Real politik vaticane


En marge de l'interview accordée par le Pape à un journal chinois, Sandro Magister donne la parole à un missionnaire qui, loin des "fleurs" envoyées par François, décrit une situation dramatique pour les opposants en général, et les chrétiens en particuler (4/2/2015)





Voici ce qu'annonçait avant-hier Radio Vatican:

Pour la première fois, le Pape François a donné une interview sur la Chine à un journal chinois anglophone, Asia Times, publiée ce mardi 2 février 2016.
Lors d’un entretien d’une heure au Vatican le 28 janvier dernieravec l’éditorialiste italien Francesco Sisci, également chercheur à la China Renmin University, François a balayé plusieurs sujets touchant plus ou moins directement la Chine. Le Pape en a profité également pour adresser directement au président chinois Xi Xinping et à tout le peuple chinois ses meilleurs vœux à l’occasion du Nouvel An chinois. « Je souhaite exprimer mon espoir que [les Chinois] ne perdent jamais leur conscience historique d’être un grand peuple, avec une grande histoire de sagesse, et qu’ils ont beaucoup à offrir au monde », a-t-il notamment souhaité. Et de conclure en espérant que les Chinois continuent « d’aller de l’avant afin d’aider et de coopérer avec tous ceux en charge de prendre soin de notre maison commune et de nos peuples ».



On peut lire de larges extraits de l'interview sur le bulletin VIS.

Mais Sandro Magister a creusé derrière cet échange d'amabilités. Le tableau qui en ressort est nettement moins idyllique.


Le "bonne année" encenseur du Pape à la Chine.
Pendant ce temps-là, à Hong Kong ...


Settimo Cielo
3 février 2016
Ma traduction.

* * *

L'interview d'aujourd'hui du Pape François au journal en ligne de Hong Kong "Asia Times" est un superbe exemple de Realpolitik poussée à l'extrême.

Elle l'est pour son silence total - convenu avec le journaliste - sur les questions religieuses et de liberté.

Elle l'est pour ses mots frénétiquement absolutoires du passé, du présent et du futur de la Chine, exhortée à être «miséricordieuse envers elle-même» et à «accepter son chemin tel qu'il a été» comme «l'eau qui coule» et purifie tout, même ces millions de victimes que le pape ne nomme jamais, même de façon voilée.

Parce que le portrait de la Chine d'aujourd'hui, envoyé il y a quelques jours à "Asia News" par le missionnaire et sinologue Gianni Criveller est totalement différent. Criveller est la "tête pensante" du Holy Sirit Study Center de Hong Kong, observatoire de premier ordre de la réalité chinoise, auteur il y a dix ans de cette interview extraordinaire encore incroyablement actuelle ("D'abord la liberté, ensuite la diplomatie", www.chiesa)

Voici reproduite intégralement la correspondance du père Criveller depuis Hong Kong, endroit crucial pour comprendre ce qui se passe réellement aujourd'hui dans ce grand pays.
Mais il faut lire aussi, et surtout, sur la question chinoise en général, ce post le 11 Janvier: "Le Cardinal Zen contre la diplomatie vaticane en Chine" (Settimo Cielo)

 

Ils ont fait un désert et ils l'appellent ordre

Gianni Criveller
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C'est la fin de Hong Kong. Telle que nous l'avons connue et y avons vécu jusqu'à présent, Hong Kong n'est plus. La Hong Kong dont la devise est «un pays, deux systèmes» devait durer au moins 50 ans. Elle n'a résisté que 18 ans. La fin est venue avec 32 ans d'avance.

Ce jour-là, des témoins ont vu des hommes forcer l'éditeur Lee Bo à montrer dans un fourgon. Depuis lors, on n'a plus eu de ses nouvelles, sauf sa femme désespérée qui a reçu un appel téléphonique de lui dans lequel, s'exprimant inhabituellement en mandarin, il lui disait qu'il était en Chine pour aider les autorités dans une enquête.
En Octobre, trois autres petits éditeurs ont disparu alors qu'ils se trouvaient en Chine. Une quatrième personne, également d'une petite maison d'édition de Hong Kong, a disparu en Thaïlande.
Cinq éditeurs de Hong Kong se sont volatilisés. Ils avaient en commun la production et la vente de livres critiques envers le Parti communiste chinois, des livres que les touristes chinois visitant Hong Kong s'arrachaient. Et tous préparaient un nouveau livre critique, voire salace, sur le président chinois Xi Jinping.

Dans le passé, j'ai écrit de nombreuses fois qu'il n'y avait pas de démocratie à Hong Kong, mais qu'au moins il y avait la liberté. Maintenant, je ne peux plus l'affirmer. Des résidents de Hong Kong ont déjà été emprisonnés pour des raisons politiques alors qu'ils se trouvaient en Chine. Toutefois, les opérations de sécurité politiques chinoises n'étaient jamais parvenues à Hong Kong.

