Le Père Giocondo da Mirabilandia, rencontré récemment dans ces pages, vient à nouveau d’écrire à AM Valli. Il a lu le fameux « livre à quatre mains » dont il fait une recension très élogieuse (en particulier, il n’a aucun doute qu’il est à l’origine d’un retournement de dernière minute dans la rédaction de Querida Amazonia). Mais, se référant à l’Évangile, il est sévère avec le ton « onctueux et diplomatique », et même « faux et hypocrite » (!), utilisé par le cardinal Sarah dans la remontrance au Pape.

Notes et apostilles de Padre Giocondo

J’ai lu et relu avec grand intérêt le livre Dal profondo del nostro cuore, écrit à quatre mains par le pape Benoît et le cardinal Sarah, en défense du célibat sacré, dédié « à tous les prêtres » et publié en italien fin janvier.

Je vous assure: un vrai plaisir spirituel!

L’ouvrage est composé de deux chapitres substantiels (le premier du pape, le second du cardinal), précédés d’une brève introduction et suivis d’une brève conclusion, toutes deux formulées au pluriel (et donc assumées par les deux auteurs).

Entrons un peu plus dans le détail.

Dans l’introduction, intitulée « De quoi avez-vous peur? », les deux auteurs cherchent avant tout à justifier leur initiative apologétique, née dans le contexte du Synode pour l’Amazonie, en se référant aux paroles de Saint Augustin: « Silere non possum! – Je ne peux pas me taire! ». Ils s’inspirent en outre de l’image évangélique de la tempête apaisée, afin de décrire le grand désarroi de nombreux prêtres dans la tempête actuelle, et de faire ainsi écho au fort reproche de Jésus: « Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? (Mt 8:26).

Dans le premier chapitre, intitulé Le sacerdoce catholique, Benoît XVI s’emploie à démontrer que même dans le Nouveau Testament il existe un sacerdoce spécifique, qui a un caractère éminemment cultuel et sacrificiel: ce qui se réalise par une relecture christologique de l’Ancien Testament; et surtout par une référence fondatrice à Jésus lui-même, lequel instaure le nouveau culte en esprit et en vérité et, élevé sur l’autel de la Croix, devient simultanément Grand Prêtre et Victime.

Le Pape rappelle également que, de manière similaire à ce qui se passait déjà pour les anciens ministres du Temple de Jérusalem, pour les prêtres du Nouveau Testament aussi, le contact toujours plus fréquent avec le Sacrifice Eucharistique – mémorial de la Passion, de la Mort et de la Résurrection du Seigneur -a requis dès le début de l’Église: l’abstinence sexuelle complète pour les ministres mariés (ce qu’on appelle le « mariage de Saint Joseph ») ; et, après un certain temps, la renonciation préventive à la condition conjugale elle-même.

Sur la base de ces prémisses, Benoît XVI explique et commente ensuite trois expressions, inspirées de textes de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui se réfèrent de diverses manières à la vie et au ministère des prêtres. Ce sont: « Seigneur, tu es mon héritage et ma coupe, toi qui me rends mon héritage » (cf. Ps 16, 5-6) ; « Seigneur, nous t’offrons le pain de vie et la coupe du salut; et nous te rendons grâce parce que tu nous as jugés dignes de nous tenir devant toi pour te servir » (Prière eucharistique II, avec références à Dt 10, 8) ; « Père Saint, consacre-les [ou sanctifie-les] dans la vérité! » (cf. Jn 17, 17).

Et en expliquant ces phrases, le Pape répète à plusieurs reprises que le prêtre – également par son état de célibat – est appelé à vivre uniquement de Dieu et pour Dieu, à être continuellement en sa présence et à conduire un service liturgique, y compris l’offrande complète de sa vie, en union avec l’offrande de la divine Victime.

Dans le deuxième chapitre, intitulé Aimer jusqu’au bout. Regard ecclésiologique et pastoral sur le célibat sacerdotal, le cardinal Sarah, se référant à l’hypothèse avancée dans le Synode pour l’Amazonie, déclare en termes très clairs que l’éventuelle ordination d’hommes mariés (les viri probati) « représenterait une catastrophe pastorale, une confusion ecclésiologique et un recul dans la compréhension du sacerdoce ».

