Après la nomination du nouvel archevêque de Paris en la personne de Mgr Ulrich (70 ans, donc que certains voient déjà comme un choix de transition) succédant à Mgr Aupetit, « sacrifié sur l’autel de l’hypocrisie ») et le probable retrait de Mgr Wölki à Cologne, les nominations à venir semblent indiquer une sensibilité (une docilité?) de plus en plus forte pour l’opinion publique: autrement dit l’autel de l’hypocrisie n’a pas fini de servir de prétexte. Plus pour le pire que pour le meilleur de l’Eglise. L’analyse critique d’Andrea Gagliarducci

Ce virage pastoral, qui se reflète également dans les intentions de la réforme de la Curie, ne garantit cependant pas une bonne gouvernance. En voulant à tout prix changer d’approche, on court le risque d’une inexpérience du pouvoir qui n’est pas toujours bonne.

Andrea Gagliarducci
Monday Vatican
25 avril 2022

Le Pape François et le changement générationnel

La nomination d’un nouvel archevêque de Paris semble imminente [l’article a été écrit avant la nomination de Mgr Ulrich, ndt], et le quotidien français Le Figaro désigne l’archevêque de Lille Laurent Ulrich comme un candidat possible, voire une quasi-certitude, à la succession. Le profil de l’archevêque semble parfait, compte tenu de l’époque : attentif à l’urgence des migrants et très préoccupé par la question des abus dans l’Église.

Des caractéristiques nécessaires, si l’on considère que son prédécesseur, l’archevêque Michel Aupetit, était tombé sur l’autel de l’hypocrisie (dixit le pape François) après une campagne menée contre lui pour une allégation de relation inappropriée avec sa secrétaire, une situation datant de plusieurs années et déjà connue par ses supérieurs. Une campagne née après le rapport du CIASE sur les abus de l’Église des années 1950 à aujourd’hui. Aupetit n’avait pas pris de positions fortes contre les abus. A la place, il avait demandé que les faits soient lus avec sagesse, sans se proclamer coupable pour autant. Sa position était inacceptable dans une Église qui a maintenant décidé d’accepter le jeu de l’opinion publique pour demander pardon pour les abus, même lorsque les accusations peuvent être déraisonnables.

Avant Mgr Aupetit, le cardinal Rainer Maria Wölki, archevêque de Cologne, était lui aussi tombé. Lui aussi n’avait pas accepté un rapport d’abus et en avait demandé un autre. En conséquence, le pape a demandé à Wölki de se suspendre lui-même de la direction du diocèse pendant six mois, officiellement pour une erreur de « mauvaise communication », comme l’a dit la nonciature. Cependant, dès son retour à l’administration de l’archidiocèse, Wölki a immédiatement demandé au pape de lui permettre de se retirer. En effet, après six mois de suspension, sa crédibilité était désormais menacée.

Faudra-t-il donc aussi trouver un nouvel archevêque pour Cologne ? Peut-être, et c’est inquiétant, dans une Église d’Allemagne secouée par le parcours synodal qui ne manque pas de susciter des inquiétudes, non seulement à Rome mais aussi dans de nombreux épiscopats locaux.

Si l’on suit la piste des abus et des dissimulations, réels et présumés, il est possible qu’un changement de génération important se produise dans certains diocèses cruciaux du monde. À Milan, l’archevêque Mario Delpini semble être au centre d’une affaire de mauvaise gestion. Lyon a déjà perdu son archevêque, le cardinal Philippe Barbarin, qui a démissionné après un long procès qui l’avait, en tout cas, blanchi de toute accusation de couverture d’abus.

Le problème avec l’autel de l’hypocrisie, c’est que le poids de l’opinion publique devient insupportable. Et cela influence aussi les critères de sélection des nouveaux évêques, car leurs positions doivent être celles que l’opinion publique peut comprendre pour que l’Église ne soit pas attaquée.

