Qu’on se rassure! (enfin, c’est une façon de parler). Le Pape a rejeté l’offre de démission de l’encombrant – dans tous les sens du terme – cardinal allemand, dont il salue, sans rire (!), le «courage chrétien qui ne craint pas la croix, qui ne craint pas d’être humilié devant la terrible réalité du péché». Bref, Marx reste à Munich. Mais tout cela sent la combine, la preuve en est que la lettre, dans un souci très « mondain » de transparence, est publiée sur le site du Vatican. Luisella Scrosatti (qui voyait déjà Marx à Rome, mais il n’est pas exclu que le Pape n’y tienne pas vraiment et le préfère… beaucoup plus loin) revoit un peu sa copie, en attendant le prochain épisode, et en évitant de périlleux pronostics. Et elle oppose à l’option-Marx celle du nonagénaire cardinal espagnol Julian Herranz (qui jouissait de la confiance totale de Benoît XVI, cf. Une interviewe du cardinal Herranz – 9 mars 2013), qui rappelle la sainteté de l’Eglise comme institution divine et ose affirmer (en pemière page de l’OR) que « la responsabilité des abus sexuels ou de tout autre scandale est personnelle, de ceux qui les ont commis ou de ceux qui les ont couverts« . Bien dit, Eminence!

Marx remis en selle : les abus « couvrent » l’Église en déroute

Luisella Scrosatti
11 juin 2021
La NBQ
Ma traduction

En refusant la démission du Cardinal Marx, le Pape François reste silencieux sur l’indication de la voie synodale comme moyen de sortie de la crise ; mais de cette façon il y a le risque que le réel problème des abus sexuels finisse par jeter de la fumée dans les yeux, pour empêcher les gens de voir que l’Eglise en Allemagne est en déroute à tous points de vue et que la voie synodale n’est pas la solution, mais l’accélérateur de ces problèmes.

Dans une lettre écrite hier en espagnol et promptement traduite en allemand [traduction en français sur le Bollettino, mais dans la vo en espagnol, et dans les traductions en italien et en allemand, le Pape tutoie le cardinal, ndt], le pape François a refusé la démission que l’archevêque de Munich et Freising, le cardinal Reinhard Marx, avait présentée le 21 mai dernier, lui demandant de rester à la tête de son diocèse.

« Des échecs sur le plan personnel », mais aussi « sur le plan institutionnel et systémique », tel était le contenu de la lettre de démission, qui ressemblait à une authentique dénonciation. Marx avait également évoqué le fait que « certains dans l’Eglise ne veulent pas accepter cet aspect de coresponsabilité et de culpabilité concomitante de l’institution », adoptant « une attitude hostile à tout dialogue de réforme et de renouveau en relation avec la crise des abus sexuels ».

La sortie de crise est, selon le cardinal, « uniquement celle de la ‘voie synodale‘, une voie qui permet vraiment le ‘discernement des esprits’ « . Une voie qui, entre autre, se dirige vers une révision l’ensemble de l’enseignement moral de l’Église sur la sexualité. Le premier acte du synode allemand, alors que Marx était encore à la tête de la DBK [Deutsche Bischofskonferenz, conférence épiscopale allemande, ndt], s’était conclu par une « libre interprétation » de l’enseignement de l’Église sur le célibat, l’homosexualité, la sexualité. Marx avait déclaré que « d’une part nous adhérons à l’ordre de l’Église, mais d’autre part nous l’interprétons librement et ouvertement. Et nous essayons de faire quelque chose qui, sous cette forme, n’a jamais existé chez nous ».

À présent que quelqu’un lui barre la route, Marx lui marche sur les pieds et, comme un enfant capricieux, dit: « Je ne joue plus. Vous êtes tous méchants ». Une tentative évidente de forcer la main dans la direction des « réformes » radicales promues par le Synodal Weg avec un rebondissement, un message corroboré par le « témoignage personnel » de la disponibilité à démissionner comme un geste de coresponsabilité, cette coresponsabilité que « les autres » ne veulent pas accepter. Une apparence d’humilité qui révèle pourtant une volonté de pointer immédiatement du doigt ceux qui ne veulent pas de ses réformes. Et contre l’ensemble de l’Église en tant qu’institution.

