Le récent consistoire a suscité de nombreuses attentes, et surtout fait couler beaucoup d’encre sous la plume de journalistes en mal de scoop. Pas des complotistes, évidemment, mais prompts à se bâtir des scénarios délirants, ici c’était le départ annoncé de François, qui s’est amusé à alimenter leurs fantasmes, à travers une mise en scène étudiée incluant la visite à l’Aquila sur la tombe de Célestin. Et pourtant, ce consistoire a débouché sur… rien, alors que de graves questions restent en suspens, dont la moindre n’est pas le statut d’un futur éventuel « pape empêché » (concept différent de celui qu’Andrea Cionci appelle sede impedita, dont AG se distancie résolument: on parle ici d’empêchement dû à l’infirmité ou à la maladie). C’est le sujet du billet hebdomadaire d’Andrea Gagliarducci

Pape François, les questions en suspens

Andrea Gagliarducci
www.mondayvatican.com/vatican/pope-francis-the-suspended-issues

Aucune décision n’a été prise à l’issue du consistoire convoqué par le pape François et qui s’est tenu les 29 et 30 août. Il aurait dû être question de la réforme de la Curie, et l’on pensait que le pape communiquerait au moins sur la manière de combler les vides laissés dans la Curie. On pensait à tout le moins que le pape voulait donner un sens particulier à l’assemblée, peut-être en annonçant certaines réformes nécessaires. Rien de tout cela ne s’est produit.

Ainsi, le pontificat du Pape François reste en quelque sorte suspendu entre le besoin de concret et l’absence d’une structure institutionnelle qui puisse effectivement apporter ce concret à la prise de décisions.

Au-delà des nominations de la Curie, qui attend un nouveau remaniement à l’occasion de l’atteinte ou du dépassement des 75 ans des différents chefs de dicastère, il y a en particulier deux questions en attente d’une importance cruciale : la définition du pape émérite et celle du pape empêché.

Un groupe d’étude international de l’Université de Bologne se consacre à cette question et a proposé une loi à ce sujet. Une proposition que le pape ne semble même pas avoir envisagée, mais qui malgré tout s’est répandue parmi les universitaires. Elle a même été portée à l’attention du cardinal Gianfranco Ghirlanda, qui semble envisager un projet de loi à ce sujet.

Pourquoi ces deux réformes sont-elles cruciales ? Parce qu’elles servent toutes deux à assurer le leadership de l’Église catholique.

La question du pape empêché semble être la plus pressante. Jusqu’à présent, personne n’avait jamais pensé à ce qui pourrait se passer si un pape restait handicapé, incapable de comprendre et de décider, tout en étant encore en vie. Quand la législation sur les papes a été définie dans les temps anciens, la science médicale n’était pas aussi avancée.

Aujourd’hui, on peut vivre des années après un accident vasculaire cérébral qui altère gravement les capacités cognitives, survivre des décennies avec un Alzheimer avancé et continuer à vivre dans un état de coma pendant un certain temps. Qui gouvernera l’Église si un pape tombe dans l’une de ces catégories ?

D’où la nécessité d’une législation qui certifie la fin du pontificat et la transition vers un nouveau pontificat pour avoir un pape en plein pouvoir et avec une pleine capacité mentale. Car le pape est le garant de l’unité de l’Église. Avec un pape incapable de gouverner, on vivrait une situation d’anarchie. Pour donner des exemples concrets : qui pourrait arrêter des initiatives telles que celles du Synode de l’Eglise d’Allemagne, qui vise à apporter des changements doctrinaux, s’il n’y avait pas un pape pour prendre des décisions et garantir l’unité de l’Eglise ?

La question du pape émérite est liée à celle du pape empêché, mais elle comporte aussi d’autres considérations. Quand Benoît XVI a décidé de renoncer au pontificat, il a suivi une ligne théologique précise, divisant le munus du ministerium et inventant une figure, celle du pape émérite, qui n’avait jamais existé dans l’histoire de l’Église.

