Que pouvons-nous apprendre, nous Français, des Italiens et de la façon plutôt erratique dont ils ont géré la crise (pour ne pas reproduire leurs erreurs)? Et plus généralement, quelles leçons de sagesse le monde peut-il tirer de l’affrontement et des conséquences du virus venu de Chine. La réaction de Marcello Veneziani: méfions-nous de toute idéologisation et sachons nous adapter.


À l’école du virus

Marcello Veneziani
(La Verità, 26 février 2020)
Ma traduction

Quelle leçon pouvons-nous tirer de l’épidémie de coronavirus et des retombées qu’elle connaît en Italie? Je ne parle pas de leçons sanitaires, je n’y connais rien en matière de prophylaxie, et je ne parlerai pas du gouvernement et de ses tâtonnements, me limitant à noter que nos primautés sont toujours négatives, qu’il s’agisse de dénatalité ou de services défaillants, de justice mal rendue ou de corruption, de bureaucratie ou de travaux inachevés, d’infrastructures à risque, de dette publique et de crime organisé. Et maintenant la primauté européenne, ou plutôt occidentale, des victimes du virus. Manque de chance ou manque de valeurs? Ou pour dire les choses dans un jargon plus approprié: est-ce la poisse ou l’incapacité et l’à-peu-près? Laissons la question en suspens dans les cieux et retournons sur terre, en repartant de la question. Oui, quels enseignements humains, civils, moraux, au sens psychologique large, pouvons-nous tirer de cette situation ?

La première leçon est que nous devons nous ôter le masque des schémas idéologiques. Face à la réalité et à ses répliques souvent imprévues, les comptines sur la beauté de la société sans frontières ne fonctionnent pas, abattons les frontières, celui qui crée des blocs et des filtres est raciste, la mondialisation est un bien absolu. C’est un récit faux, idéologique et nocif, et le récit opposé le serait aussi [selon moi, ponctuellement, il serait légitime, ndt], élever à nouveau des murs, nous enfermer dans des États forteresses, etc. Non, nous devons simplement être flexibles; comprendre que la mondialisation n’est pas la manne du ciel ni la malédiction divine sur terre, mais qu’elle est un processus qui produit des avantages et des malédictions, et qu’elle devient dangereuse si elle échappe à tout contrôle dans une sorte d’impératif absolu où nous évoluons, impuissants et dévots. Nous devons savoir comment ouvrir et fermer les frontières, les ports et les voies d’accès, comment circuler librement et quand il le faut, respecter les limites. La richesse est mondialisée comme la misère, la technologie est mondialisée comme la maladie, toute interdépendance nous expose à la contagion. Nous devons sortir du schéma progressiste et triomphaliste et comprendre que l’histoire avance et recule, qu’elle a des mouvements ondulants et sautillants, des parcours et des recours, qu’elle n’est pas une ligne droite.

En second lieu, s’il y a un moyen de semer la panique, c’est de répéter chaque jour de ne pas paniquer, de ne pas accaparer les masques, les gels désinfectants et les produits de première nécessité; parce que le message arrive inversé. Et les assurances d’un gouvernement qui a qualifié de racisme et de comportement de chacals les demandes de mesures et les cordons sanitaires avant de les appliquer ensuite au hasard (bureau oui, métro non, par exemple), ont l’effet inverse. Si Conte dit que la situation est sous contrôle, alors nous devons nous inquiéter, étant donné les précédents et le gouvernement en place, où il y a un fait préoccupant rapporté dimanche dernier par Il Sole 24 ore: seulement deux décrets-lois d’application sur 169. Le néant, avec du bavardage. Presque aucune des réformes annoncées n’a été adoptée. Record du monde.

Revenons à la question. La panique s’affronte avec des mesures et non en rassurant ou en appelant au calme. La comparaison avec les précédents est très utile: en d’autres occasions, au cours des cinquante dernières années, nous avons été confrontés à des urgences similaires, même si chaque contagion est une histoire en soi (…) [à ce point, Veneziani évoque un souvenir d’enfance, une épidémie de choléra dans le sud de l’Italie, dans les années 60, qu’il a lui-même vécue à la première personne]. Jusqu’à présent, le nombre de victimes n’est pas plus élevé que celui des autres grippes saisonnières: autrement dit, la contagion est préoccupante et les dommages sociaux et économiques qu’elle engendre sont énormes, mais la psychose de l’attaque mortelle doit être redimensionnée avec les données dont on dispose.

Une autre leçon à tirer est la fragilité de l’économie mondiale, de la bourse surtout, qui s’effondre et tombe malade pour rien, souffre de dépression et de psychose plus que les gens ordinaires. Et le retour aux « valeurs » qui comptent, l’or par exemple… la nostalgie de l’âge d’or. Ne laissons pas débridés le marché et le capitalisme mondial, ils doivent être contrôlés et subordonnés aux intérêts réels du peuple.

Sur la vie qui a changé, même si c’est temporairement, nous pouvons tirer de nombreuses leçons. Pour l’instant, la première leçon est de faire de nécessité vertu, d’encourager la sérendipité, c’est-à-dire faire de belles découvertes ou redécouvertes. Puisque nous sommes obligés de le faire, redécouvrez le plaisir de la lecture, par exemple: qu’elle devienne virale. Reprenez les occasions de réflexion, de musique et de sentiments, pour le retour forcé à la maison. Le Décaméron de Boccace est né d’une quarantaine…

Ou la grande opportunité de valoriser le travail à domicile, le smart working, une ressource qui n’est pas encore utilisée dans toute sa richesse mais qui pourrait rétablir la qualité de vie, une plus grande attention à la famille et aux enfants, moins d’embouteillages et les transports publics.

Et surtout un fatalisme séraphique, actif. Certes, prévenir, faire attention, éviter; mais ensuite s’en remettre au sort souverain et à notre imperfection. Et pour ceux qui croient, à la Providence. Au fait, une bonne prophylaxie spirituelle consiste à prier. Au-delà de la dévotion, c’est un grand exercice d’attention, de concentration spirituelle, de vision de la vie et de détachement des choses du monde, de béatitude, de purification. Les mains doivent être lavées, mais elles restent propres si elles sont jointes…

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