Un coup d’œil sur les coulisses du lugubre théâtre, commente Isabelle, qui a traduit ce remarquable article, très documenté, cosigné par Giuseppe Nardi. Sans remettre en cause la réalité des morts et des souffrances endurées par les victimes (au moins en ce qui me concerne), on peut quand même s’interroger sur la « mise en scène » de la mort, dont les images, tournant en boucle dans les médias du monde entier, ont puissamment contribué à « préparer » l’opinion publique.

Le premier point, peut-être le plus grave, concerne les corps des personnes mortes. Comment avons-nous pu accepter, uniquement au nom d’un risque qu’il n’était pas possible de préciser, que les personnes qui nous sont chères et des êtres humains en général non seulement meurent seuls, mais – chose qui n’était jamais arrivée auparavant dans l’histoire, d’Antigone à aujourd’hui – que leurs corps soient brûlés sans funérailles?

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Giorgio Agamben, HTTP://WWW.BENOIT-ET-MOI.FR/2020/2020/04/20/UNE-QUESTION/

Les images qui devinrent le catalyseur de la crise du coronavirus

La « guerre » contre le coronavirus

katholisches.info
Andreas Becker/Giuseppe Nardi
6 mai 2020
Traduction d’Isabelle

(Milan) A la mi-mars, les images de camions militaires transportant des cercueils ont bouleversé le monde. Ces images-choc provenaient de la ville de Bergame en Italie du Nord ; elles ont puissamment — peut-être de manière décisive — contribué à susciter la peur dans les autres pays et à pousser leurs gouvernements à prendre des mesures radicales contre le coronavirus. Les gouvernements s’en félicitent : ces mesures radicales n’ont-elles pas évité le pire ? Mais en est-il vraiment ainsi ? Et comment en est-on arrivé aux dramatiques images de Bergame ?

Depuis lors, nous disposons, pour les pays européens, des chiffres du taux de reproduction du virus. Si on se base là-dessus, les mesures prises par les gouvernements ont été nettement disproportionnées. Les chiffres sont tellement clairs que les gouvernements et la plupart des médias les cachent ou ne les communiquent qu’à contre-cœur, voire pas du tout. En fait : au moment où les gouvernements ont suspendu l’ensemble de la vie publique, fermé les frontières et transformé leurs citoyens en prisonniers (en Autriche, le 15 mars ; en Suisse, le 16 mars, mais sans aller jusqu’à une interdiction complète de sortie et enfin, en Allemagne le 22 mars), le corona était déjà en train de s’affaiblir dans ces pays, y compris en Italie. Dès lors, ce ne sont pas ces mesures radicales, aux conséquences lourdes, qui sont à l’origine du recul. Ces décisions ont été parfois désastreuses pour l’économie et la société : en Allemagne, comme en Autriche, plus de 40 % de la population active est au chômage ou en chômage partiel ; un événement comparable ne s’est produit qu’une seule fois au cours des 150 dernières années (après la crise économique de 1929).

Ces mesures radicales n’ont-elles eu, en définitive, que des effets néfastes ? L’évolution linéaire du taux de reproduction du virus montre en tout cas qu’elles n’ont pas accéléré de manière significative sa décroissance. Les gouvernements redoutent visiblement que les citoyens prennent conscience de ces chiffres et de leur évolution. C’est sans doute pour cela que la référence aux convois militaires pleins de cercueils est si souvent utilisée comme justification.

Qu’en est-il des camions et des cercueils ?

A la mi-mars, le taux de mortalité dans la province lombarde de Bergame atteignit son plus haut niveau. Pour endiguer le coronavirus, le traitement des patients en soins intensifs était concentré essentiellement dans le chef-lieu de la province. Des recherches devront établir dans quelle mesure un traitement inadapté est responsable de cette haute mortalité à Bergame. Son niveau atypique laisse au moins planer un soupçon. Une chose est sûre : d’après les informations données par l’autorité compétente, l’Istituto Superiore della Sanità (ISS-Rome), plus de 96 % des morts du corona avaient d’autres pathologies et 60 % d’entre eux jusqu’à trois ou plus.

Plus important : tous les morts du corona ont été incinérés. Les media ont fait état, à cet égard, d’un ordre lié à la lutte contre le covid-19. A ce jour, personne ne veut plus rien savoir de cet ordre : les morts, dit-on en haut lieu, ont toujours pu être enterrés ou incinérés. Mais le fait n’en reste pas moins qu’à Bergame, au mois de mars, les morts du corona ont été incinérés. Par excès de zèle ou suite à un malentendu. Et cela a eu pour conséquence que l’unique crematorium de la province a rapidement été débordé. En temps normal en effet, une partie seulement des défunts est incinérée. En Italie, cela représente environ 30 %. A Bergame, la grande majorité des morts est inhumée, et répartie entre les nombreux cimetières de la province.

