Stefano Fontana s’intéresse ici non pas au contenu de Fratelli Tutti (dont on peut supposer qu’il sera vite oublié!) mais à sa structure. Un patchwork excessivement long, filandreux, polymorphe, fluctuant, qu’on peu démonter et remonter à l’instar d’un jeu de mécano pour lui faire dire tout et son contraire, qui sacrifie au contingent et aux modes du moment aux dépens de l’immuable, emprunte plus au langage de la sociologie qu’à celui de la religion, et dans lequel, en fin de compte le fidèle qui cherche une route à suivre se trouve complètement perdu. On est loin de la grande encyclique sociale de Léon XIII, Rerum Novarum (1891), qui en trois fois moins de mots disait l’essentiel et qui, 130 ans après sa sortie, reste une source d’inspiration et une référence pour la doctrine sociale.

Fratelli tutti: le verbe s’est fait liquide (en 200 mille caractères)

Stefano Fontana
La NBQ
5 octobre 2020
Ma traduction

L’encyclique Fratelli Tutti du pape François, dans ses 138 pages (trois fois Rerum Novarum), présente un texte liquide, qui peut être démonté et remonté. Abandonnant la doctrine, quelle utilité pastorale peut avoir une encyclique qui est un grand conteneur d’énoncés de diverses sortes dont on peut extraire diverses significations? Comme c’est le cas, par exemple, du mot mondialisation où l’on ne comprend pas quelle est la position de l’Église.

En ouvrant et en lisant la nouvelle encyclique du Pape François Fratelli Tutti, on est saisi, avant les thèmes traités, par les réflexions proposées et les pistes d’action suggérées, par la question de la véritable utilité de documents présentant ces caractéristiques éditoriales. Une encyclique de 138 pages pose plusieurs problèmes de contenu qu’il convient d’examiner correctement, mais elle pose avant tout le problème de l’utilité d’écrire une encyclique de 138 pages.

Rerum novarum de Léon XIII comptait 71 648 caractères, Fratelli tutti en compte 237 877, soit plus de trois fois plus. Soit Léon XIII avait peu à dire, soit quelque chose a changé dans la façon de dire le Magistère. Le fait que Léon XIII ait dit peu parce qu’il n’avait pas grand-chose à dire est résolument démenti par la valeur de l’encyclique comme « paradigme permanent » et par le fait qu’elle a suscité « l’œuvre féconde de millions et de millions d’hommes qui, stimulés par le Magistère social, se sont efforcés de s’en inspirer pour leur engagement dans le monde », comme l’a écrit Jean-Paul II dans Centesimus Annus. Reste donc l’hypothèse que le Magistère ait changé de discours et on se demande si le fait de l’avoir tellement gonflé donne plus de garanties qu’il sera lui aussi suivi d’œuvre fructueux.

En parcourant les pages de Fratelli Tutti, nous comprenons à quoi est due cette flambée du texte.

Tout d’abord, les parties consacrées à la présentation de la situation historique du moment ont fortement augmenté. On ne peut pas dire qu’à l’époque de Rerum novarum, la situation était moins complexe qu’aujourd’hui. Pourtant, les traits avec lesquels l’encyclique a photographié la situation étaient nus et essentiels, dans la conscience que ces analyses sociales font vite leur temps et que si un texte veut durer au-delà du contingent, il ne peut s’y étendre. Dans Fratelli tutti, en revanche, l’analyse est plutôt longue, entrant souvent dans les détails sociaux, l’histoire et l’économie, avec minutie, jusqu’à devenir plus grande que la partie, disons normative, qui dans Rerum novarum, en revanche, était nettement prédominante.

Le danger d’un texte magistériel qui s’attarde sur le cadre sociologique et historique est d’utiliser des langages, des évaluations, des observations de type sociologique. Les expressions de ce type sont par nature contestables, à la fois parce qu’elles se réfèrent à des observations empiriques qui peuvent être remises en question sur la base d’autres observations empiriques, et parce que les experts en la matière – sociologues ou économistes – donnent des interprétations différentes pour les mêmes phénomènes observés.

Il se trouve donc que Fratelli Tutti est remplie de propositions discutables. C’était déjà évident dans Laudato si’ pour la question du climat et de l’environnement et cela le redevient dans Fratelli tutti, à commencer par la présentation de la pandémie du Covid jusqu’au concept de « société ouverte ».

Ce qui est incertain et en discussion ne peut être considéré comme du Magistère, ce qui amplifie jusqu’à la démesure, dans un texte magistériel, les parties qui ne sont pas du Magistère. L’effet est la sécularisation des documents du Magistère, dans lesquels beaucoup de choses discutables sont dites. Si ces enquêtes sociales étaient si importantes, il faudrait rédiger une encyclique chaque année, étant donné la rapidité des changements, mais dans ce cas, le magistère de ces documents serait de courte durée. Rerum novarum, au contraire, enseigne encore aujourd’hui précisément parce qu’elle ne comptait que 71648 caractères.

Revenant et revenant encore sur les mêmes sujets, un texte aussi long, d’une part, se répète, d’autre part, présente différents aspects d’un même problème, de sorte qu’en fin de compte, on ne sait pas comment l’évaluer à la lumière de l’Évangile et de l’éthique naturelle. Dans Fratelli tutti, c’est par exemple le cas pour l’évaluation du phénomène de la mondialisation. Je mets quiconque au défi d’extraire du texte de l’encyclique la position de l’Église sur ce phénomène et les directives d’action qu’elle a formulées. Une encyclique ainsi conçue devient un grand conteneur d’affirmations de différent types, de différents niveaux, de différents natures affirmatives – déclaratives, exhortatives, hypothétiques, assertives, normatives, observationnelles – dont on peut extraire différentes significations, en combinant différemment les composantes du texte. Sans parler du retour continu à des thèmes déjà largement examinés par le Magistère actuel – pensez au thème de l’immigration – ou à l’utilisation répétée de formules – telles que « ériger des murs » ou « culture de la confrontation » – qui se prêtent à un usage de type slogan.

Avec ces observations, je n’ai absolument (encore) rien dit sur le contenu de Fratelli tutti, mais je me suis attardé sur certains aspects de sa structure communicative. La première préoccupation de l’Église aujourd’hui n’est plus la doctrine mais le ministère pastoral. Mais on se demande précisément quel usage pastoral peut être fait d’un tel texte. Un texte fluide ou liquide, qui peut être décomposé et recomposé, qui combine des propositions de différentes teneurs, qui utilise des phrases-slogans appartenant maintenant à un répertoire consolidé et qui sont devenus trop communs et mécaniquement répétitifs.

En lisant Rerum novarum, on comprenait que quelques (rares) phrases illustraient la situation, que d’autres indiquaient l’évaluation de l’Église du point de vue de la morale naturelle, que d’autres encore exprimaient les fondements dogmatiques et révélés, que d’autres encore indiquaient des voies obligatoires pour l’action sociale et d’autres encore seulement des hypothèses qui pouvaient être librement interprétées ou évaluées dans le temps. Maintenant, les choses se sont compliquées et nous avons atteint 237 877 caractères.

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