Le 28 novembre dernier, pour le 50ème anniversaire de la Commission théologique internationale, qu’il avait présidée comme Préfet de la CDF, Benoît XVI avait adressé un message à ses membres. Je m’étais posée des questions sur le silence qui avait entouré la sortie de ce texte important, et très personnel, dont il était impossible de mettre en doute la paternité. De fait, à l’exception notable de La Verità, personne n’en avait parlé. Oubli réparé. Deux mois et demi plus tard, Andrea Gagliarducci lui consacre enfin un très bel article.


Benoît XVI, sept ans après

Andrea Gagliarducci
Monday Vatican
10 février 2020
Ma traduction (les caractères gras sont de moi)

Un texte de Benoît XVI est passé presque inaperçu, contrairement au livre qu’il a écrit avec le cardinal Robert Sarah sur le célibat sacerdotal : il s’agit de la lettre que le pape émérite a écrite en novembre dernier pour célébrer le 50e anniversaire de la création de la Commission théologique internationale.
Le texte de Benoît XVI est d’une grande importance pour comprendre les défis d’aujourd’hui et la façon dont Benoît XVI a tenté d’y faire face.
Sept ans après que Benoît XVI ait renoncé au pontificat, ses vues fournissent toujours les clés pour comprendre la crise de l’Église d’aujourd’hui. Ces clés sont ignorées, souvent dans un but précis, parce que Benoît XVI met le doigt sur la situation critique d’un catholicisme en transition dans un monde néo-païen et sécularisé.

Que dit la lettre de Benoît XVI? Il y a de nombreux passages intéressants, et il vaut la peine de la lire dans son intégralité. Benoît XVI construit un récit comme d’autres ont construit une cathédrale gothique: tout est si bien relié qu’il est difficile de le résumer.

Benoît XVI consacre un passage aux questions que la Commission a étudiées au début: d’abord, la relation entre le Magistère et l’Église, et ensuite le thème de la théologie morale, qui a été prédominant pendant ces années avec le débat et la campagne médiatique contre l’encyclique Humanae Vitae de Paul VI.
Benoît XVI note qu' »il est peut-être significatif » que l’exégèse et les experts en dogmatique aient initié la question de la théologie morale ». Cette question a donné lieu à une discussion sur le sacrement du mariage.
Benoît XVI écrit que « les points de vue contrastés et l’absence d’orientation commune, que nous subissons encore aujourd’hui, m’ont paru évidents d’une manière que je n’avais jamais ressentie auparavant ». Benoît XVI explique que la vision traditionnelle du mariage est souvent rejetée, bien qu’elle soit toujours reformulée d’une manière nouvelle.
La discussion sur la théologie morale a conduit Jean-Paul II à reporter la publication finale de l’encyclique Veritatis Splendor jusqu’à la publication du Catéchisme de l’Église catholique.

Benoît XVI souligne que la Commission Théologique doit persévérer dans la résolution du problème et « poursuivre l’effort pour trouver un consensus ».

Un autre thème sur la table est celui des jeunes Eglises. Benoît XVI demande « dans quelle mesure les jeunes Eglises sont liées à la tradition occidentale et dans quelle mesure d’autres cultures peuvent déterminer une nouvelle culture théologique ».

Benoît XVI note également, parmi les sujets d’avenir, « le dialogue avec les grandes religions du monde ».
Il s’agit de questions d’actualité encore en discussion. Benoît XVI note que « malgré tous les efforts, la Commission théologique internationale n’a pas pu parvenir à une unité morale de la théologie et des théologiens du monde entier ».
Benoît XVI avertit que la recherche doit se poursuivre, car « seule l’humilité peut trouver la vérité et la vérité est à son tour le fondement de l’amour, dont tout dépend en fin de compte« .

