Pour ceux qui lisent l’italien, le livre « Le Monastère » écrit par Massimo Franco, vaticaniste du Corriere della Sera (donc pur produit de la presse mainstream) est extrêmement intéressant et bien documenté: tous les évènements, que j’ai personnellement vécus à distance (géographiquement) mais au jour le jour sont fidèlement reconstruits. Le plus passionnant – et le plus émouvant, très bien rendu – est l’aspect humain, avec l’évocation (plus suggérée que décrite) de la vie de l’Homme en blanc dans cet ermitage mystérieux caché dans les jardins du Vatican: on comprend en particulier qu’avec la décision de la démission (contestée et qui reste contestable, il en est évidemment conscient) le souci de Benoît XVI est de maintenir à tout prix au minimum l’apparence de l’unité, et qu’il ne dira donc jamais rien contre son successeur, même s’il doit avaler quelques couleuvres. Il y va de la légitimité de sa décision, mais surtout de l’intérêt supérieur de l’Eglise. Cette « apparence de l’unité » est sans doute aussi l’intérêt de François – plus que son souci, et pour de tout autres raisons: cela ne l’a pas dérangé que certaines de ses décisions apparaissent comme des claques à Benoît XVI, et la symétrie que l’auteur établit entre les deux Papes, renvoyant dos à dos ce qu’il nomme les deux « Cours » et leurs intrigues respectives, est à la limite de la mauvaise foi. Au final, le livre, très vivant, d’une lecture facile et agréable, fait comprendre que le prochain conclave n’est pas loin, et que la fiction à l’évidence surjouée de la continuité et de l’entente cordiale arrange beaucoup de monde (reste à comprendre pourquoi) parmi les modérés, y compris à l’extérieur de l’Eglise (ce qu’on observe aussi à travers le récent « retournement de veste » des opposants historiques comme Antonio Socci et Roberto de Mattei).

Du « Monastère » à Sainte Marthe, la cohabitation de deux Papes

Un livre de Massimo Franco, voyage dans les difficiles équilibres vaticans

Deux papes, l’un régnant et l’autre émérite, deux résidences anormales dans l’histoire du Vatican, deux « cercles » d’amis et de partisans. C’est ainsi que le monastère Mater Ecclesiae, où vit Benoît XVI, et Sainte Marthe, où le pape François a choisi de résider, laissant vide l’appartement qui lui était réservé au Palais apostolique, « sont devenus des pôles antagonistes, au-delà et même contre la volonté [???] des « deux papes » ; presque par la force de l’inertie, sous la pression de cercles de pouvoir trop tentés de régler des comptes anciens et nouveaux et de rompre la continuité miraculeuse que les deux vieux pontifes ont tenté et tentent de sauvegarder ».

C’est ce qu’écrit Massimo Franco, éditorialiste au Corriere della Sera et l’un des plus grands connaisseurs des « salles du Vatican », dans le livre publié aujourd’hui: “Il Monastero. Benedetto XVI, nove anni di papato-ombra”. Le temps que Joseph Ratzinger a vécu en tant que Pape émérite a désormais dépassé les huit années de pontificat (2005-2013) pendant lesquelles il a été « régnant ».

Et si sa loyauté envers François, jamais remise en cause, confirmée par l’affection de Bergoglio pour son prédécesseur [???], conduit à parler de « continuité », il n’en reste pas moins que le Monastère est le point de référence de nombreuses personnalités qui le voient en quelque sorte alternatif, gardien de l’orthodoxie, par rapport au pontificat plus pastoral de François. Quand ce n’est pas « l’endroit où les personnes blessées par François vont se faire soigner. Et ils sont nombreux », comme le dit le cardinal Gerhard Müller, ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui semble se référer aussi à lui-même, comme l’écrit Franco.

De fait, c’est comme si les deux résidences, distantes de quelques centaines de mètres seulement mais qui semblent beaucoup plus éloignées par les styles et les personnes qui les fréquentent, étaient les catalyseurs, au-delà de la volonté de Bergoglio et de Ratzinger, de deux façons de concevoir l’Église. Deux visions que l’on cherche souvent à ne pas trop expliciter, mais qui reviendront inévitablement s’affronter ouvertement lors d’un prochain Conclave.

Mais surtout, « la question de la renonciation pontificale, qui n’est toujours pas réglementée et qui est confiée à la bonne volonté et au sens des responsabilités du renonçant et de son successeur, reste entière et non résolue », rappelle Massimo Franco. Au cours des neuf dernières années, il a souvent été question de la nécessité de « réguler » la démission d’un pape, mais en fait, à ce jour, il subsiste « un vide qui jette une ombre d’incertitude bien au-delà de l’expérience du Monastère et de la coexistence de Benoît et de François », peut-on lire dans le livre.

L’essai est un véritable « voyage » physique dans ce lieu éloigné du monde mais en fait au cœur du Vatican où Benoît a choisi de vivre. Mais c’est aussi un voyage dans l’histoire de l’Église catholique de ces neuf années, parmi les protagonistes qui fréquentent les deux résidences, Monastère et Sainte Marthe, comme interlocuteurs privilégiés.

Parmi les personnes les plus proches de Ratzinger, outre le secrétaire historique, Mgr Georg Gänswein, Franco a recueilli le témoignage de l’ancien préfet du Saint-Office, le cardinal Müller. C’est lui qui s’exprime le plus directement, sans mâcher ses mots, lorsqu’il parle de la « cour des faux amis de François » ou des « théologiens du dimanche », les qualifiant d’ « amateurs ». Partant de ce qui, pour le théologien allemand, pourrait devenir « un schisme », et dont Ratzinger serait « très inquiet », en l’occurrence des positions plus progressistes de l’Église allemande, il souligne que « ceux qui le promeuvent, ce sont les amis du Saint-Père , qui en réalité ne l’utilisent que quand cela les arrange, pour mener à bien leur stratégie ». C’est le drame de son pontificat », dit-il, en faisant référence à Bergoglio.

Le livre parle aussi de l’écho des scandales financiers et de ceux liés à la pédophilie. Il évoque également l’ouverture à la Chine, ainsi que les « couacs » qui ont affecté les relations entre les deux institutions « vaticanes », comme la lettre « coupée » de Benoît XVI ou le livre écrit par Ratzinger et le cardinal Robert Sarah.

Sur tout cela se détache la figure de Benoît XVI, « pâle, fragile, amaigri, et en même temps extrêmement lucide intellectuellement, d’un pape émérite capable de dispenser de moins en moins de mots, mais qui, quand il le fait, continue à provoquer un énorme écho ».

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