Je notais hier soir sur le site du Vatican cet échange surréaliste entre le Pape et l’envoyée du très progressiste média américain en ligne CRUX (dont le directeur éditorial n’est autre que John Allen), dans l’avion de retour du Kazakhstan, et je me proposais d’y revenir.
Justement, Riccardo Cascioli lui consacre son éditorial du jour, et je n’ai rien à lui ajouter. Notons que la version « officielle » s’est efforcée de rendre présentable les propos du Pape, dont on sait qu’il maîtrise mal l’expression orale, qui se laisse aller ici à une familiarité (en particulier envers le cardinal Zen, qu’il appelle simplement « un vieux » ) peu compatible avec sa fonction.

Elise Allen, Crux: «Hier, au Congrès, vous avez parlé de l’importance de la liberté religieuse. Comme vous le savez, le même jour, le président Chinois est arrivé en ville. En Chine, cette question suscite de grandes inquiétudes depuis longtemps, surtout maintenant avec le procès à l’encontre du cardinal Zen. Considérez-vous ce procès comme une violation de la liberté de religion?»

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François: «Pour comprendre la Chine, il faut un siècle, et nous ne vivons pas un siècle. La mentalité chinoise est une mentalité riche et quand elle tombe un peu malade, elle perd sa richesse, elle est capable de faire des erreurs. Pour comprendre, nous avons choisi la voie du dialogue, nous sommes ouverts au dialogue. Il y a une commission bilatérale Vatican-Chine qui procède bien, lentement, car le rythme chinois est lent. Ils ont une éternité pour poursuivre: c’est un peuple d’une patience infinie. À partir des expériences que nous avons vécues auparavant: pensons aux missionnaires italiens qui sont allés là-bas et qui ont été respectés en tant que scientifiques; pensons aussi aujourd’hui aux nombreux prêtres ou croyants qui ont été appelés par l’université chinoise parce que cela donne de la valeur à la culture. Il n’est pas facile de comprendre la mentalité chinoise, mais il faut la respecter, je la respecte toujours.
Et ici, au Vatican, il y a une commission de dialogue qui fonctionne bien, le cardinal Parolin la préside et c’est l’homme qui connaît le mieux la Chine et le dialogue chinois en ce moment. C’est une chose lente, mais on avance.

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Je n’ai pas envie de qualifier la Chine d’antidémocratique, car c’est un pays très complexe… Oui, c’est vrai qu’il y a des choses qui nous semblent antidémocratiques, c’est vrai. Le Cardinal Zen passera en jugement ces jours-ci, je crois. Il dit ce qu’il ressent, et on voit qu’il y a des limites. Plutôt que de qualifier, parce que c’est difficile, et je n’ai pas envie de qualifier, ce sont des impressions. J’essaie de soutenir la voie du dialogue. Ensuite, dans le dialogue, beaucoup de choses sont clarifiées et pas seulement de l’Église, mais aussi dans d’autres domaines, par exemple l’extension de la Chine, les gouverneurs des provinces sont tous différents, il y a différentes cultures en Chine, c’est un géant, comprendre la Chine est une chose géante. Mais il ne faut pas perdre patience, il en faut, il en faut beaucoup, mais il faut procéder par le dialogue, j’essaie de m’abstenir de qualificatif… mais avançons».

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https://www.vaticannews.va/fr/

La Chine et le Cardinal Zen, les mots « étranges » du Pape

Riccardo Cascioli
lanuovabq.it/it/cina-e-cardinale-zen-le-strane-parole-del-papa
17 septembre 2022

Les propos du pape François sur le vol de retour du Kazakhstan sonnent comme un abandon du cardinal Zen à son sort pour sauver le dialogue avec la Chine. Mais ils représentent aussi une approche très politique et pas très religieuse de la relation avec la Chine.

D’un côté, les mots prononcés par le Pape François sur la Chine et le cardinal Joseph Zen lors de son vol de retour du Kazakhstan le jeudi 15 septembre, ne peuvent pas surprendre ceux qui suivent les péripéties des relations entre le Saint-Siège et la Chine. Pourtant, ils laissent une grande amertume, en pensant au cardinal Zen qui, lundi 19 septembre, sera jugé à Hong Kong et traité comme un délinquant ; et aussi de la perplexité, pour les jugements « politiques » sur la situation en Chine.