Cette dernière phrase est la clé pour comprendre la situation de l’Église aujourd’hui. La discussion au sein de la Commission théologique internationale a reflété le débat qui a suivi le Concile Vatican II.
La méthodologie a pris son envol, l’exégèse de la Bible et du Nouveau Testament a reflété la sociologie anthropologique.
En particulier, le célèbre théologien allemand Karl Rahner a basé ses recherches sur l’image de l’être humain telle que décrite par les sciences humaines. De cette façon, la théologie se transforme en anthropologie. L’érosion dogmatique et morale de l’Église part de là. Rahner demandera à Paul VI de retirer l’encyclique Humanae Vitae et critiquera les délibérations du premier Concile du Vatican.

Le message de Benoît XVI pour le 50e anniversaire de la Commission théologique internationale n’est pas une célébration. Il décrit plutôt un cheminement dramatique et difficile, avec des tendances théologiques contrastées et, surtout, la relativisation de la vérité.

La vérité est le thème central du pape Benoît. Le soi-disant aggiornamento de l’Église a conduit à un christianisme anonyme. Cependant, des questions telles que la culture du gender, le célibat, la fin de vie et l’avortement doivent être basées sur des certitudes universelles qui ne sont pas construites, ne font pas partie d’un débat. Cette vérité concerne l’être humain. Seule la foi peut vous aider à atteindre ce fait.
En fin de compte, le peuple de Dieu n’a pas besoin de spécialistes pour parler des nouveaux paradigmes nécessaires aux temps nouveaux. Le peuple de Dieu a besoin de témoins crédibles de la vérité.

L’œuvre de Benoît XVI doit être lue à travers ces lentilles. Le dernier héritage de Ratzinger en tant que pape a été l’Année de la Foi, qui a marqué la nécessité absolue de revenir aux origines. L’Année sacerdotale a représenté l’un des moments les plus influents du pontificat : ce n’est pas un hasard si cette année a coïncidé avec l’une des crises les plus importantes de l’Église, sur les abus sexuels sur mineurs par le clergé. Les livres de Benoît XVI sur Jésus de Nazareth ont rejeté une méthodologie historico-critique qui marginalisait la foi.

Aujourd’hui, les défis sont toujours les mêmes. Les théologiens semblent avoir abandonné la discussion sur la vérité, alors que les grands thèmes des années 1970 sont revenus. L’Église ne semble pas parler d’une seule voix et sans ambiguïté sur les questions essentielles, à moins que le pape ne le fasse activement [?]. Le Pape le fait, au moins sur des questions comme l’avortement – il n’a pas peur de dire que l’avortement, c’est comme engager un tueur [ndt: mais quand il se trouve devant un pro-avortement notoire, il refile le bébé à son Secrétaire d’Etat, lui-même très discret sur la question, comme on l’a vu avec le président argentin]. Le vrai problème est que l’Eglise ne peut pas concrétiser cette voix, n’est pas capable de former des personnes qui vivront dans le monde selon leur foi, pour améliorer le monde.

Aujourd’hui, l’Église se perçoit en termes sociologiques, plutôt qu’en termes de foi. Cela semble évident dans le chemin du Synode de l’Église qui vient de commencer en Allemagne. La discussion sur les deux synodes sur la famille était similaire. Le Synode panamazonien est suspendu entre appels à un changement de perspective sociologique, changements de doctrine et promotion d’un nouveau protagonisme latino-américain.
Il est paradoxal que dans un pontificat qui prétend aller à la périphérie, la question de la mission soit interprétée comme une mission sociale, et non comme une mission de conversion, puisque la transmission de la foi peut être perçue comme du prosélytisme.

Sept ans après le renoncement de Benoît XVI, nous gardons son excellent enseignement selon lequel la foi peut être imprégnée de raison. Il y a ainsi une foi parfaitement raisonnable et, pour cette raison, valable. Sans la foi, l’homme est seul, à la merci des pouvoirs forts. Sans vision de transcendance, l’Église n’a pas de raison d’être.

C’est pourquoi le texte envoyé par Benoît XVI à la Commission théologique internationale est fort et significatif : il met l’accent sur le débat actuel. C’est peut-être pour cette raison que personne ne l’a suivi ou n’a voulu s’engager. Benoît XVI est toujours un prophète pour notre temps. Tellement un oracle, qu’il est incompris.