Ou comment François utilise une citation de l’éminent théologien du Ve siècle et Père de l’Eglise, en la tronquant et en la sortant de son contexte (procédé classique de la désinformation!) pour justifier des changements (qualifiés pudiquement de « développement ») de la doctrine. Lui faisant dire l’exact contraire de ce qu’il entendait. Giuseppe Nardi commente un article d’un théologien américain spécialiste de Saint Vincent de Lérins.

La citation correcte mais tronquée de saint Vincent de Lérins

JUSTIFIER LES CHANGEMENTS DE CAP AVEC UN SAINT QUI LES A REFUSÉS?

Le moine et père de l’Eglise Vincent de Lérins est volontiers cité par le pape François, mais d’une manière qui n’est pas sans poser problème.

Giuseppe Nardi
katholisches.info/2022/08/30/das-korrekte-und-doch-unvollstaendige-zitat-des-heiligen-vinzenz-von-lerins/

Au cours de son pontificat, le pape François a déjà cité à plusieurs reprises la célèbre phrase de saint Vincent de Lérins sur le progrès de la connaissance de la doctrine chrétienne. La citation du pape est correcte, mais incomplète, de sorte qu’elle peut être sortie de son contexte. Le théologien et prêtre américain Thomas G. Guarino, spécialiste reconnu de la pensée et de l’œuvre de saint Vincent de Lérins, s’est penché sur ce problème, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Guarino a publié à ce sujet le 16 août sur le site américain First Things l’article « Le pape François et saint Vincent de Lérins« . Il y démontre comment, par la reproduction tronquée de la citation du saint, son véritable message est annulé. Cette phrase de saint Vincent de Lérins est également volontiers citée par de nombreux progressistes et modernistes pour justifier le « tournant pastoral » de l’esprit du Concile Vatican II.

Gaurino apporte tout d’abord la preuve que le pape François cite le saint « souvent comme guide théologique », comme dernièrement lors de son vol de retour du Canada le 29 juillet dernier. A cette occasion, François a déclaré que saint Vincent de Lérins avait une règle « très claire et éclairante » pour le bon développement de la doctrine de la foi.

L’héritage de ce père de l’Eglise du Ve siècle a connu, selon Guarino, une « carrière théologique quelque peu agitée ». Son œuvre principale, le Commonitorium, a été perdue pendant de nombreux siècles, mais elle est devenue très populaire lorsqu’elle a été redécouverte au 16e siècle. Elle est ensuite progressivement tombée en désuétude.

En raison de sa célèbre phrase : « Nous maintenons la croyance de ce qui a été cru partout, toujours, par tous » (ubique, semper, et ab omnibus), Vincent de Lérins était considéré comme « strictement conservateur » et « comme quelqu’un ayant peu de sens de l’histoire ».

« C’est une interprétation erronée de l’oeuvre fondamentale de Saint Vincent », a affirmé Guarino. Il est encourageant, selon le théologien, que le pape François n’ait pas succombé à cette « interprétation erronée mais largement répandue ».

« Au contraire, le pape met précisément en évidence les aspects de l’argumentation théologique de Saint Vincent qui font de lui un auteur clairvoyant. Le théologien Vincent de Lérins est l’un des rares auteurs chrétiens antiques à aborder la question de l’évolution de la doctrine au fil du temps ».

« Quand saint Vincent écrivit le Commonitorium en 434, certains penseurs chrétiens de l’époque contestaient l’utilisation par l’Église de termes tels que homoousios (consubstantiel) et Theotokos (mère de Dieu), qui ne se trouvent pas dans la Bible. Ils rejetaient explicitement ces nouveaux termes comme étant inadmissibles. Mais saint Vincent argumenta que les nouveaux termes étaient corrects parce que la doctrine chrétienne grandit nécessairement avec le temps, tout comme une graine devient une plante et un enfant un adulte. De même, ces nouveaux mots contribuent à développer et à clarifier le sens des Saintes Écritures. Saint Vincent reconnaît que tout ce qui est nécessaire à la foi chrétienne se trouve en germe dans l’Écriture Sainte. Mais il insiste aussi sur une croissance progressive et régulière au fil du temps ».

A la question : « N’y a-t-il pas de progrès religieux dans l’Eglise du Christ ? », saint Vincent répond : « Certes, il doit y en avoir, et même assez grand ». Mais ce progrès doit toujours être un progrès de la foi et non une déformation de celle-ci. La doctrine évolue de la même manière que l’homme. Bien que l’homme subisse de nombreux changements depuis sa jeunesse jusqu’à sa vieillesse, il reste le même homme, le même être. Il y a une croissance organique et architecturale au fil du temps, à la fois chez l’homme et dans la doctrine chrétienne. Mais ce progrès, argumente saint Vincent, doit être d’une certaine nature et d’une certaine forme et doit toujours protéger les acquis doctrinaux antérieurs de la foi chrétienne. Un changement ne peut pas conduire à une autre signification. Au contraire, les formulations ultérieures doivent être « selon la même doctrine, le même sens et le même jugement » que les précédentes.

Plus tard, dans le Commonitorium, poursuit Guarino, Vincent fait cette remarque qui est souvent citée par le pape François.

« La doctrine chrétienne suit elle aussi cette loi du progrès. Elle s’est consolidée au fil des années, a évolué avec le temps et s’est affinée avec l’âge ».

