Par Edward Pentin. Après l’explosion du scandale suscité par la parution du livre portant la signature de Benoît XVI, le déroulement des faits est désormais connu, mais on a en général une vue fragmentée du fait que les développements se sont faits en grande partie via Twitter, ou bien biaisée par des médias hostiles. Edward Pentin s’est chargé de faire une synthèse. Un travail nécessaire, qui nous permet d’avoir une vue d’ensemble.

Edward Pentin, correspondant à Rome du National Catholic Register.
Il fait honneur à sa profession, réussissant le triple exploit d’être bien informé, de ne pas être aveuglé, et d’être raisonnablement objectif.

Analyse du fiasco du livre « Cardinal Sarah-Benoît XVI »

Edward Pentin
www.ncregister.com
14 janvier 2020 (mise à jour ultérieure)
Ma traduction

Le lancement du livre a provoqué une réaction brutale contre le fait que Benoît apparaisse comme co-auteur du livre, même s’il semble que le Pape Émérite ait donné au moins une approbation tacite préalable pour l’ensemble du manuscrit.


CITE DU VATICAN – La polémique autour du livre sur le sacerdoce et le célibat sacerdotal, dont les parties ont été rédigées par Benoît XVI et le cardinal Robert Sarah, a produit beaucoup de chaleur mais guère de lumière.

Quels sont donc les faits réels, pour autant que nous le sachions? La première chose à faire est peut-être d’examiner précisément ce dont le cardinal Sarah et Benoît avaient convenu précédemment concernant le livre intitulé « Des Profondeurs de nos coeurs ».

Commençant par la déclaration du cardinal Sarah, publiée le 14 janvier, nous apprenons que :

  • Le 5 septembre de l’année dernière, après avoir rendu visite à Benoît XVI à sa résidence Mater Ecclesiae, le cardinal Sarah a écrit au pape émérite pour lui demander d’écrire un texte sur le sacerdoce, en particulier sur le célibat.
  • Il lui a dit qu’il ne s’attendait pas à ce que Benoît XVI accepte en raison des « polémiques » que de telles réflexions pourraient « potentiellement susciter dans les médias », mais qu’il était « convaincu que l’Église entière a besoin de ce don » qui pourrait être publié autour de Noël.
  • Le 20 septembre, Benoît a répondu en disant qu’il avait en fait commencé à écrire un texte sur le sujet et que la lettre du cardinal Sarah l’avait encouragé à terminer la tâche.
  • Le 12 octobre, Benoît lui a remis un « long texte » que le cardinal Sarah a jugé trop profond et trop long pour un journal. Il a donc « proposé au pape la publication d’un livre, intégrant ses propres textes ainsi que les miens ».
  • Après « plusieurs échanges pour développer le livre », il a envoyé le 19 novembre un « manuscrit complet » à Benoît, « comme nous l’avions décidé conjointement, la couverture, une introduction et une conclusion communes, le texte de Benoît XVI et mon propre texte ».
  • Le 25 novembre, le pape émérite a exprimé sa « grande satisfaction concernant les sections préparées en commun » et a écrit une phrase clé : « Pour ma part, le texte peut être publié sous la forme que vous avez prévue ».
  • Le 3 décembre, il a rendu visite à Benoît pour lui expliquer que « notre livre » serait imprimé pendant les vacances de Noël et publié le 15 janvier et qu’il « lui apporterait l’ouvrage début janvier après son retour d’un voyage dans ma patrie ».

Suivant l’annonce du livre, qui est parue pour la première fois dans le journal français Le Figaro le 12 janvier, une tempête de critiques s’est abattue sur le cardinal et le pape émérite, les présentant tous deux comme étant en désaccord avec le pape François et critiquant le cardinal pour avoir « utilisé » Benoît dans son grand âge. Le cardinal Sarah, largement considéré comme un homme honnête et intègre, a dit dans sa déclaration: « La polémique qui vise à me salir depuis plusieurs heures en laissant entendre que Benoît n’a pas été informé de l’apparition du livre Des profondeurs de nos cœurs est totalement ignoble ». Il a également dit qu’il « pardonne sincèrement à ceux qui me calomnient ou qui désirent me mettre en opposition avec le pape François ».

« Mon attachement à Benoît reste intact, et mon obéissance filiale au pape François absolue », a-t-il écrit.

Dans les lettres de Benoît au cardinal Sarah, également publiées par le cardinal le 13 janvier, nous avons la confirmation de Benoît qu’avant sa lettre, il avait déjà commencé « quelques réflexions sur le sacerdoce » mais que sa force physique ne lui permettait plus de publier un texte théologique.

Notant l' »attention particulière du cardinal au célibat », il déclarait ensuite que la lettre du cardinal l’avait incité à « reprendre mon travail » sur les réflexions, puis à « vous transmettre le texte » une fois traduit de l’allemand en italien. « Je vous laisse le soin de déterminer si ces notes, dont je ressens fortement l’insuffisance, peuvent être d’une quelconque utilité », écrivait-il.

Benoît répétait un sentiment similaire dans sa lettre du 12 octobre au cardinal qui accompagnait son texte, disant: « Je vous laisse le soin de déterminer si vous trouvez une quelconque utilité à mes pauvres pensées ».