C’est un péché originel qui nous accompagne depuis l’élection du Pape François, qui avait été appelé pour changer le narratif sur l’Église après une saison d’attaques constantes. Mais pour changer le narratif, nous nous sommes confiés à un Pape qui vient du bout du monde et qui n’a aucun sens de l’Église en tant qu’institution mais seulement celui de pasteur universel.

Cela convient à ceux qui veulent une Église moins présente dans le monde. Et cela rejoint aussi la logique tout à fait anticléricale selon laquelle l’imitatio imperii (l’imitation de l’empire) de l’évêque de Rome, symbolisée par les vêtements rouges que le pape François a toujours refusé de porter, s’inscrivait dans un projet de sécularisation de la foi. En tant que chef de gouvernement et donc égal aux empereurs, le pape est sensible à la logique du pouvoir.

Mais ces vêtements rouges représentaient au contraire une autorité spirituelle. Cet héritage impérial n’indiquait pas un empire matériel mais plutôt une institution capable de défendre les chrétiens et l’évangélisation. Non pas que des erreurs n’aient pas été commises en 2000 ans d’histoire de l’Église. En même temps, la propagande contre l’Église a conduit à une mauvaise interprétation de ce qu’est l’Église, de ses intérêts et de sa place dans le monde.

Ainsi, avec ce péché originel, le pape François est peut-être sur la voie du dernier changement générationnel significatif de son pontificat. La pression de l’opinion publique et les sacrifices sur l’autel de l’hypocrisie, et le carriérisme qui ne manque pas y compris dans le pontificat de François -qui prétend les combattre vigoureusement – jouent un rôle décisif dans les décisions.

Le pape François, au fil des ans, est devenu le protagoniste de ce qui a été défini par beaucoup comme « un tournant pastoral ». Le profil de certains nouveaux évêques immédiatement devenus cardinaux en témoigne : aux États-Unis, Blaise Cupich, transféré à Chicago ; Wilton Gregory, déplacé à Washington ; et Joseph Tobin, transféré à Newark. En Amérique latine, la création de l’archevêque de Huancayo Pedro Carlo Barreto comme cardinal, et la promotion comme archevêque de Santiago du franciscain Celestino Aos, mais aussi l’influence croissante de l’évêque Robert Francis Prevos de Chiclayo (Pérou).

Dans de nombreux cas, le pape a accordé sa confiance à des membres d’ordres religieux, en particulier les jésuites et les franciscains, car il a probablement l’impression de mieux connaître leur mentalité et il les trouve à l’abri des excès du carriérisme. L’important archevêché de Turin, en Italie, est allé au théologien Roberto Repole, jusqu’ici dépourvu d’expérience pastorale, tandis que la succession du cardinal Vincent Nichols à Westminster est encore ouverte.

Ce virage pastoral, qui se reflète également dans les intentions de la réforme de la Curie, ne garantit cependant pas une bonne gouvernance. En voulant à tout prix changer d’approche, on court le risque d’une inexpérience du pouvoir qui n’est pas toujours bonne.

On peut dire que c’est l’Église que veut le pape François, une Église non pas accro au pouvoir mais pastorale. C’est peut-être vrai. Mais est-ce la voie à suivre ? Et surtout, si c’est le modèle d’Église recherché, pourquoi le Pape n’a-t-il aucun scrupule à s’arroger les prérogatives de Pape Roi – et cela est démontré par les presque 40 motu propio du pontificat – et de décideur universel ?

Ce changement générationnel imminent montrera quelle Église le pape François quittera. Tout comme le prochain consistoire, qui semble lui aussi imminent et qui montrera quel type de cardinaux le pape voudra pour élire son successeur.

Ce qui semble constant, jusqu’à présent, c’est l’attention portée à des questions spécifiques, davantage motivée par l’opinion publique que par les besoins de l’Église. Cela peut être une petite chose. Ou cela peut être providentiel. Seule l’histoire nous le dira.

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