Depuis son élection en 2013, le pape François a cité à plusieurs reprises son passage préféré de Saint Vincent, notamment dans l’encyclique Laudato sì. Ses déclarations les plus détaillées se trouvent dans un discours sur le catéchisme de 2017, dans lequel le pape déclare audacieusement que la peine de mort « est, dans sa nature, contraire à l’Évangile » et cite saint Vincent pour défendre cette position qui, selon le pape, implique la reconnaissance de l’engagement de l’Église pour la dignité inviolable de la personne humaine. Il s’agit d’un « développement harmonieux de la doctrine de l’Eglise ».

Le pape François poursuit avec une définition de la tradition qu’approuverait saint Vincent de Lérins, en décrivant la tradition comme une « réalité vivante ». Il se réfère ensuite à nouveau à la « formulation appropriée » de saint Vincent (selon la traduction française du Vatican ; « formulation heureuse » selon le choix exact des mots de François), selon laquelle la doctrine chrétienne annis consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate, « est consolidée par les années, élargie par le temps [et] affinée par l’âge ». Le pape a raison, selon Guarino, de dire qu’il s’agit d’une phrase décisive.

« Mais si je devais donner un conseil au pape, je l’encouragerais à prendre en compte l’ensemble du Commonitorium de saint Vincent, et pas seulement la sélection qu’il cite sans cesse ».

Récemment, François a de nouveau cité saint Vincent de Lérins, l’occasion pour le théologien américain Thomas G. Guarino de jeter un coup d’œil sur la déclaration et le contexte.
Selon le théologien américain, il convient en effet de noter que le saint ne s’exprime jamais de manière positive sur les changements de cap.

« Un tel changement n’est pas, selon Lérins, un progrès dans la compréhension de la vérité par l’Eglise ; il ne s’agit pas d’un enseignement qui a été ‘élargi par le temps’. Au contraire, de tels changements sont la marque de fabrique des hérétiques. Il s’agit de changements qui indiquent que tous ceux qui ont été incorporés au Christ, la tête de l’Eglise, ‘errent, blasphèment et ne savent pas ce qu’ils doivent croire’. Lorsque saint Vincent condamne de tels changements, il se réfère toujours à la tentative d’altérer ou de modifier les enseignements solennels des conciles œcuméniques. Lérins est particulièrement préoccupé par les tentatives de renverser l’enseignement de Nicée, comme cela s’est produit lors du concile d’Ariminum (Rimini, 359 après J.-C.), qui a supprimé le mot décisif homoousios dans sa proposition de confession de foi ».

Guarino poursuit :

« Je voudrais également inviter le pape François à se référer aux saines limites que saint Vincent a fixées dans l’intérêt d’un développement approprié. Alors que le pape François s’en tient à la formule de saint Vincent dilatetur tempore (agrandi par le temps), Lérins utilise également la formule suggestive res amplificetur in se (la chose grandit en elle-même). Saint Vincent soutient qu’il existe deux types de changement. Un changement légitime, unprofectus, qui est un progrès, une croissance régulière dans le temps, comme chez un enfant qui devient adulte. Et un changement inapproprié, qui est une déformation pernicieuse, appelée permutatio. Il s’agit d’une modification de la nature de quelqu’un ou d’une chose, par exemple lorsqu’une roseraie se transforme en simples épines et chardons ».

La référence à cette distinction pourrait, selon Guarino, aider le pape François à montrer comment une doctrine particulière constitue un véritable profectus fidei.

Un autre obstacle serait l’affirmation du saint selon laquelle la croissance et le changement doivent se faire in eodem sensu eademque sententia, c’est-à-dire selon le même sens et le même jugement. Pour le saint moine et père de l’Église, toute croissance ou évolution au fil du temps doit conserver le sens substantiel des enseignements antérieurs.

« Par exemple, l’Église peut certainement croître dans sa compréhension de l’humanité et de la divinité de Jésus-Christ, mais elle ne peut jamais s’éloigner de la définition nicéenne. L‘eodem sensus ou ‘même sens’ doit toujours être maintenu dans toute évolution future. Le pape François cite rarement, voire jamais, cette phrase importante de saint Vincent, mais toute tentative de la modifier doit montrer qu’elle n’est pas simplement une modification ou même un renversement des enseignements antérieurs, mais qu’elle est réellement en eodem sensu avec ce qui l’a précédée ».

Guarino insiste donc pour conseiller également au pape

« d’éviter de citer saint Vincent pour soutenir des changements de cap, comme dans le cas de son enseignement selon lequel la peine de mort est ‘intrinsèquement contraire à l’Évangile’. Une compréhension organique et linéaire de l’évolution de saint Vincent n’implique pas un renversement des positions antérieures. Saint Vincent place sa plus grande confiance dans l’unique communauté des évêques qui témoignent ensemble de la foi chrétienne dans le monde entier. Le théologien Lérins serait probablement d’avis que des changements aussi profonds, en particulier des positions anciennes, devraient être sanctionnés au mieux par un concile œcuménique ou du moins par l’approbation générale de tout l’épiscopat, même si le pape, en raison de l’autorité de son siège, tient la barre ».

Dans toute son œuvre, poursuit Guarino, saint Vincent exhorte avec saint Paul :

« Timothée, garde ce qui t’a été confié. Tiens-toi à l’écart des bavardages impies et des faux enseignements de la prétendue « connaissance » » (1 Tim 6,20).

Dans son discours de 2017, le pape François explique que le dépôt de la foi « n’est pas quelque chose de statique ». Le théologien Thomas G. Guarino conclut :

« Vincent serait d’accord pour dire que le dépôt est vivant et qu’il se développe, mais en même temps il insisterait sur le fait que ce développement doit être en lien étroit et en continuité avec la tradition dogmatique antérieure de l’Église ».

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