Dans une troisième lettre au cardinal le 25 novembre, Benoît XVI exprimait ses remerciements les plus sincères pour « tout le travail que vous avez fait » concernant les sections écrites en commun, l’introduction et la conclusion.

« Cela m’a profondément touché que vous ayez compris mes dernières intentions: j’avais en effet écrit 7 pages pour clarifier la méthodologie de mon texte et je suis vraiment heureux de dire que vous avez pu dire l’essentiel en une demi-page. Je ne vois donc pas la nécessité de vous envoyer les 7 pages, puisque vous avez exprimé l’essentiel en une demi-page », écrivait Benoît.

Puis, il ajoutait: « Pour ma part, le texte peut être publié sous la forme que vous avez prévue ».

Dans un tweet accompagnant les lettres, le cardinal Sarah a commenté que les attaques contre lui, que lui et Benoît n’étaient pas co-auteurs, « semblent impliquer un mensonge de ma part », ajoutant que ces « diffamations sont d’une gravité exceptionnelle ».

Dans un autre tweet, le 14 janvier, il a écrit: « J’affirme solennellement que Benoît XVI savait que notre projet prendrait la forme d’un livre. Je peux dire que nous avons échangé plusieurs épreuves pour faire les corrections. Je ferai une déclaration plus détaillée ce matin pour rétablir les faits. +RS »

Un autre élément de cette histoire est un commentaire d’Andrea Tornielli, directeur éditorial de Vatican News, qui a écrit le 13 janvier que le livre « porte les signatures » de Benoît XVI et du cardinal Sarah, également pour l’introduction et la conclusion. Dans un article neutre, Tornielli notait qu’il avait été écrit « en obéissance filiale au Pape François » et que les auteurs « recherchent la vérité » dans « un esprit d’amour pour l’unité de l’Eglise ». Il a ensuite réitéré les déclarations du pape François sur le célibat des prêtres.

Et pourtant, quelques heures seulement après la déclaration matinale du cardinal Sarah le 14 janvier, l’archevêque Georg Gänswein déclarait à l’agence de presse italienne ANSA: « Je peux confirmer que ce matin, j’ai agi sur les instructions du pape émérite et j’ai demandé au cardinal Robert Sarah de contacter les éditeurs du livre et de leur demander de retirer le nom de Benoît XVI en tant que co-auteur du livre et de retirer également sa signature de l’introduction et des conclusions ».

« Le pape émérite savait que le cardinal préparait un livre et il lui a envoyé un texte sur le sacerdoce l’autorisant à l’utiliser comme il le souhaitait. Mais il n’a pas approuvé un projet de livre comme co-auteur et il n’avait pas vu ni autorisé la couverture », poursuivait l’archevêque Gänswein. « C’est un malentendu qui ne met pas en cause la bonne foi du cardinal Sarah ».

Le cardinal Sarah a ensuite tweeté: « Compte tenu des polémiques suscitées par la publication du livre Des profondeurs de nos cœurs, il a été décidé que l’auteur du livre pour les publications futures serait ‘Cardinal Sarah, avec la contribution de Benoît XVI’ Toutefois, le texte intégral reste absolument inchangé. +RS. »

À en juger par les lettres fournies par le cardinal Sarah ces deux derniers jours, les relations entre toutes les parties semblaient relativement harmonieuses jusqu’à ce que la nouvelle éclate que le pape émérite et le cardinal Sarah étaient les co-auteurs du livre. Deux sources fiables ont indiqué au Register que Tornielli avait téléphoné à l’archevêque Gänswein les 13 et 14 janvier pour discuter du livre.

Que s’est-il passé ensuite? Benoît a-t-il été surpris par le tollé que son nom sur le livre a provoqué dans certains milieux et a-t-il pris ainsi ses distances du projet? Nicolas Diat, l’éditeur du livre, avait-il été trop téméraire en incluant Benoît comme co-auteur, alors que ce dernier avait vu le titre et la couverture et n’avait pas exprimé sa désapprobation préalable?

Ou bien l’archevêque Gänswein s’est-il senti sous pression à cause des réactions négatives que le livre avait subies de la part de certains médias, du Vatican et de Santa Marta (peut-être via Tornielli), et a-t-il ainsi convaincu Benoît de revenir sur son engagement ?

Le Register a demandé à l’archevêque Gänswein et à Nicolas Diat de commenter. L’archevêque Gänswein n’a pas encore répondu, mais le 15 janvier, Diat a confirmé au Register le résumé des événements par le cardinal Sarah, soulignant notamment que le cardinal avait montré en personne à Benoît une ébauche de la couverture lors d’une audience privée.

« Le cardinal Sarah a envoyé une lettre confidentielle [à Benoît] le 19 novembre avec le texte complet. Les épreuves étaient complètes : l’introduction, les deux textes et la conclusion », a expliqué M. Diat. « Puis, le 3 décembre, il a montré le projet de couverture lors d’une audience avec Benoît XVI. »

Diat soutient également que pas plus tard que jeudi dernier, le 9 janvier, l’archevêque Gänswein a parlé avec Davide Cantagalli qui travaille sur l’édition italienne, et que pendant leur conversation, l’archevêque Gänswein « a donné son soutien à tout le travail que les éditeurs italiens font ». Cantagalli a déclaré au Register que les commentaires de Diat à son sujet étaient « faux » mais n’a pas voulu donner plus de détails lorsqu’on lui a demandé.

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