(Roberto de Mattei) « Ces paroles de Léon XIII, dans l’encyclique Quarto Abeunte Saeculo, publiée le 16 juillet 1892, à l’occasion du IVe centenaire de la découverte de l’Amérique, nous parviennent comme un écho lointain, au moment où aux États-Unis une fureur iconoclaste s’abat sur la figure du navigateur italien… »

« Christophe Colomb est nôtre »

Roberto de Mattei
16 juin 2020
Corrispondenza Romana
Ma traduction

« Christophe Colomb est nôtre ». Ces paroles de Léon XIII, dans l’encyclique Quarto Abeunte Saeculo, publiée le 16 juillet 1892, à l’occasion du IVe centenaire de la découverte de l’Amérique, nous parviennent comme un écho lointain, au moment où aux États-Unis une fureur iconoclaste s’abat sur la figure du navigateur italien.


L’entreprise de Christophe Colomb, affirme Léon XIII dans cette encyclique,

« est, en elle-même, la plus grande et la plus merveilleuse de tout ce qui a été vu dans l’ordre des choses humaines : et celui qui l’a menée à bien n’est comparable qu’à quelques-uns de ceux qui étaient grands de tempérament et de hauteur d’esprit. Un monde nouveau a surgi grâce à lui des les entrailles inexplorées de l’Océan : des centaines de milliers de créatures sortirent de l’oubli et des ténèbres pour intégrer la famille humaine ; de la barbarie, elles furent conduites à la mansuétude et à la civilisation ; et ce qui est infiniment plus important, de perdues qu’elles étaient, elles furent régénérées à la vie éternelle à la faveur des biens que Jésus-Christ a procurés (…) Colomb est à nous. On pense peu au but principal pour lequel il se porta à explorer la mer ténébreuse, et à la façon dont il l’a fait, mais il ne fait aucun doute que la foi catholique a joué un rôle très important dans la conception et l’exécution de l’entreprise : de sorte qu’en vérité, pour ce titre, le genre humain tout entier a une forte obligation envers l’Eglise (…) Il s’avère en effet qu’il a compris et voulu intensément cela: ouvrir la voie de l’Évangile à travers de nouvelles terres et de nouvelles mers. (…) Colomb avait certainement uni l’étude de la nature au zèle de la piété, et avait l’esprit et le cœur profondément formés selon les principes de la foi catholique. Ainsi, persuadé par des arguments astronomiques et des traditions anciennes, qu’ au-delà du monde connu, devaient s’étendre du côté de l’occident de grands espaces terrestres encore inexplorés, il imagina d’immenses populations, enveloppées dans des ténèbres déplorables, perdues derrière des cérémonies folles et des superstitions idolâtres. Il trouvait extrêmement triste que l’on puisse vivre selon des coutumes sauvages et féroces ; pire encore, car ils ne connaissaient pas les choses de la plus haute importance et ignoraient l’existence du seul vrai Dieu. Ainsi, plein de ces pensées, il se fixa par-dessus tout, d’étendre vers l’occident le nom chrétien, les bienfaits de la charité chrétienne, comme cela ressort à l’évidence de toute l’histoire des découvertes ».

Christophe Colomb appartient donc à l’Église, et chaque outrage à son égard est adressé à l’Église, qui a le devoir de défendre sa mémoire. Cet esprit anima le comte Antoine-François-Félix Roselly de Lorgues (1805-1898) qui consacra sa vie à promouvoir la canonisation de Christophe Colomb. En 1856, encouragée par Pie IX, Roselly de Lorgues publia à Paris un ouvrage en deux volumes, intitulé Christophe Colomb. Histoire de sa vie et de ses voyages ; d’après des documents authentiques tirés d’Espagne et d’Italie, qui connut un succès mondial. Dans cet ouvrage, Roselly de Lorgues avança pour la première fois la thèse de la canonisation de « l’Amiral de l’Océan ». Il fut, écrit-il dans un ouvrage ultérieur, « l’ambassadeur de Dieu auprès de nations inconnues que le monde antique ne connaissait pas » et « le légat naturel du Saint-Siège dans ces nouvelles régions » (Della vita di Cristoforo Colombo e delle ragioni per chiederne la beatificazione, tr. it., per Ranieri Guasti, Prato 1876, p. 83).

C’est sur les études du comte français que se fondent les nombreuses demandes d’ouverture de la cause de canonisation de Colomb, à commencer par celles présentées à Pie IX le 2 juillet 1866 par le cardinal Ferdinand Donnet, archevêque de Bordeaux et le 8 mai 1867 par Mgr Andrea Charvaz, archevêque de Gênes. En 1870, un nouveau plaidoyer fut adressé à Pie IX par un groupe de Pères du Concile Vatican I, mais l’interruption des travaux, puis la mort de Pie IX, mirent fin à l’initiative.
En 1878, l’archevêque Rocco Cocchia, vicaire et délégué apostolique à Saint-Domingue, en Haïti et au Venezuela, interpréta la découverte des restes de Colomb dans la cathédrale de Saint-Domingue comme un signe et qualifia l’amiral d’homme appelé par la Providence à l’œuvre la plus grandiose des siècles modernes. L’archevêque rappelait que la grande idée initiale de Colomb fut une croisade pour la libération du Saint-Sépulcre et qu’il fut toujours considéré comme « un homme de profonde piété et de religion », qui affronta avec foi et héroïsme à de nombreuses souffrances et persécutions, au point que les pôles de son existence furent au nombre de deux : « la douleur et la grâce ».


