Le 28 février marquait le septième anniversaire du départ de Benoît XVI du Palais Apostolique. Je n’aime pas les anniversaires, lorsqu’ils sont tristes, et je n’en ai pas parlé. D’autres l’ont fait. Voici l’hommage de Marcello Veneziani, beau et dans un certain sens poétique mais trop peu fidèle, par certains aspects, à la fois au modèle et à l’histoire, tenant davantage de la dissertation littéraire et relevant plus de l’intime perception de l’auteur (qui à l’évidence ne connaît pas vraiment Benoît XVI) que de la simple chronique des faits.

Le pape qui s’est démis

Marcello Veneziani
La Verità, 28 février 2020
Ma traduction

Comme aujourd’hui, il y a sept ans, Benoît XVI quittait le pontificat et entrait dans la pénombre de la papauté émérite. J’étais présent à Saint-Pierre ce matin-là. Il y avait le soleil, la place était bondée et le pape mentionnait à plusieurs reprises le cœur, pour l’éveiller; mais en vain [d’autres ont eu une perception bien différente, nombreux articles ici, ndt]. Il m’était arrivé d’autres fois de saisir du regard une atmosphère tendue, de participation douloureuse comme ce fut le cas à la mort de Jean-Paul II ou lors d’autres occasions liturgiques et visites pastorales. À d’autres moments, j’ai senti souffler l’aura qui, pour les croyants, est le souffle de l’Esprit Saint. Cette fois, le climat radieux semblait voler la vedette au rite et l’automne d’un pontificat fut submergé par une annonce surprenante de printemps. En tournant parmi les gens, je n’ai pas vu de participation émue, mais plutôt du tourisme et une certaine amertume, peut-être un fil de déception et une vague de sympathie humaine, plus beaucoup de curiosité. Au-delà de l’image qu’en donnait la télévision, les gens étaient déconcertés devant un événement sans précédent. Ils restaient là pour saluer le congé de l’Excellent Retraité. Une cérémonie triste et festive. Le pape s’étendit dans les remerciements comme un vieux Directeur qui remercie les élèves, les agents et le personnel enseignant, puis s’arrêta pour rappeler que les Directeurs passent mais que l’école reste, elle est vivante. Ratzinger répéta à de nombreuses reprises que l’Église est vivante, et même « c’est un corps vivant » et cette insistance trahissait la crainte inverse: que ce corps ait subi des blessures difficiles à guérir. Maintenant que sept années se sont écoulées, nous pouvons bien le dire.

Le ménage entre les deux papes est entré dans la crise de la septième année et les signes sont tous visibles. Ce « concubinage » particulier s’est progressivement effacé jusqu’au geste autoritaire de Bergoglio de congédier Padre George Gänswein, qui a marqué un point de non-retour dans les relations entre le pape émérite et le pape en fonction. Il y a sept ans, on pensait qu’un pape mal en point qui démissionnait pour des raisons de santé ne ferait pas longtemps l’ombre du pape en exercice; et sa discrétion, sa timidité et son choix délibéré de s’écarter ont fait croire que les papes ne se superposeraient jamais. Mais les positions assumées par Bergoglio, l’emphase médiatique qui les a démultipliées, les supporters opposés et la nostalgie d’un pontificat sous le signe de la tradition et de la civilisation chrétienne, ainsi que l’attitude despotique adoptée par le pontife en exercice envers ceux qui étaient en désaccord avec sa ligne, ont rendu cette cohabitation vraiment problématique et toujours à un pas du schisme.

Ratzinger n’a pas l’intention de diriger ou même de fomenter une quelconque fronde; il n’a ni l’âge, ni le tempérament, ni la volonté de le faire. Mais le bipapisme divergent qui reflète, au-delà des intentions, la divergence radicale dans l’Église et dans le christianisme reste symboliquement embarrassant.

Lorsqu’il a été élu il y a quinze ans, Ratzinger est apparu comme le pape de la continuité, non seulement par rapport à Woytila mais aussi par rapport à la tradition catholique. Son élection reflétait la centralité géopolitique de l’Allemagne dans une Europe unie. Sur le plan pastoral, l’avènement d’un théologien comme Ratzinger indiquait un chemin et un défi : affronter le nihilisme, le relativisme et l’athéisme pratique en partant de la tête. C’est-à-dire de la pensée, mais aussi du lieu crucial de leur naissance, l’Europe chrétienne. Mais la surdité de l’Europe, les préjugés contre l’Église et le pape de la Tradition, son langage inaccessible [vraiment? ndt], les questions de bioéthique et la pédophilie, les calomnies à son encontre, l’inimitié du pouvoir en place, ont conduit Ratzinger à battre en retraite. L’Église a alors préféré se concentrer sur le cœur plutôt que sur la tête et est repartie de la périphérie du monde, au sud, plutôt que de l’épicentre de la crise, au nord. Avec François, le papuliste, est née la paroisse globale et écosolidaire, l’interclub des religions, avec une prédilection marquée pour les musulmans, en particulier les migrants. Reste le malaise de voir deux papes vêtus de blanc vivre à courte distance et parfois se croiser, créant un désarroi optique et pastoral.

Sa démission, prononcée en latin en ce mois de février d’il y a sept ans, sanctionnèrent avec une netteté tranchante le fossé infranchissable qui le séparait de son époque [ce qui est évidemment la perception de Veneziani, mais ne correspond pas à la réalité]. Le latin les a gravés dans le marbre du passé, les rendant lapidaires et indélébiles. On pouvait entendre dans la voix de Ratzinger l’essoufflement des siècles et dans ses yeux qui évitaient de croiser les yeux du monde, semblait se cacher un secret. Peut-être la perception de la catastrophe spirituelle de notre temps, la surdité à la mission religieuse et aux attentes de la foi. Dans son vieillissement, se reflétait la terrible vieillesse de l’Épouse du Christ: les églises qui se vident, les vocations qui diminuent, les prêtres qui vacillent dans la foi. Le cynisme qui grandit.

Mais avec Bergoglio, au lieu de s’améliorer ,les choses se sont précipitées.

Ratzinger était déchiré par le conflit entre la foi et l’agitation, peu compris par le monde. En raison de sa légèreté, il était plus aimable que son prédécesseur et son successeur, mais fut moins aimé que les deux. Sa démission en tant que Saint-Père a été le témoignage le plus haut et le plus douloureux de notre société sans père.

On n’oublie pas ses regards d’une douceur effrayante, de tristesse contenue, son manque de familiarité avec les choses du monde, son malaise à vivre dans la splendeur royale, ses manières délicates, ses pantoufles rouges. Parfois, Ratzinger s’abandonnait à des sourires séraphiques, même lorsqu’il fut jeté à terre (quelle différence…). Son regard s’excusait auprès du monde et suggérait à l’assistance: soyez indulgents, je suis un penseur qui détient le pontificat. Il avait « ce je ne sais quoi d’angélique », comme le disait Pétrarque à propos de Célestin V, le pape qui abdiqua, « inexpérimenté dans les choses humaines ». Fragile comme un cristal, mais brillant de lumière. Cette lumière qu’aujourd’hui nous ne voyons plus.

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