Développant ces trois points, il rappelle que le sacerdoce ministériel est un « état de vie » qui exige le don total de soi par amour, à l’image du Seigneur Jésus; qu’entre célibat et sacerdoce, il existe un lien qui n’est pas tant fonctionnel qu’ontologique; que célébrer la messe ne signifie pas seulement accomplir un rite, mais s’immoler soi-même, y compris au moyen du célibat; que si un prêtre ne s’abandonne pas complètement au Seigneur aussi par le célibat, il ne peut jamais s’abandonner complètement à ses frères. L’expérience missionnaire nous enseigne que la foi des communautés peut exister même sans la présence assidue d’un prêtre; l’opposition entre « pastorale de la visite » et « pastorale de la présence » a été exaspérée et instrumentalisée; la messe n’est jamais quelque chose de dû (voir le soi-disant « droit à l’Eucharistie »), mais un don toujours gratuit et immérité. Dans le prêtre célibataire, les fidèles peuvent voir plus clairement la présence du Christ Époux de l’Église, qui s’abandonne complètement à eux; pour de nombreux évêques occidentaux et sud-américains, dépourvus de vraie foi, le célibat est devenu un fardeau qu’ils ne se sentent pas capables de transmettre aux autres; les peuples d’Amazonie – comme ceux d’Afrique et de tout lieu de mission – ont aussi le droit de rencontrer la radicalité de l’Évangile, incarnée dans le sacerdoce célibataire; le célibat sacerdotal est un puissant moteur d’évangélisation, qui rend le missionnaire plus libre et plus crédible.

Et encore: Le célibat n’est pas une discipline imposée tardivement par l’Église latine à ses clercs, mais une exigence d’origine apostolique; si aux premiers siècles des hommes déjà mariés étaient ordonnés, c’était parce qu’ils s’engageaient à la continence parfaite même envers leurs épouses; les décisions des conciles des premiers siècles sur le sujet témoignent que l’exigence de la continence parfaite était déjà largement connue, même si elle n’était pas toujours respectée; le retour à l’ordination d’hommes mariés créerait de nombreux problèmes non seulement pour les personnes directement concernées, mais aussi pour leurs épouses et leurs enfants; l’expérience des Églises orientales, tant catholiques qu’orthodoxes, confirme également le caractère problématique du chevauchement entre les conditions matrimoniales et ministérielles.

Poursuivant, le cardinal Sarah réitère et élargit ces mêmes concepts, en utilisant le Concile Vatican II (Presbiterorum Ordinis), Paul VI (Sacerdotalis caelibatus), Jean-Paul II (Pastores dabo vobis) et Benoît XVI (divers discours et homélies).

Et dans cette vaste réflexion, il aborde également le thème du rôle des femmes dans l’Église, en observant ce qui suit: l’accès éventuel des femmes à l’ordination sacerdotale a déjà été définitivement exclu par Jean-Paul II (Ordinatio sacerdotalis); l’idée d’un « diaconat féminin », hypothèse du Synode pour l’Amazonie, est dépourvue de tout fondement historique; le rôle spécifique des femmes dans l’Église doit être recherché sur la base de la diversité et de la complémentarité qui existent entre l’homme et la femme, et dans le respect de l’allégorie mystique qui unit le Christ-Époux à l’Église-Épouse, et non – à l’inverse – dans une logique d’opposition idéologique entre les deux sexes, propre à un certain féminisme, qui conduirait à une sorte de cléricalisation de la femme elle-même.

Enfin, le cardinal fait comprendre très clairement que: la mission de l’Église est essentiellement spirituelle, et non sociale, politique ou écologique; beaucoup de demandes du Synode pour l’Amazonie ne proviennent pas de ce contexte socio-ecclésial précis, mais des milieux universitaires (européens ?) qui projettent leurs doutes religieux et leurs prétentions révolutionnaires sur ces populations; l’ouverture aux prêtres mariés pour l’Amazonie ne serait pas une « exception » à la règle générale, mais une « rupture » avec la meilleure tradition de l’Église catholique; une telle ouverture ne serait pas non plus une solution à la pénurie de clergé, mais un contre-témoignage par rapport au radicalisme évangélique; à la base de certaines demandes du Synode pour l’Amazonie, il y a une idée déformée de l' »inculturation » et un manque chronique de foi véritable et de ferveur apostolique authentique.

