Les évêques italiens, dans leur grande majorité, se sont très facilement pliés aux injonctions des autorités pour endiguer le coronavirus, en particulier en acceptant sans sourciller la suppression des messes publiques. Stefano Fontana, notant en outre que dans leurs prières (*), ils ont montré qu’ils ne croient plus en un Dieu capable d’agir en dehors de l’ordre des causes connues, identifie les raisons de leur attitude dans une certaine théologie contemporaine, qui trouve sa source (entre autres) chez Karl Rahner.

(*) L’exemple vient de haut: le premier d’entre eux, l’évêque de Rome lui-même, ne s’était pas encore exprimé alors que l’Italie était déjà en état de siège. Il a attendu aujourd’hui (mercredi) pour le faire, à l’issue de l’Audience générale avec ces mots ( Desidero esprimere nuovamente la mia vicinanza ai malati del Coronavirus e agli operatori sanitari che li curano, come pure alle autorità civili e a tutti coloro che si stanno impegnando per assistere i pazienti e fermare il contagio), sans aucune référence à Dieu ni allusion à une quelconque prière (vatican.va).


Les évêques et le Dieu qui soutient mais ne peut pas faire de miracles

Stefano Fontana
La NBQ
26 février 2020
Ma traduction

Les évêques nous invitent à prier pour que Dieu soutienne les malades et les médecins, peu d’entre eux demandent à prier pour que le Ciel vainque la contagion. Il semble que l’on ne reconnaisse pas à Dieu la possibilité d’agir en dehors de l’ordre de la création, comme au contraire dans Saint Thomas, mais seulement en respectant les lois de cet ordre. Voilà le fruit de la théologie de Rahner, où Dieu est intramondain.

S. Fontana

Dans les communiqués de beaucoup d’évêques concernant la suspension des messes à cause du Coronavirus, on lit l’invitation à prier pour que Dieu soutienne les malades, les personnes touchées, et les opérateurs sanitaires afin que la contagion soit vaincue. Ce n’est que dans de rares cas qu’il y a une invitation à prier pour que le Ciel vainque la contagion et que la Vierge intercède pour que Dieu mette fin au fléau.

Seule la science peut vaincre la contagion et que Dieu aide les scientifiques: c’est le sens de beaucoup d’interventions épiscopales. Il semble que l’on ne reconnaisse pas à Dieu la possibilité d’agir en dehors de l’ordre de la création, mais seulement en respectant les lois de cet ordre: la maladie ne cessera donc pas à moins que ses causes naturelles n’aient suivi leur cours ou que ce cours ne soit interrompu par l’intervention humaine. C’est comme si une personne malade priait et faisait prier sa famille et ses amis non pas pour que Dieu éradique sa maladie, mais seulement pour qu’il soutienne les médecins et les infirmières de l’hôpital où elle est admise, réservant uniquement à ceux-ci la possibilité de surmonter la maladie. Avec cette mentalité, il n’existerait aucun sanctuaire dédié à Notre-Dame de la Santé. Derrière la décision très drastique de certains évêques d’appliquer de manière très stricte les règles restrictives de l’autorité civile, on peut peut-être constater un effet de cette façon de voir.

Sur le point en question, la théologie catholique traditionnelle pensait différemment de la théologie qui domine aujourd’hui. Saint Thomas d’Aquin démontre que Dieu a créé les choses à partir de rien et que le monde n’a pas toujours existé. Il explique ensuite que créer le monde signifie aussi le préserver dans son existence, et le gouverner: « Tout comme il ne peut y avoir de chose qui n’ait été créée par Dieu, il ne peut y avoir de chose qui ne soit soumise à Son gouvernement. Cela ne signifie pas que Dieu fait tout directement sur le plan exécutif, en fait il « gouverne les choses de telle manière à faire de certaines d’entre elles des causes par rapport au gouvernement des autres: comme un maître qui rendrait ses élèves non seulement savants, mais aussi capables d’enseigner aux autres ». En d’autres termes, la façon dont Dieu opère doit être comprise « afin de ne pas préjuger du fait que les choses elles-mêmes ont leur propre activité », même si Dieu est la cause première de leur action.

À ce point, saint Thomas explique que Dieu agit par l’intermédiaire de l’action des causes secondes, c’est-à-dire, dans le cas du Coronavirus des scientifiques et des opérateurs sanitaires. Mais il ajoute aussi que Dieu peut agir dans le monde en dehors des causes naturelles qu’il a Lui-même créées et ordonnées: « Dieu peut agir en dehors de l’ordre établi, car Il n’est pas soumis à l’ordre des causes secondaires, mais cet ordre Lui est soumis ». « Les œuvres accomplies par Dieu en dehors de l’ordre des causes connues de nous sont appelées miracles. Le miracle peut dépasser la force de la nature de trois façons selon saint Thomas: en faisant ce que la nature ne peut absolument pas faire; en faisant ce que la nature peut faire mais pas chez ce sujet; en faisant ce que la nature peut faire mais pas de cette façon, « par exemple, quelqu’un guérit instantanément d’une maladie sans soins et en dehors du cours normal de la maladie ».

Il faut alors prier Dieu en tant que cause première des causes secondes qui agissent contre la maladie, mais il faut aussi prier Dieu pour qu’il guérisse de la maladie en intervenant en dehors de son cours naturel. Ce deuxième point est aujourd’hui négligé dans le cas du Coronavirus.

La théologie contemporaine n’admet pas que Dieu puisse également agir en dehors des causes naturelles et n’admet donc pas – en principe – une prière pour que cela se produise. Derrière la diversité des approches se cache une vision différente de la création, puisque la théologie actuelle ne pense pas que Dieu y ait placé le monde en dehors de lui, comme le soutenait en revanche saint Thomas. Pour les théologiens d’aujourd’hui, l’action de Dieu dans le monde advient toujours dans le monde et à travers le monde, et jamais en dehors de celui-ci. Pour rester dans le cas que nous examinons: il ne peut y avoir d’intervention de Dieu en dehors de l’action du personnel de santé et, plus généralement, des interventions humaines, car Dieu est compris comme l’horizon qui rend ces interventions possibles et qui se communique précisément à l’intérieur de ces histoires. Pourquoi devrait-il les suspendre si c’est justement là qu’Il se manifeste?

Karl Rahner, par exemple, croit que si Dieu travaillait en opposition aux lois naturelles qu’il a lui-même créées, il se transformerait en une cause naturelle, une cause parmi d’autres, et perdrait son caractère absolu et transcendant. Une intervention de Dieu, selon lui, n’a pas lieu en agissant sur les causes secondes, ni en agissant en dehors des causes secondes, la présence de Dieu est donnée dans l’existence de l’existant fini et, donc pour notre cas, précisément dans les initiatives humaines de type sanitaire et social. Dieu est par définition intramondain et les miracles ne sont pas une suspension momentanée de la loi de la nature de la part de Dieu.

Si dans les communiqués des évêques sur le Coronavirus, on a parfois constaté un excès de zèle administratif et seulement un modeste regard sur les interventions du Ciel, voilà quelles en sont les causes théologiques.

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