Comme l'a souligné à juste titre le leader pro-démocratie Lee Cheuk-yan, l'enlèvement de Lee Bo est ce que les habitants de Hong Kong pouvaient craindre de pire: se volatiliser entre les mains des responsables chinois. Les gens se sont toujours sentis en sécurité à Hong Kong. Plus maintenant. La police affirme qu'il n'y a aucun enregistrement qui démontre que Lee Bo a traversé la frontière. Le gouvernement de Hong Kong dit ne rien savoir. Je suis enclin à les croire, vu qu'ils comptent pour rien. Les agents secrets ne demandent pas d'autorisation pour agir contre les dissidents, et n'utilisent pas de procédures légales. Les autorités chinoises sont silencieuses. Ou plutôt, elles ont admis quelque chose, à savoir que Lee Bo, malgré son passeport britannique, est encore chinois. Une conception singulière du droit international.

Les conséquences de l'enlèvement mystérieux sont dévastatrices. Les livres qui critiquent le régime chinois ont été retirés des librairies de la ville. Yu Jie, un dissident chinois qui vit aux États-Unis a annoncé qu'"Open", une maison d'édition de Hong Kong, a renoncé à publier son livre sur Xi Jinping, qui est déjà terminé. Le rédacteur en chef d'"Open Magazine" , la principale publication-observatoire de Hong Kong sur la Chine a annoncé qu'il avait l'intention d'émigrer aux États-Unis dans les prochaines semaines. Tous ceux qui se sont exposés ont peur. En Chine continentale, Hong Kong était décrite de manière péjorative comme un "désert culturel". C'était une affirmation injuste. Mais maintenant, elle est vraiment en train de devenir un désert culturel conformiste. Grâce à l'auto-censure, et avec un minimum d'efforts, le régime de Pékin connaît un succès retentissant.

Ceci n'est pas le commencement de la fin; c'est à la fin. Le début, c'était il y a quelques années, quand rien n'a été fait pour enclancher le processus démocratique, conformément aux désirs de la population et aux indications de la "Basic Law" (Loi fondamentale) de Hong Kong, qui régit sa vie constitutionnelle.

L'agonie de Hong Kong va durer encore quelques années. Le monde de l'édition est déjà entre les mains des amis du pouvoir, y compris, malheureusement, le quotidien en langue anglaise South China Morning Post. Les journalistes qui ont eu une voix critique ont été exclus un par un, sans faire de de bruit, et en peu de temps, l'épuration en douceur sera terminée. Après, ce sera le tour dans l'enseignement. Puis les religions seront invités à suivre la ligne du parti. C'est une question de temps.

Pendant ce temps, depuis quelques années, des résidents de Hong Kong engagés civilement, y compris des missionnaires étrangers, ont reçu les visites non sollicités d'aimables "chercheurs" chinois. Ils leur posent beaucoup de questions, leur demandent leur point de vue, et des informations. Ils sont toujours courtois et généreux, mais le sens de ces visites est malheureusement très clair.

Les choses en général ne sont pas plus compliquée qu'il n'y paraît. Il suffit d'avoir une paire d'yeux pour voir. Sous le leader Xi Jinping, le respect des droits de l'homme et la liberté religieuse régressent de façon dramatique. En Chine, les journalistes continuent d'être arrêtés, de disparaître ou de subir des mesures coercitives. Jusqu'à présent, 49 journalistes ont été arrêtés, tandis que les journalistes étrangers gênants ont été expulsés, la dernière affaire implique la journaliste français Ursula Gauthier, qui avait écrit un article sur la répression subie par la population ouïghoure en Chine occidentale. Malheureusement, même les avocats des droits de l'homme, qui représentaient un réel espoir, sont aussi dans le collimateur. Plus de 700 d'entre eux, entre avocats et collaborateurs, ont été détenus, arrêtés ou empêchés de travailler.

Depuis 2009, 145 bouddhistes tibétains se sont immolés par le feu en signe de protestation contre la politique d'oppression de la Chine au Tibet. Une tragédie largement ignorée.
Les Chrétiens aussi souffrent. Plus d'un millier de croix ont été démolies, et aussi de nombreuses églises.
Mais surtout, il y a le cas triste et inquiétant de Wei Heping, un prêtre jeune et courageux au service d'une communauté catholique clandestine, qui a été retrouvé mort dans la rivière Fen Shanxi dans des circonstances suspectes. La tragédie a eu lieu le 7 Novembre 2015. Dans un premier temps, la police a décidé à la hâte de qualifier le cas en suicide. Mais ce n'est pas le cas. Beaucoup croient qu'il a rencontré une mort violente à cause de son activisme influent auprès des jeunes et sur internet. Pour beaucoup de catholiques, il est un martyr. Si tel était le cas, ce serait le premier prêtre tué en Chine depuis 25 ans. Son destin fait penser au Père Jerzy Popieluszko, le prêtre polonais qui a été tué par des agents de l'État en 1984, et est maintenant béatifié. À Hong Kong, Wei Heping a été rappelé par des centaines de fidèles le 30 Décembre, en même temps que Lee Bo était déporté en Chine.

Un ami journaliste ne partage pas mon pessimisme sur le sort de Hong Kong. Il dit que Hong Kong s'en sortira. Je souhaite sincèrement qu'il ait raison. De ma part, il ne s'agit pas d'un pessimisme mélancolique, mais d'une simple lecture des faits. Les choses sont presque toujours telles qu'elles apparaissent, et elles finissent presque toujours comme prévu. Les derniers événements nous montrent que le destin de Hong Kong et celui de la Chine sont désormais les mêmes. Il n'y aura plus de liberté à Hong Kong, à moins que la même liberté n'arrive aussi en Chine.