On sait que le Pape a refusé ce que le cardinal lui réclamait très ostensiblement, à savoir quitter sa charge d’archevêque de Munich, et que tous deux ont joué avec plus ou moins de talent une pièce de théâtre (comme l’a dit ironiquement le cardinal Müller) où le peuple de Dieu, tenant le rôle du public, était là pour faire la claque. Ce commentaire d’Edward Pentin a été écrit avant que le Pape ne prenne sa décision, prévoyant ce qui se passerait si la démission était acceptée, mais il n’est pas pour autant obsolète. Si on le lit en négatif, on peut y trouver toutes les bonnes raisons de François pour laisser Marx en Allemagne… ou peut-être tenir son encombrant ami loin de Rome?

La démission du cardinal Marx renforcera-t-elle son influence au-delà de l’Allemagne?

Ed Pentin
NCR
8 juin 2021

Si la démission est acceptée par le pape François, le cardinal allemand pourrait encore faire beaucoup au sein du Vatican et de l’Église universelle avec le pouvoir qu’il exercera encore.

CITE DU VATICAN – La lettre de démission surprise du cardinal Reinhard Marx, archevêque de Munich et Freising, la semaine dernière, semblait avoir pour but de précipiter – pour reprendre les termes du Forum économique mondial – un « Great Reset » de l’Église allemande concernant sa gestion des abus sexuels commis par des clercs.

Mais cette décision a potentiellement des conséquences plus importantes qu’il n’y paraît, qui s’étendent à la fois au Vatican et à l’Église universelle, et dont le chemin synodal allemand, très contesté, constitue un facteur déterminant.

Dans sa lettre de démission adressée le 21 mai au pape François, le cardinal Marx, qui a fait l’objet au début de l’année d’un examen minutieux pour sa gestion des cas d’abus, a déclaré que les enquêtes et les rapports sur les abus au cours de la dernière décennie avaient révélé un « échec institutionnel ou ‘systémique’ « . L’Église, a-t-il ajouté, a atteint une « impasse », mais aussi un moment qui pourrait devenir un « tournant ».

Il a parlé de nécessité d’une « forme renouvelée de l’Église » et d’un « nouveau départ » – tout cela étant subordonné non seulement à sa démission, mais aussi à la poursuite du chemin synodal issu de la crise et qu’il a contribué à créer. « J’ai fortement soutenu ce projet », écrit le cardinal Marx, ajoutant presque avec un air de désespoir : « Ce chemin doit être poursuivi ! »

À la veille de la publication d’un rapport sur les abus sexuels dans l’archidiocèse de Munich et Freising cet été, le cardinal a utilisé la majeure partie de sa lettre pour souligner la nécessité de réformer la gestion par l’Église des cas d’abus sexuels et de prévenir de tels crimes à l’avenir.

Pourtant, ce « sacrifice de la reine », qui ressemble à un coup d’échecs, n’est que partiel: le cardinal Marx n’a pas demandé à renoncer à la barrette rouge, ni à ses autres responsabilités importantes qui sont en grande partie basées à Rome. « J’aime être prêtre et évêque et j’espère pouvoir continuer à travailler pour l’Église à l’avenir », a-t-il écrit.

Si le pape accepte sa démission du poste d’archevêque, l’ex-président de la conférence épiscopale allemande pourra probablement consacrer davantage de temps et d’énergie à ses fonctions au Vatican, notamment en tant que membre du Conseil des cardinaux, qui conseille le pape sur la réforme de la curie et de l’Église, et du Conseil pour l’économie, qui supervise les finances du Saint-Siège.

En tant que membre du Conseil des cardinaux, il a passé les huit dernières années à participer à la rédaction de Praedicate Evangelium (Prêchez l’Évangile), la nouvelle constitution apostolique de la Curie romaine. La publication du document est imminente, peut-être à la fin de ce mois, et le cardinal Marx serait dans une position idéale pour superviser sa mise en œuvre.

Sa démission le laisserait également libre d’être sollicité pour l’un des nombreux postes de direction de la Curie romaine qui deviendront vacants dans les mois à venir. La Congrégation pour le clergé et la Congrégation pour les évêques sont deux des institutions les plus susceptibles d’avoir bientôt besoin de nouveaux préfets. S’il est choisi pour un poste au Vatican, le cardinal Marx, âgé de 67 ans, pourrait passer les huit à treize prochaines années à étendre son influence à Rome.

L’autorité du cardinal Marx s’étend aussi au-delà de l’Allemagne et du Vatican. Il a le soutien d’évêques partageant les mêmes idées dans d’autres parties du monde, y compris aux États-Unis, et en Europe, de 2012 à 2018, il a acquis une influence considérable en tant que président de la COMECE – la commission des conférences épiscopales de la Communauté européenne.

Selon les termes d’une source de l’Église en Allemagne, le cardinal Marx continue à « avoir le pouvoir de 30 à 40 cardinaux. »

La consolidation d’une telle influence mettrait le cardinal en position de force non seulement pour faire pression sur le pape et les responsables du Vatican afin qu’ils soutiennent ses projets et ceux des autres pour la Voie synodale, mais aussi pour appliquer ces réformes au prochain synode biennal du Vatican sur la synodalité – « Pour une Église synodale : communion, participation et mission ».

Le « programme allemand » de réforme, dont les détracteurs disent qu’il pourrait glisser vers le schisme, ne s’est pas déroulé aussi facilement que le cardinal Marx et d’autres auraient pu l’espérer. Leurs projets, par exemple, de permettre la bénédiction des unions homosexuelles, l’ordination des femmes et la fin du célibat clérical sont restés lettre morte ou définitivement écartés. « Le cardinal Marx peut voir le projet se heurter à un mur de briques », a déclaré une source de l’Église en Allemagne au Register.

D’où, semble-t-il, l’urgence et le caractère inédit de cette lettre de démission – une lettre qui, contrairement à d’autres missives de démission épiscopale, n’est pas restée privée mais a été publiée avec l’autorisation du pape, traduite en plusieurs langues et largement diffusée.

Un autre aspect clé de la démarche du cardinal pourrait être lié à son collègue évêque allemand, le cardinal Rainer Woelki. Le cardinal Wölki, archevêque de Cologne, qui est le critique le plus en vue du Chemin synodal, continue de s’opposer au projet, ce qui lui a valu une opposition médiatique et épiscopale concertée.

L’offre de démission du cardinal Marx a donc immédiatement fait monter la pression sur le cardinal Wölki, dont l’archidiocèse fait l’objet d’une visite apostolique sur ordre du pape François, pour qu’il fasse de même, les médias allemands et italiens évoquant cette possibilité, même s’il a récemment été blanchi de toute faute dans la gestion des cas d’abus à Cologne. Sa mise à l’écart permettrait également de neutraliser d’autres opposants moins importants, tels que l’évêque Rudolf Voderholzer de Ratisbonne et l’évêque Stefan Oster de Passau. Le cardinal Wölki a rapidement refusé de présenter sa démission, promettant que son diocèse serait « à la hauteur de la mission de Jésus de protéger les faibles et de prévenir les abus ».

Quelles que soient les conséquences éventuelles de la demande soudaine du cardinal Marx de renoncer à ses fonctions épiscopales en Allemagne, l’enjeu semble plus important que la situation des abus sexuels commis par des clercs dans le pays. Pour le cardinal, ses partisans et leurs projets de changement de l’Église, il s’agit d’une nouvelle crise qu’ils ne peuvent se permettre de laisser passer.

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