C’est à cette situation normale que sont adaptées les capacités du crématorium de la province. L’incinération d’un corps dure au moins une heure et demie. Ensuite, on laisse refroidir les cendres et on les place dans une urne. Même si le crematorium de Bergame avait fonctionné 24 heures sur 24, on n’aurait pu, d’après les informations des autorités, y brûler qu’au maximum 25 corps par jour.

A la mi-mars, deux facteurs se sont conjugués : d’une part la surmortalité (laquelle, selon l’institut de statistique de l’état ISTAT, succédait à une sous-mortalité de 6, 5 % ; la question de la surmortalité ne peut être envisagée et constatée sur un mois, mais seulement en référence à une période plus longue) et, plus encore, l’ordre, réel ou imaginaire, en tout cas respecté, prescrivant d’incinérer les morts du corona. C’est ainsi que l’on a provoqué l’engorgement du crematorium. Les morts, conformément au protocole covid, était emballés de manière particulière et aussitôt placés dans des cercueils scellés ; ils ne présentaient donc plus de risque de contamination. Pourtant on a poussé à une incinération rapide.

Comme la situation était moins critique dans les provinces voisines, on a impliqué l’armée (pour la raison, dit-on, que cela ne coûtait rien) pour y transporter dans les crematoriums une partie des corps. C’est ainsi que, dans la soirée du 18 au 19 mars, on a pu voir les images dramatiques, connues de tous, qui ont fait le tour du monde. Sans explication sur la manière dont on en était arrivé là, ces images ne pouvaient que choquer et propager l’impression d’une situation plus grave qu’elle ne l’était en réalité. Si les autorités avaient laissé les gens qui le souhaitaient enterrer leurs morts dans les cimetières comme à l’habitude, même à Bergame, on n’aurait pas connu cet engorgement. Les injonctions officielles sont seules responsables de l’aggravation.

La dramatisation avait aussi quelque chose à voir avec la mise en scène quelque peu théâtrale par le ministère de la défense, dont dépendent aussi bien l’armée que les carabinieri, une unité de la police. On ne sait pas comment s’est faite l’implication de l’armée. L’initiative n’en est venue ni de l’administration du crematorium ni des autorités de la ville.

Rétrospectivement, il semble qu’il ne faille pas exclure une dramatisation orchestrée. Bien opportune, au moins pour certains : qui aurait eu quelque intérêt à la crise du corona ne pouvait rêver « mieux ». Vu l’unanimité suspecte, par delà les frontières, du discours des gouvernements et de leurs experts au cours de la crise du corona, un tel soupçon ne peut être balayé d’un revers de main. Mieux que toute autre chose, les images, en provenance d’Italie, de camions militaires, de soldats et de cercueils, devaient illustrer l’affirmation : « nous sommes en guerre » contre le coronavirus.

C’est ainsi que s’explique, d’ailleurs tout aussi uniforme par-delà les frontières des états, l’implication des soldats de l’armée allemande aux frontières, de ceux de l’armée autrichienne pourrsurveiller les régions en quarantaine en Autriche ou encore de soldats italiens aux innombrables postes de contrôle au cœur même de l’Italie- tous naturellement, lourdement armés – chacun sait bien que l’on peut tirer sur les virus !

Si on se rappelle les photos mises en scène par les gouvernements après l’attentat islamiste sur le journal satirique de gauche Charlie hebdo en janvier 2015 à Paris, ou bien l’apparition soudaine de la milice jihadiste de l’Etat islamique (IS), surgie du néant après qu’Obama eût entamé son deuxième mandat de président de USA et sa disparition presque aussi rapide lors de l’entrée de Trump à la Maison blanche, tout cela n’est pas invraisemblable. Les chrétiens massacrés par IS sont manifestement considérés comme d’inévitables dommages collatéraux. C’est le gouvernement Obama qui a refusé de reconnaître les chrétiens de Syrie comme une minorité menacée.

Mais revenons-en aux morts de Bergame : il était interdit (et ce l’est toujours) aux prêtres de visiter les unités de soins intensifs où se trouvaient des patients du corona. Les malades menacés de mort restaient sans aucun secours spirituel. Les prêtres pouvaient seulement bénir les cercueils emmenés par les militaires. Les parents se voyaient refuser les adieux habituels devant le cercueil ouvert, car celui-ci devait être aussitôt scellé. Des expériences amères, dès lors qu’on n’avait plus pu rendre visite à ses proches à l’hôpital ou à la maison de repos.

Le 26 avril, les urnes avec les cendres des défunts furent ramenées à Bergame. Encore une fois par les militaires. Mais dans ce cas, manifestement pas pour éviter des coûts, mais parce qu’il s’agissait d’une volonté politique. Les familles des défunts, avec les urnes, reçurent aussi les factures. Les corps avaient été répartis entre les crematoriums des provinces de Modène, Brescia, Parma, Piacenza, Rimini et Varese. Les tarifs varient très fort et peuvent aller, pour des étrangers à la province, jusqu’au double du tarif de 511 € pratiqué à Bergame. De quoi susciter un mécontentement, qui s’ajoutait au doute sur la provenance des cendres que l’on recevait ainsi.

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