Dans la conclusion, intitulée À l’ombre de la croix, les deux auteurs, après avoir adressé quelques invocations poignantes à Jésus Crucifié, rappellent que, s’ils ont pris position pour défendre le célibat sacerdotal, cela s’est fait « dans un esprit de paix, d’unité et de charité », c’est-à-dire par devoir de conscience, par amour de la juste doctrine et par fidélité à l’Église. En effet: « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile! » (1 Cor 9:16).

Une claque morale retentissante…

Résumé en un mot, le livre est une claque morale retentissante au visage de celui qui a été appelé par la Providence divine à « confirmer les frères dans la foi », et qui au contraire les plonge dans la confusion et les induit en erreur, comme aucun autre pape avant lui.
Maintenant, nous pouvons et devons dire que cette gifle a eu l’effet désiré.

En effet, si l’on lit attentivement les §§ 85-90 de l’exhortation post-synodale Querida Amazonia [à lire impérativement, ils aident à comprendre beaucoup de chose, cf. www.vatican.va, ndt], publiée par le pape Bergoglio le 12 février dernier (c’est-à-dire quelques semaines après la publication du livre mentionné ci-dessus), on comprend immédiatement que tout était prêt pour le feu vert aux prêtres mariés; et que le numéro 90 a dû être changé dans sa disposition normative au tout dernier moment.

A la fin, à l’improviste, le pape Bergoglio a donné un coup de frein; mais son intention précédente est apparue clairement grâce à trois circonstances sensationnelles: 1) la réaction furieuse qu’il aurait eue en apprenant la publication imminente du livre; 2) sa folle prétention de faire retirer la signature de Benoît XVI du même texte; 3) et le limogeage sans préavis de Mgr Georg Gänswein de son poste de préfet de la maison pontificale.

… donné avec un gant de velours doux

Mais, pour en revenir à l’analyse de notre livre, nous devons constater avec un certain regret que la gifle morale en question a été infligée – surtout par le plus pieux et le plus doux des cardinaux, Sarah – en enfilant un moelleux gant de velours.

Je veux parler du fait que dans le livre, on a tendance à rendre hommage et presque à disculper le pape régnant et, comme s’il n’avait rien à voir avec la pagaille qui s’est déchaînée autour du Synode pour l’Amazonie: en se justifiant de manière répété pour avoir voulu intervenir sur le sujet; en reprochant aux médias d’avoir créé une sorte de synode parallèle au vrai; en attribuante la responsabilité du conflit en cours à des « cercles académiques » et à des « missionnaires occidentaux » non spécifiés; et surtout en citant dans la conclusion du texte, certaines phrases du pape Bergoglio, sans vergogne favorables au célibat sacerdotal.

En tant qu’homme d’Église – je rappelle à tous que, même si j’en suis indigne, je suis frère – je comprends parfaitement ces tons quelque peu onctueux et diplomatiques; mais je peux assurer que beaucoup de laïcs en sont agacés, parce qu’ils paraissent complètement faux et hypocrites.

Mon humble requête

Voici donc mon humble requête, adressée non seulement au cardinal Sarah, mais aussi à tous les autres cardinaux de bonne volonté, et à tout autre prélat conscient de la grande apostasie qui se déroule depuis le sommet de l’Église: si dans un avenir proche vous devez encore donner une claque morale retentissante à l’évêque émérite de Buenos Aires (et il y aura sûrement l’occasion !) … eh bien, alors, par pitié, ôtez votre gant de velours! En effet, lorsque Jésus a voulu faire des reproches à Simon Pierre, il n’a pas mis de gant, mais il l’a appelé « Satan » (Mt 16, 23); l’apôtre Paul, qui s’est opposé à lui « ouvertement » et « en présence de tous », n’en a pas mis non plus. (Gal 2,11.14).

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