme, il imputait « tant de calamités, tant de problèmes, réellement tant de misères : séminaires fermés, couvents fermés, liturgie banalisée… » [ndt: rencontre avec le clergé de Rome, 14 février 2013]. Mais il a ensuite remis l’Église aux libéraux responsables de ces problèmes et à un successeur qui s’est engagé à libéraliser encore plus l’Église.

Peu de temps après son arrivée au pouvoir, Jorge Bergoglio a lancé une pique voilée à son prédécesseur. Il a déclaré à un interlocuteur [Scalfari] que Vatican II avait encouragé l’ouverture à la « culture moderne » mais que « très peu de choses avaient été faites dans ce sens », une lacune qu’il a promis de corriger: « J’ai l’humilité et l’ambition de vouloir faire quelque chose ».

Mais pour accélérer sa révolution libérale dans l’Église, le pape François devait s’assurer que son prédécesseur était sous contrôle. Il y est parvenu en faisant vivre Benoît sur le territoire du Vatican – un arrangement destiné à le bâillonner, ce qui revient à faire de Benoît le prisonnier du Vatican.

La semaine dernière, on a pu constater à nouveau le caractère sournois de l’enfermement de Benoît sur le territoire du Vatican, après qu’on ait révélé que son secrétaire, agissant sans doute sur ordre de la hiérarchie, avait fait pression sur Benoît pour qu’il retire son nom d’un livre sur le célibat clérical qu’il avait co-écrit avec le cardinal Robert Sarah. Le secrétaire, l’archevêque Georg Gänswein, a servi en quelque sorte de geôlier, faisant la navette entre Benoît et le pape François. On dit qu’il passe la moitié de la journée avec Benoît et l’autre moitié avec François.

Le cardinal Sarah a fourni de nombreux documents prouvant que Benoît a accepté leur texte co-rédigé qui s’oppose à l’assouplissement de l’interdiction des prêtres mariés. Mais parce que la couverture médiatique du livre l’a présenté comme une polémique contre les projets du pape François d’autoriser les prêtres mariés dans la région amazonienne de l’Amérique latine, Gänswein a flippé et a harcelé Benoît pour qu’il retire son nom du livre. Il est dommage que Sarah n’ait pas sorti un Viganò et appelé Gänswein pour ses manigances malhonnêtes. Mais par docilité envers le pape, il a accepté cette imposture.

Il est évident que ce fiasco préfigure l’autorisation du pape pour les prêtres mariés. Sinon, pourquoi le pape se serait-il inquiété de ce texte co-écrit qui ne fait que récapituler une position que Sarah et Benoît ont tous deux adoptée depuis des années? Le résultat de ce va-et-vient déroutant est que Benoît reste prisonnier du Vatican alors que le nouveau pape continue d’effacer l’héritage semi-restaurationniste de Benoît.

Il faut dire que la passivité de Benoît a facilité à Gänswein et au pape François la tâche de le contrôler – un problème antérieur à son abdication, comme l’a souligné l’archevêque Carlo Viganò dans une lettre récente. Selon Viganò, Gänswein manipule Benoît depuis le début (cf. Vigano: quid du rôle de Mgr Gänswein?)

« Il est temps de révéler le contrôle systématiquement et abusivement exercé par Mgr Georg Gänswein sur le Souverain Pontife Benoît XVI depuis le début de son pontificat », écrit Viganò. « Gänswein avait l’habitude de filtrer les informations, s’arrogeant le droit de juger par lui-même de l’opportunité ou non de les envoyer au Saint-Père. ».

En choisissant Gänswein comme gardien de Benoît, le pape François a fait un choix judicieux. Gänswein a été du côté des méchants depuis le début. Toute la propagande du Vatican sur les deux papes « en continuité », que Gänswein s’est efforcé de promouvoir, est bidon. Ils ne sont pas et n’ont jamais été dans une réelle continuité. Souvenez-vous de la fois où le Vatican a essayé de convaincre Benoît XVI de faire l’éloge d’une série de brochures sur le pape François. Le Vatican a publié une déclaration de Benoît qui donnait l’impression qu’il était enthousiaste à propos de cette série. Mais il s’est avéré qu’il avait critiqué certains des auteurs des brochures, parce qu’ils étaient ses anciens critiques (cf. « Dossier lettergate« ). Benoît était consterné que le Vatican choisisse des collaborateurs parmi un groupe de théologiens qui l’avaient auparavant sali.

Le travail de Gänswein consiste à étouffer dans l’œuf ces problèmes de mauvaise communication et à faire croire que les deux papes sont deux pois dans une gousse.

Le pape François et ses sbires exploitent clairement la faiblesse de Benoît, comme dans cette récente controverse autour d’un livre, où ils se sont empressés de le punir pour ce qu’ils considéraient comme une rébellion contre l’esprit libéral du synode amazonien. Le prisonnier du Vatican s’était pour ainsi dire éloigné de sa cellule, et ils n’ont pas apprécié. Les flagorneurs papaux paniqués ont déclaré à la presse la semaine dernière qu’il était temps pour l’Eglise d’adopter des « règles pour les ex-papes », qui limiteraient leur liberté d’expression. Peu importe que cette proposition vienne des libéraux théologiques qui réclamaient un droit à la dissidence de l’enseignement de l’Eglise sous le pontificat de Benoît XVI. Ils ne cessaient de parler du « manque de liberté d’expression dans l’Église ». Maintenant, ils sont favorables à la suppression de la liberté d’expression des papes retraités.

Nul n’est plus intolérant qu’un « libéral tolérant » qui s’élève au sommet d’une institution et qui refuse immédiatement à d’autres ce qu’il a déjà revendiqué pour lui-même. C’est le phénomène auquel nous assistons dans l’Église. Le pape François et ses disciples se sont élevés au pouvoir sur la base du « droit à la dissidence » et se maintiennent maintenant au pouvoir en refusant ce droit aux autres.

Si l’opposition conservatrice avait plus de Viganò, la révolution du pape François pourrait être bloquée. Malheureusement, la franchise et le courage de Viganò sont rares au sein de l’épiscopat. Quelqu’un comme Sarah, qui a été humiliée à de multiples reprises (en 2016, le pape François a licencié 27 membres de son dicastère, la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements), n’aime pas secouer trop la barque. Les substituts de François n’ont pas cette timidité. Ils ont attendu leur heure, menant une longue marche vers la papauté, et « ont maintenant le vent dans le dos », comme l’a dit le cardinal allemand Walter Kasper.

La démission de Benoît a ouvert la voie à l’église même qu’il craignait – celle qui échangerait les enseignements de l’Église contre l’esprit de l’époque – et a ouvert la voie au pape même qui incarne cet esprit. François personnifie « l’herméneutique de la politique » qui, selon Benoît XVI, a corrompu l’Eglise post-Vatican II. François est le type de jésuite hétérodoxe et hautement politique que Benoît avait l’habitude de censurer lorsqu’il était à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi sous le pape Jean-Paul II.

La retraite de Benoît n’a pas été heureuse. Il a vu une grande partie des progrès conservateurs de sa papauté disparaître et être remplacés par des flirts hétérodoxes d’un type ou d’un autre. Au début de son pontificat, il avait mis en garde contre une « dictature du relativisme ». Il finit maintenant sa vie comme une sorte de prisonnier sous un pape qui embrasse ce relativisme.