Le raisonnement était que l’élection comme pape équivalait, en fait, à une nouvelle ordination, semblable à celle de l’épiscopat, dans laquelle la plénitude des pouvoirs était donnée. Pour cette raison, le pape devenait pape émérite, et non évêque de Rome émérite. Il n’y avait pas de retour à la condition précédente car il y avait une nouvelle condition, toute à définir.

Benoît XVI a indiqué la voie à suivre mais a laissé à son successeur les coudées franches pour qu’il puisse éventuellement décider comment définir son rôle et celui des papes qui pourraient prendre la même décision à l’avenir. Le pape François n’a jamais légiféré à cet égard. À l’époque, divers débats ont eu lieu. L’archevêque Georg Gänswein, secrétaire particulier de Benoît XVI, a théorisé la présence d’une papauté contemplative et d’une papauté active. Son intention était de souligner l’importance du magistère de Benoît XVI, y compris dans sa décision de démissionner, et certainement pas d’alimenter l’idée qu’il y avait deux papes [allusion à Cionci?].

Pourtant, c’est cette idée qui s’est répandue, créant aussi du ressentiment. À tel point que l’on a évoqué l’hypothèse d’un « silence institutionnel » ou d’une « mort institutionnelle » du Pape émérite.

Cette dernière hypothèse semble lointaine pour le Pape François. Le nœud du problème réside précisément dans la définition du pape émérite. Le cardinal Ghirlanda avait déjà souligné, au moment de la démission, qu’il pensait que la meilleure chose à faire était de donner au pape Benoît le titre d’évêque de Rome émérite.

Il y a une question à considérer. La réforme de la Curie considère la potestas, c’est-à-dire le pouvoir de gouvernement donné par la mission canonique, laissant de côté l’idée même de plénitude de l’ordination épiscopale établie avec le Concile Vatican II. Comme on l’a noté, cette interprétation pourrait remettre en question tout le système du Concile. Mais, si l’on suit cette interprétation, il est évident que, même en ce qui concerne le pape, l’élection est considérée comme une « mission canonique » et non comme une attribution d’une potestas gubernandi particulière.

A ce stade, que se passera-t-il si un pape décide de renoncer ? Cela représentera-t-il seulement la cessation d’une mission canonique ? Ce sont des questions à définir car, en fin de compte, l’avenir du pontificat se joue sur ces nuances apparentes.

Depuis quelque temps, des rumeurs courent sur un « projet de coadjuteur » concernant la papauté, autrement dit l’idée de procéder à l’élection du successeur d’un pontife alors que le titulaire est encore en vie, afin de pouvoir définir rapidement la succession en cas d’empêchement ou de renonciation. S’il s’agissait d’un projet réel, il y aurait alors le paradoxe d’un pape émérite qui, ayant cessé sa mission canonique par choix personnel ou peut-être conscient de n’avoir plus que quelques mois à vivre, pourrait influencer le conclave qui décidera de son successeur.

Est-ce là le souhait du pape François ? Jusqu’à présent, le pape a eu un pontificat très riche d’un point de vue législatif. Mais il s’agissait alors principalement de législation sur le fonctionnement, les compétences et les décisions. Cela concernait le gouvernement « séculier », si l’on me pardonne l’expression, qui touchait également des questions telles que la réponse aux abus et les finances du Vatican. Il n’y a cependant aucune position doctrinale significative, à propos de laquelle le pape François a toujours prêché le discernement.

C’est là toute la question : la réforme sur un siège vacant et empêché sera-t-elle seulement une série de règles de gestion ou aura-t-elle une philosophie fondamentale sous-jacente qui donnera une direction à l’Église ? Autrement dit, s’agira-t-il d’une réforme séculière ou d’une réforme spirituelle ? Et il y a toujours ce paradoxe du pape François, qui parle à juste titre d’une nécessaire conversion spirituelle, mais qui, à la fin, prend des mesures de type séculier. Une question qui a également été soulevée lors du dernier consistoire.

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