Le blog argentin « The Wanderer » ne pouvait manquer de commenter la décision du Pape, communiquée dans une lettre qu’on pourrait quasiment qualifier d’ « ouverte » tant elle a été médiatisée, au point d’être publiée en plusieurs langues sur le site du Vatican. Et il en propose, sans surprise, une clé de lecture péroniste, renvoyant à la formation et à la personnalité de Jorge Mario Bergoglio et à l’histoire de son pays. Son analyse est évidemment empreinte de parti-pris négatif. Mais on ne peut exclure qu’elle soit surtout extrêmement perspicace.

« Prisonnier ou mort ». La démission frustrée du Cardinal Marx

The Wanderer
13 juin 2021
(j’ai utilisé la traduction en ligne, et j’ai dû faire quelques recherches, voir notes…)

On raconte que lorsque le contrôleur du fisc du président Néstor Kirchner, prévoyant de futures complications, présenta sa démission à la veuve Kirchner, il reçut en réponse l’admonestation suivante : « Tu ne me présentes pas ta démission tu pars d’ici soit mort, soit en prison ».
Bien avant cela, lors de l’Incendie des églises (1) lorsqu’un ministre de Perón, inquiet, présenta lui aussi sa démission, le général lui fit dire par son assistant : « On ne donne sa démission au général que lorsqu’il la demande ».
Les Césars ordonnaient à ceux qui tombaient en disgrâce de se suicider, les péronistes leur interdisent de démissionner et les obligent à se suicider lentement. La perversité du pouvoir a de multiples formes.

Bergoglio a suivi, une fois de plus, la tradition péroniste en refusant la démission du cardinal Marx. Ce coup est en fait un contrejeu machiavélique, bien plus machiavélique que celui du naïf Allemand. En effet, Marx, avec sa démission, cherchait candidement deux choses : échapper au rôle nécessairement disciplinant du Synode que sa fonction lui imposait; et être libre comme un laïc d’opérer en faveur de la rébellion synodale, et libre comme un cardinal (il n’a pas démissionné) de mettre en place son jeu de pouvoir à Rome. Un prince du peuple à part entière jouant cette grande lutte de pouvoir entre l’Allemagne et Rome, entre la mafia teutonne et le porteño [habitant de Buenos Aires, péjoratif ici?] et ses acolytes.

Par ce simple coup, Bergoglio désarme Marx, lui enlève son arme principale (il ne peut plus menacer de démissionner) et l’oblige à s’aligner sur Rome vis-à-vis du Synode. Marx a été neutralisé, affaibli, vidé; avec quel visage peut-il, lui que le pape lui-même a confirmé, représenter les révolutionnaires ? D’un seul coup précis, Bergoglio a tué Marx et laissé un zombie à sa place. Et je ne vois pas l’Allemand insister pour démissionner, il n’a plus de marge, même s’il serait intéressant de voir comment ils lui répondraient ou comment il finirait. En prison ou mort. Car, en outre, les accusations qui seraient la raison présumée de sa démission sont toujours en vigueur et en cours.

Il ne faut pas se laisser tromper par le ton apparemment mielleux et rassurant de la lettre. L’humilité et la douceur sont telles que l’auteur se compare à Jésus-Christ lorsqu’il lance la flèche de la mission suicide au pauvre Marx:

Et voici ma réponse, cher frère : continue comme tu le proposes, mais comme archevêque de Munich et Freising. Et si tu es tenté de penser que, en confirmant ta mission et en refusant ta démission, cet évêque de Rome (ton frère qui t’aime) ne te comprend pas, pense à ce que Pierre a éprouvé devant le Seigneur quand il lui a présenté sa démission à sa façon: « Éloigne-toi de moi car je suis pécheur » et qu’il a entendu la réponse: « Pais mes brebis ».

Il faut reconnaître en Bergoglio, creux de pensée comme il l’est, un frivole professionnel, un maître de ces « petits trucs », comme disait Kafka, très bien médités et préparés. Telle une araignée réfléchie, il va tisser toutes les intrigues possibles pour confondre les fils d’Arminius (2) et empêcher que son pouvoir ne soit discuté. On peut s’attendre à un combat vraiment spectaculaire, plein de rebondissements, de chicaneries et de coups bas, et si la biologie l’accompagne [si Dieu leur prête vie…], à une victoire de François sur le naïf épiscopat progressiste germanique, qui finira par se vider dans un delta de lieux communs et de platitudes qui masqueront les enjeux qu’ils ne pourront pas imposer, régis par Marx et autres zombies. Personne ne battra Bergoglio sur ce terrain politique, et le schisme est l’enfant de la malice, pas de l’hétérodoxie. Ce ne sont pas des ennemis pour le compadre de Flores (3) , émule de Juan Perón et de Néstor Kirchner.

Notes de traduction

(1) Quema de la Iglesias ; tentative de coup d’état du 16 juin 1955 contre Juan Peron, connu en France sous le nom de « Bombardement de la Place de mai« 

(2) Arminius, né vers 17 av. J.-C. et mort vers 21, connu également en Allemagne sous le nom de Hermann le Chérusque, est un chef de guerre de la tribu germanique des Chérusques, connu pour avoir anéanti trois légions romaines au cours de la bataille de Teutobourg, une des plus cuisantes défaites infligées aux Romains. (wikipédia)

(3) Flores est un des quartiers ou barrios de Buenos Aires. C’est le quartier natal de Jorge Bergoglio (wikipedia)

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