Dans les déclarations du premier ministre Draghi (mais évidemment, pardon de « radoter », dans notre propre situation ici) sans compter la nouvelle toute récente, passée inaperçue, d’un « état d’urgence » proclamé en Albanie pour faire face au renchérissement de l’énergie (tiens, tiens… on en parle aussi beaucoup chez nous), l’éditorialiste de la Bussola, Gianfranco Amato voit se dessiner la fin du régime parlementaire tel que nous le connaissons et les prémisses de l’instauration permanente d’un Ausnahmezustand, l’Etat d’exception théorisé par le philosophe Carl Schmitt. Avec l’assentiment, même pas tacite, du Pape.

Etat d’urgence, et maintenant le changement climatique

Gianfranco Amato
La NBQ
18 octobre 2021
Ma traduction

Sous le prétexte de la pandémie, le système libéral-démocratique et tout ce qu’il signifie a été liquidé. Et il est désormais évident qu’une fois le Covid terminé, le climat sera utilisé pour maintenir l’état d’urgence. Un récent discours de Draghi et le cas de l’Albanie sont exemplaires. Et l’Église s’adaptera : ne pas aller à la messe pour ne pas utiliser la voiture deviendra l’amour du prochain.

Il est inquiétant de constater que le processus de métamorphose institutionnelle que connaît notre pays se déroule dans un climat de nonchalance [en français dans le texte] irresponsable. L’opinion publique a désormais digéré l’idée que le système libéral-démocratique que nous avons connu jusqu’à présent est en réalité un jeu. Un jeu agréable, que l’on peut se permettre de jouer s’il n’y a pas de réels problèmes, de situations graves à gérer, comme la pandémie de Covid-19. Parce que quand les problèmes arrivent, il faut arrêter de jouer et appeler papa.

L’échec du système institutionnel des démocraties bourgeoises libérales, celles fondées sur le parlement, sur la tripartition des pouvoirs, sur la représentation populaire, sur les partis, les élections, etc. a été de fait acté. Ce système s’est révélé incapable de faire face aux grands défis et aux urgences de l’avenir. D’où l’idée que, précisément au nom de la dite « biosécurité », le système le meilleur, le plus rapide, le plus efficace et le plus moderne est ce que les politologues américains appellent Security State. Ça suffit, de perdre son temps avec des liturgies démocratiques fatiguées, avec le parlement, les partis et les politiciens. Les urgences doivent être traitées et résolues. Si nécessaire, il vaut donc mieux suspendre les garanties constitutionnelles, l’État de droit, les libertés fondamentales et tout confier à un Guide éclairé, assisté d’un Comité technique. En pratique, l’introduction d’une dictature.

Le taux de participation incroyablement bas aux récentes élections locales dans les villes italiennes les plus importantes est un signe clair de cette tendance. Il suffit de dire qu’à Milan, 47% des électeurs se sont rendus aux urnes, soit moins d’un Milanais sur deux, un chiffre jamais atteint depuis l’après-guerre.

Dans son splendide essai « Les origines du totalitarisme« , la philosophe Hanna Arendt explique que « dans le régime totalitaire, les individus font l’expérience d’un isolement total dans la sphère politique et d’un fort sentiment de rupture dans les relations sociales », ce qui va jusqu’à « annihiler, en premier lieu, la vie politique démocratique et la libre communication entre les citoyens ». C’est exactement ce qui se passe.

En Italie, ce que le grand juriste allemand Carl Schmitt a théorisé sous le nom d’Ausnahmezustand, ou « état d’exception », a de facto été établi. Le problème du pouvoir aujourd’hui est de le rendre permanent.
La pandémie de Covid-19 était la condition préalable parfaite pour justifier l’Ausnahmezustand, mais il s’agit toujours d’une urgence sanitaire qui prendra fin tôt ou tard. Lorsque le virus aura définitivement disparu du reste de l’Europe, il sera difficile de maintenir son existence.
Le problème est donc simplement de trouver d’autres conditions préalables au maintien d’une situation d’urgence perpétuelle qui légitimeront un Ausnahmezustand institutionnalisé.

Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour deviner quel sera le prochain prétexte. Il suffit de lire quelques faits. Tout d’abord, le discours de Mario Draghi devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 22 septembre 2021, dans lequel il a parlé explicitement de nouvelles urgences, comme le « changement climatique », qui auront des répercussions dans les domaines de l’énergie et de l’alimentation. « Les conditions météorologiques extrêmes et les ruptures d’approvisionnement ont contribué à la hausse des prix des denrées alimentaires », a expliqué le Premier ministre italien, rappelant que « le nombre de catastrophes naturelles liées au climat a été multiplié par cinq depuis les années 1960 » et que « les phénomènes météorologiques extrêmes sont appelés à s’intensifier au cours des prochaines décennies ».

Deuxième fait à prendre en considération : la nouvelle selon laquelle le Premier ministre albanais Edi Rama a déclaré l’état d’urgence en Albanie le 9 octobre 2021, à l’issue d’une réunion du gouvernement, en raison de problèmes d’approvisionnement en énergie « déclenchés par la flambée des prix de l’énergie sur les marchés internationaux », comme le rapporte Euronews Albania. Le Premier ministre Rama a comparé l’état d’urgence nouvellement déclaré à une « crise pandémique », et a promis de protéger les consommateurs et les entreprises contre la hausse des prix de l’énergie avec les mêmes mesures efficaces et drastiques que celles utilisées pour combattre le Covid-19. Ce n’est pas un précédent très réconfortant.

Ainsi, au nom de l’urgence énergétique, les Italiens pourraient être invités à rester chez eux le dimanche, comme ce fut le cas avec l’austérité dans les années 1970, ou à éteindre les lumières à onze heures du soir et à éviter de sortir. Les Italiens eux-mêmes sont familiers avec des termes tels que « lockdown » et « couvre-feu », et ont même pris plaisir à suivre les célébrations liturgiques en streaming.

Sur ce dernier point, un autre fait doit être mentionné : l’attitude de l’Église catholique actuelle. Le 4 octobre 2021, le pape François a réuni au Vatican les chefs religieux représentant les principales religions du monde pour demander à la communauté internationale d’accroître son ambition et d’intensifier son action en faveur du climat en vue de la COP26, qui doit se tenir à Glasgow du 31 octobre au 12 novembre. Lors de la rencontre Faith and Science: Towards COP26 organisée au Vatican, près de quarante chefs religieux ont signé un appel commun, qui a été présenté au président désigné de la COP26, Alok Sharma, et au ministre italien des affaires étrangères, Luigi Di Maio [mouvement 5 étoiles]. L’appel invite le monde à atteindre le plus rapidement possible des émissions nettes de carbone nulles afin de limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale à 1,5 degré au-dessus des niveaux préindustriels.

Préparons-nous. Bientôt, ne pas utiliser la voiture pour aller à la messe et suivre la célébration en ligne depuis chez soi au nom des économies d’énergie et de l’urgence climatique sera considéré comme un acte d’amour.

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