Giorgio Agamben, que nous avons déjà rencontré ici, a PU venir s’exprimer à la tribune du Sénat italien sur le passeport sanitaire (il faut croire que nous avons des leçons de démocratie à recevoir de nos voisins, ou que leurs intellectuels sont plus courageux que les nôtres). Ce qui se passe en ce moment en Italie (et en France), dit-il, est pire que l’URSS. A encadrer.

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Des scientifiques et des médecins ont déclaré que le green pass n’avait aucune signification médicale en soi, mais servait à forcer les gens à se faire vacciner. Mais je pense qu’il faut dire le contraire : que le vaccin est un moyen de forcer les gens à avoir le green pass. C’est-à-dire un dispositif de surveillance et de suivi des individus, une mesure sans précédent.

Je voudrais me concentrer sur deux points seulement pour attirer l’attention des parlementaires qui devront voter sur la transformation en loi du décret sur le green pass.

La première est la contradiction évidente du décret en question. Vous savez que, grâce à un décret, le gouvernement est exonéré de toute responsabilité pour les dommages causés par le vaccin. Et la gravité de ces dommages est démontrée par le fait que l’article 3 du même décret mentionne explicitement les articles 589 et 590 du code pénal, qui font référence à l’homicide et aux blessures involontaires.
Comme l’ont noté des juristes faisant autorité, cela signifie que l’État ne se sent pas capable d’assumer la responsabilité d’un vaccin qui n’a pas terminé sa phase d’essai. Et pourtant, dans le même temps, il tente d’obliger les gens à se faire vacciner par tous les moyens, les excluant sinon de la vie sociale et maintenant, avec le décret que vous êtes en train de voter, en les privant même de la possibilité de travailler.

Est-il possible d’imaginer une situation plus anormale sur le plan juridique et moral ? Comment l’État peut-il accuser d’irresponsabilité ceux qui décident de ne pas se faire vacciner, alors que c’est ce même État qui, le premier, décline formellement toute responsabilité quant aux éventuelles conséquences graves du vaccin ?

J’aimerais que les parlementaires répondent à cette contradiction, qui est à mon avis une monstruosité juridique.

Le deuxième point sur lequel je voudrais attirer votre attention n’est pas le problème médical du vaccin, mais le problème politique du green pass. Des scientifiques et des médecins ont déclaré que le green pass n’avait aucune signification médicale en soi, mais servait à forcer les gens à se faire vacciner. Mais je pense qu’il faut dire le contraire : que le vaccin est un moyen de forcer les gens à avoir le green pass. C’est-à-dire un dispositif de surveillance et de suivi des individus, une mesure sans précédent.
Les politologues savent depuis un certain temps que nos sociétés sont passées du modèle de « discipline » à celui des sociétés de « contrôle », fondées sur un contrôle numérique quasi illimité des comportements individuels. Ils sont maintenant devenus quantifiables. Nous nous habituons à ces dispositifs de contrôle. Mais, je vous le demande, jusqu’où sommes-nous prêts à accepter ce contrôle ?

Est-il possible que les citoyens d’une société qui se dit démocratique soient plus mal lotis que les citoyens de l’Union soviétique sous Staline ? Vous savez que les citoyens soviétiques étaient obligés de montrer un laissez-passer chaque fois qu’ils se déplaçaient d’un pays à l’autre. Nous, par contre, nous devons montrer un laissez-passer pour aller au restaurant, au musée, au cinéma et maintenant pour aller au travail.

Tout porte à croire que les décrets-lois qui se succèdent doivent être considérés comme faisant partie d’un processus de transformation des institutions et des paradigmes du gouvernement. Ces transformations sont d’autant plus insidieuses que, comme pour le fascisme, elles se font sans changer le texte de la Constitution, mais subrepticement. Le modèle qui est ainsi érodé et effacé est celui des démocraties parlementaires avec leurs droits et garanties constitutionnels. À leur place se trouve un paradigme de gouvernement dans lequel, au nom de la biosécurité et du contrôle, les libertés individuelles sont destinées à être de plus en plus restreintes.

La focalisation exclusive sur les contagions et la santé me semble nous empêcher de percevoir la signification de cette grande transformation de la sphère politique et nous empêche également de réaliser que la sécurité et l’urgence ne sont pas des phénomènes transitoires, mais constituent la nouvelle forme de gouvernabilité. Je crois que, dans cette perspective, il est plus urgent que jamais que les parlementaires considèrent la transformation politique en cours, qui, à long terme, est destinée à vider le Parlement de ses pouvoirs, le réduisant à simplement approuver – au nom de la biosécurité – des décrets qui émanent d’organisations et de personnes qui ont très peu à voir avec le Parlement.

Giorgio Agamben,
Discours sur le green pass devant la commission des affaires constitutionnelles du Sénat,
7 octobre 2021.

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