Le deuxième acte de l’affaire voit la lettre de François rejetant l’offre généreuse de l’archevêque de ce qui était le siège épiscopal de Ratzinger. « Je suis d’accord avec toi pour qualifier de catastrophe la triste histoire des abus sexuels et la manière dont l’Église les a traités jusqu’à récemment. Réaliser cette hypocrisie dans notre façon de vivre notre foi est une grâce, c’est un premier pas que nous devons faire », écrit le Pape. Qui indique le chemin de la réforme de l’Église comme une réforme de soi-même, « faite par des hommes et des femmes qui n’ont pas eu peur d’affronter la crise et de se laisser réformer par le Seigneur ». Se mettre en jeu pour ne pas faire de la réforme une idéologie, de la « manière que toi-même, cher frère, as assumée en présentant ta démission », alors qu’au contraire ce que le pape dans la lettre appelle la « politique de l’autruche », c’est-à-dire « le silence, les omissions, le fait de donner trop de poids au prestige des institutions, ne conduisent qu’à l’échec personnel et historique ».

Mais il ne suffit pas d’affronter la crise, il faut rendre concrètement à Dieu la primauté qui lui revient. Il y a un peu plus de deux ans, Benoît XVI a décrit le diagnostic du grave problème de la pédophilie qui afflige le monde et l’Église [voir sur Benoit-et-moi le dossier: Notes de Benoît sur le scandale des abus sexuels]:

Comment la pédophilie a-t-elle pu atteindre une telle dimension? En dernière analyse, la raison réside dans l’absence de Dieu. Même nous, chrétiens et prêtres, préférons ne pas parler de Dieu, car c’est un discours qui ne semble pas avoir d’utilité pratique

*

http://benoit-et-moi.fr/2019/benot-xvi/benoit-xvi-leglise-et-les-abus-sexuels-ii.html

Et il a indiqué la thérapie :

Repartir de nous-mêmes pour vivre de Dieu […] tout change si Dieu n’est pas présupposé, mais mis en avant. Si nous ne le laissons pas en quelque sorte à l’arrière-plan, mais le reconnaissons comme le centre de notre pensée, de notre parole et de notre action.

Ce centre, a expliqué le pape émérite, doit être restauré à partir de l’adoration profonde de la présence du Seigneur dans l’Eucharistie, de l’observance pleine de crainte et d’amour de ses commandements, de la conscience que non pas le compromis, mais « le martyre est une catégorie fondamentale de l’existence chrétienne ».

En refusant la démission du cardinal Marx, François ne dit rien sur l’indication de la voie synodale comme moyen de sortie de la crise; mais de cette façon il y a un risque que le vrai problème des abus sexuels finisse par jeter de la fumée dans les yeux, pour empêcher les gens de voir que l’Eglise en Allemagne est en débandade à tous les points de vue et que la voie synodale n’est pas la solution, mais l’accélérateur de ces problèmes.

François choisit également de ne pas prendre ses distances avec l’idée d’un échec de l’Église en tant qu’institution, soutenant au contraire le cardinal en qualifiant de catastrophe non seulement « la triste histoire des abus sexuels », mais aussi « la façon dont l’Église a traité ce problème jusqu’à récemment. »

Deux jours seulement avant cette lettre de François, le cardinal nonagénaire Julian Herranz a publié en première page de L’Osservatore Romano une lettre, dans laquelle il mettait les points sur les « i » aux déclarations de son bien plus jeune confrère allemand: Il n’est pas admissible que « les erreurs, les péchés et parfois même les crimes » des membres de l’Église, y compris ceux de la hiérarchie, soient évoqués pour « mettre en doute la crédibilité de l’Église et la valeur salvatrice de sa mission et de son Magistère ».

La sortie de Marx avait pour but évident de salir l’Église tout court [en français dans le texte], une Église qui, dans son ensemble, échouerait systématiquement et devrait attendre le messie de la voie synodale. Mais en agissant ainsi, souligne le cardinal espagnol, on risque de « compromettre l’opinion publique et peut-être même, dans la conscience des fidèles, la crédibilité de l’Église et du message évangélique ».

« Il ne s’agit pas de sauvegarder une image ‘narcissique’ de pouvoir et de prestige mondain d’une Église qui se défend en oubliant l’humilité, poursuit Herranz, mais de réaffirmer la divinité de son origine, la sainteté des sacrements qu’elle offre et la pertinence et la crédibilité pérennes du message chrétien du salut. »

Bref, la responsabilité des abus sexuels ou de tout autre scandale est personnelle, de ceux qui les ont commis ou de ceux qui les ont couverts. Et même si elles impliquent largement le sujet ecclésiastique, « cela ne peut conduire à nier ou à mettre en cause la légitimité juridique et la bonté morale des objectifs institutionnels du diocèse », et encore moins de l’Église universelle. Exactement le contraire du sens que le cardinal Marx voulait donner à sa démission, refusée par le pape.

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