Andrea Gagliarducci s’interroge à son tour sur la prédilection du Pape pour les « motu proprio » (*) et les rescrits, contredisant son désir affiché de synodalité et de décentralisation, et alors que la semaine dernière, deux motu proprio réformant respectivement le fonctionnement de la Curie à travers le dicastère-clé de la CDF, et le code de droit canonique aient été publiés sans que la Constitution apostolique réformant la mêmeCurie, pourtant annoncée et attendue depuis le début du Pontificat, piétine.

(*) A propos des motu proprio, voir ICI sur ce site, en particulier:

Le blog Messa in latino s’en amuse (enfin, si l’on peut dire…). Je cite un billet du 19 février:

Nous en sommes à 49 !
Nous ne sommes pas en train de « donner les numéros » ou de faire des suggestions pour le prochain tirage du loto, mais 49 est le nombre (tragiquement destiné à augmenter) des « motu proprio » que le Saint-Père a signés jusqu’à présent au cours de son pontificat.
En fait, le 15 février a été publié le énième MP, le 49e.
Sans entrer dans les détails de la mesure, rappelons que dans les pontificats précédents, il y en a :
11 MP de Pie XII,
14 de Jean XXIII,
43 de Paul VI (mais beaucoup d’entre eux étaient des mises en œuvre des dispositions du Concile),
25 de Jean Paul II
et enfin 18 de Benoît XVI.

.
Le nombre anormal de MP, en l’absence de Concile, dénote le manque total d’implication de la Curie romaine dans le processus décisionnel (il est souvent arrivé que les préfets de la Curie aient eu connaissance de la mesure par le Bureau de presse) et une tendance dictatoriale marquée, contraire à la « collégialité » tant vantée.
*

http://blog.messainlatino.it/2022/02/motu-proprio-di-francesco-siamo-49.html?

Le Pape prévoit-il de tout mener à bien par tâtonnements, sans agenda précis, comme il le dit toujours ? Ou bien le projet est-il en réalité le chaos, créant la confusion pour toucher les choses qui lui importent le plus ?

Le pape François a-t-il un plan ? Et quel plan ?

Andrea Gagliarducci
http://www.mondayvatican.com/vatican/does-pope-francis-have-a-plan-and-which-plan
21 février 2022

Les Motu proprio sont des documents qui émanent de la volonté du Pape. Ils ne proviennent pas de consultations avec la Curie. Ils peuvent ne pas provenir d’une suggestion mais simplement de la volonté du Pape. Contrairement aux rescripta ex audientia santissimi, ils ont une formulation plus normative et doivent être rendus publics. Les motu proprio sont rédigés comme une lettre, avec un règlement. Les rescrits sont des notes que le pape fait à la fin d’une audience. Les motu proprio sont publiés et partagés. Les rescrits peuvent ne pas l’être. Les deux sont cependant d’une importance cruciale dans le gouvernement du pape François.

Les normes les plus importantes du pontificat sont toutes nées de motu proprio. Toutes les modifications décisives des normes sont le résultat de rescrits. En revanche, la Constitution apostolique sur la réforme de la Curie, dont on ne connaît que le nom Praedicate Evangelium, tarde à venir. Les statuts des nouveaux dicastères ont été inclus, sur le site du Vatican, dans la section du motu proprio.

Les modifications statutaires de certains dicastères de la Curie se sont souvent traduites par des changements minimes ou par un copier-coller d’idées antérieures – pensons à l’Autorité de renseignement financier qui a changé de nom pour devenir l’Autorité de surveillance et d’information financière, une idée à laquelle le cardinal Attilio Nicora, premier président de l’Autorité, avait déjà pensé mais qu’il avait mise de côté. Les grandes réformes législatives, comme celle du code pénal, étaient déjà en préparation depuis un certain temps. Les nouvelles réformes législatives, comme celle du code des marchés publics, sont des nécessités qui découlent des traités internationaux.

À ce stade, il est légitime de se demander quel est l’agenda du pape François. Et il est encore plus approprié de le faire à la fin d’une semaine au cours de laquelle le pape François a publié deux motu proprio, tous deux significatifs.