La requête de la cause de canonisation, le 31 janvier 1893,vit l’adhésion de 904 prélats. Aux 264 évêques italiens, 96 français, 64 espagnols, 27 des États-Unis d’Amérique, 19 du Mexique, 7 du Portugal, s’ajoutaient de nombreux autres évêques et archevêques du monde entier, dont 42 cardinaux. Un chercheur italien, Alfonso Marini Dettina, consacre à ce thème une étude précise à laquelle je renvoie pour une étude plus approfondie (Suppliche per la canonizzazione di Cristoforo Colombo, in in C.E.S.C.O.M, Atti del II Congresso Colombiano, Torino 2006, pp. 659-672).

Certains soutiennent qu’il y a des points obscurs dans la vie de Colomb, comme un second mariage illégitime, mais en 1938, le père Francesco Maria Paolini, postulateur général de l’ordre franciscain, publia un livre intitulé Cristoforo Colombo nella sua vita morale, dans lequel il présentait douze arguments pour démontrer la légitimité de la seconde union de Colomb avec Béatrice Enriquez de Cordoue. Le cardinal Eugenio Pacelli, secrétaire d’État, dans une lettre datée du 9 septembre 1938, communiqua à l’auteur les félicitations de Pie XI pour « une œuvre qui jette de splendides rayons de lumière sur la figure du Découvreur du Nouveau Monde, laquelle n’émerge pas moins magnifique et puissante dans l’histoire ecclésiastique que dans l’histoire civile ».

Une nouvelle demande de béatification de Colomb fut avancée en 1941 à Pie XII par plusieurs évêques américains. Toutes les demandes de canonisation de l’amiral exigeaient la dispense du Souverain Pontife des procès ordinaires, étant donné le caractère exceptionnel de l’homme, le sceau donné par la Providence à son œuvre et le traitement exceptionnel que Colomb reçut du Saint-Siège au cours de sa vie. Cependant, ni Pie XII ni l’Ordre franciscain ne donnèrent suite à la cause de béatification et après le Concile Vatican II, une campagne de dénigrement commença, y compris au sein du monde catholique, qui atteignit son point culminant en 1992, à l’occasion du cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique, lorsque Christophe Colomb fut présenté comme un conquérant avide, sanguinaire et colonialiste.

Trente ans ont passé et aujourd’hui, l’extrême gauche écologiste et indigéniste mène aux États-Unis de violentes manifestations au cours desquelles les statues de Christophe Colomb sont abattues, décapitées, souillées et enlevées. Ces dernières années, de nombreux États américains ont choisi de tranformer le Columbus Day, où le 12 octobre est célébrée l’arrivée dans les Amériques du navigateur italien, en Indigenous Peoples Day, journée des peuples indigènes d’Amérique. Et le pape François lui-même, au lieu de relancer l’exclamation « Colomb appartient à l’Eglise », exalte les mouvements indigènes qui accusent Colomb d’avoir ouvert une ère de génocide et d’esclavage pour le peuple américain.

Christophe Colomb et les conquérants ont été accusés de génocide à cause de l’effondrement démographique de ces populations depuis le XVIe siècle. Cependant, comme l’a bien expliqué l’historien Marco Tangheroni (1946-2004), on peut parler de génocide lorsqu’il existe une volonté précise d’anéantir un peuple, comme ce fut le cas pour les goulags en Russie soviétique, pour les Juifs en Allemagne nazie ou, avant cela, pour les Vendéens pendant la Révolution française; mais dans le cas de la population américaine, la catastrophe démographique fut due au choc biologique provoqué par certaines maladies infectieuses introduites par les Européens, et certainement pas à leur volonté d’anéantissement (Cristianità, Modernità Rivoluzione, Sugarco, Milano 2009, pp. 125-126). Dans les textes des médecins espagnols qui allèrent en Amérique, nous lisons même des descriptions de leur surprise et de leur impuissance face aux épidémies qui se manifestaient chez les indigènes sous une forme nouvelle et absolument inconnue. A moins d’imaginer que les maladies qui décimèrent les populations indigènes furent le fruit d’un « complot » des pouvoirs forts espagnoles. Ni aujourd’hui, ni au XVIe siècle, l’épidémie n’a été utilisée comme une arme biologique pour détruire les peuples indigènes, et Christophe Colomb n’est pas un symbole d’iniquité, mais l’auteur d’une entreprise définie par Francisco Lopez de Gomara dans son Historia General de las Indias (1552), « la mayor cosa después de la creación del mundo, sacando la Encarnación y muerte del que lo crió » (édition Biblioteca Ayacucho, Caracas 1979, p. 7).

(Roberto de Mattei)

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