Le premier, publié le 14 février, a modifié la structure de la Congrégation pour la doctrine de la foi : auparavant, elle était divisée en quatre bureaux, désormais elle sera divisée en deux sections. Auparavant, les quatre bureaux travaillaient en harmonie, et la question doctrinale, théologique, était toujours mise au premier plan. La doctrine et la discipline sont maintenant deux sections séparées, avec deux secrétaires dédiés (et vraisemblablement les deux archevêques) placés sur le même niveau.

Le second motu proprio, publié le 15 février, modifie le code de droit canonique et attribue aux évêques certaines compétences jusqu’ici détenues par le Siège apostolique. Plus que tout, le Siège apostolique est désormais appelé à confirmer, et non plus à approuver, les décisions des évêques sur divers sujets, comme la rédaction des catéchismes. D’où plus d’autonomie pour les évêques, qui seront cependant plus démunis, sans l’aide du Siège Apostolique pour harmoniser les décisions. En même temps, plus d’arbitraire pour le Siège Apostolique car tout dépend de la façon dont il décide, à chaque fois, d’appliquer l’instrument de confirmation.

Un regard sommaire sur le motu proprio, sans entrer dans les détails, peut révéler l’agenda du Pape François.

Le premier indice est que le pape François ne veut pas de réformes systématiques. Il en a commencé une, celle de la Curie, qui est en discussion depuis des années. Mais entre-temps, il a pris des décisions, il les a concrétisées sans qu’il y ait un texte général. Actuellement, les réformes du pape François ne sont pas incluses dans une constitution apostolique qui les rendrait permanentes, et elles n’ont même pas été absorbées par la constitution apostolique préexistante, Pastor Bonus. Jusqu’à présent, un nouveau pape pouvait annuler les réformes d’un simple trait de plume. Est-ce ainsi que le pape François veut combattre le fonctionnalisme de l’Église ? Ou est-ce simplement la façon dont il prend ses décisions, en écoutant tout le monde mais en ne consultant personne?

Le deuxième indice est que le pape François veut montrer le développement d’une Église synodale. Mais synodale ne signifie pas collégiale. La synodalité implique marcher ensemble, mais toujours la décision d’un leader solitaire. La nouvelle structure de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi risque de perdre la collégialité au profit d’une plus grande fonctionnalité. Le dicastère devient plus spécialisé mais moins collégial. Probablement, au moins en ce qui concerne la branche disciplinaire, il devra compter sur l’aide d’experts externes ou de diocèses. C’est là que la synodalité se manifestera. La synodalité est-elle donc pour le pape François un moyen de renforcer le pouvoir central ? Ou est-ce que le Pape manque de capacité d’organisation, et ne peut pas organiser les structures de manière efficace ?

Le troisième indice est que le Pape n’a aucun scrupule à changer le droit canon quand il en a besoin. Comme il le dit, il le fait pour promouvoir une « saine décentralisation », mais, en prenant lui-même les décisions, il concentre le pouvoir entre ses mains. Le pape François est-il conscient de la contradiction qu’il crée par ses actions ? Ou pense-t-il que ce n’est que de cette manière que les anciens mécanismes peuvent être remis en question ?

D’autres questions se posent en plus de celles laissées ouvertes par ces indices.

Par exemple, le Pape prévoit-il de tout mener à bien par tâtonnements, sans calendrier précis, comme il le dit toujours ? Ou bien le projet est-il en réalité le chaos, créant la confusion pour se focaliser sur les choses qui lui importent le plus ?

Cette dernière question découle d’une déclaration du pape lui-même, qui a dit avoir accepté la démission de l’archevêque de Paris Michel Aupetit « sur l’autel de l’hypocrisie ». Des mots qui suggèrent que bien d’autres choix auraient pu être faits sur l’autel de l’hypocrisie, en considérant leur impact sur l’opinion publique plus que leur efficacité réelle.

En fin de compte, il y a le risque d’un paradoxe. Les décisions du Pape disent vouloir éviter la centralisation, le fonctionnalisme, la bureaucratisation des rôles, mais elles vont dans ce sens. C’est le risque encouru lorsque la réalité est considérée comme plus grande que les idées. Le pragmatisme absolu dans le gouvernement conduit à perdre de vue l’idéal. C’est précisément cet idéal que le pape François demande aux prêtres de toujours garder vivant, comme il l’a fait dans son discours d’ouverture du symposium sacerdotal le 17 février dernier.

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