Mais allons dans l’ordre. La question posée par Elise Allen, de Crux, était très simple : puisque le pape avait tant parlé de liberté religieuse au Kazakhstan, qu’en est-il de la liberté religieuse en Chine, « surtout maintenant avec le procès qui se déroule contre le cardinal Zen. Considérez-vous le procès qui lui est intenté comme une violation de la liberté de religion ? ». La réponse commence par un vague discours sur la difficulté de comprendre la Chine, du temps long dans lequel les Chinois pensent, et donc sur l’importance du dialogue pour comprendre et être compris. Ce à quoi on pourrait immédiatement objecter : tout d’abord, le problème n’est pas les Chinois en tant que peuple, mais le régime communiste chinois, ce qui n’est pas une mince différence. Et puis, justement à cause de cette difficulté à les comprendre, pourquoi ne pas faire confiance à un évêque comme le cardinal Zen qui, en plus d’être chinois, connaît bien les communistes de Pékin ? Pourquoi ne pas l’écouter?

Car le pape s’en désintéresse visiblement, et le procès de Zen est compris comme un simple imbroglio dont il ne veut pas qu’il remette en cause le dialogue avec Pékin. Voici ce qu’il a déclaré :

« Je n’ai pas envie de qualifier la Chine de non démocratique, car c’est un pays tellement complexe… oui, il est vrai que certaines choses nous semblent non démocratiques, c’est vrai. Le cardinal Zen est un vieux (un’ anziano; ce passage a disparu dans la version de vatican.news) qui passe en jugement ces jours-ci, je crois [!!!]. Il dit ce qu’il ressent, et vous pouvez voir qu’il y a des limites. Plutôt que de qualifier, parce que c’est difficile, et je n’ai pas envie de qualifier, ce sont des impressions, j’essaie de soutenir la voie du dialogue ».

« C’est un vieux » qui « dit ce qu’il ressent » : en bref, il semble être entendu que le cardinal Zen est un petit vieux qui ne tient pas sa langue (curieusement, la définition « c’est un vieux » a disparu de la transcription officielle de Vatican News, allez savoir pourquoi). Bien sûr, la liberté n’y est peut-être pas totale, mais le problème, c’est Zen qui ne veut pas du dialogue. En d’autres termes, l’évêque émérite de Hong Kong a été abandonné à la veille du procès, alors que sa situation n’a même pas été mentionnée ni n’a fait l’objet d’une prière, comme le demandaient certains, lors du dernier Consistoire. Il s’agit d’une déclaration grave, qui aura également des répercussions sur les catholiques en Chine, et profondément injuste pour le cardinal Zen.

Mais à ce stade, il est également bon de rappeler que le dialogue avec la Chine n’a pas été inventé par le pape François, et que le cardinal secrétaire d’État Pietro Parolin ne l’a pas lancé. Avec Jean-Paul II et le cardinal Sodano comme secrétaire d’État, les contacts ont été nombreux et même, le pape François a « récupéré » celui qui, du temps de Jean-Paul II, dirigeait également les missions diplomatiques en Chine, Mgr Claudio Maria Celli.

Et avec le pape Benoît aussi, le dialogue s’est poursuivi.

Tous deux auraient aimé aller en Chine. Mais avec quelques différences importantes : la première est qu’ils ont écouté les évêques chinois et d’autres experts ; la seconde est qu’ils ont été très clairs sur ce qui pouvait être concédé et sur ce sur quoi l’Église ne pouvait absolument pas céder ; enfin, il ne faisait aucun doute que les catholiques à prendre en exemple étaient ceux qui avaient souffert de persécutions pour rester fidèles à l’Église et au pape, et non ceux qui avaient accepté de servir le parti communiste pour maintenir un semblant de culte catholique. C’est le totalitarisme du régime chinois qui n’a jamais permis de parvenir à un accord, et non le refus de l’Église de s’engager dans le dialogue.

Maintenant, au contraire, l’impression est que le Saint-Siège, afin de poursuivre l’accord secret sur la nomination des évêques qui sera renouvelé en octobre, a déjà accordé l’impossible et serait prêt à offrir le reste si seulement le gouvernement chinois le voulait. En témoigne également ce qui ne s’est (pas) passé au Kazakhstan, comme le rapporte Philip Pullella de l’agence de presse Reuters : le président chinois Xi Jinping se trouvant au même moment dans la capitale kazakhe, le Saint-Siège avait fait part de la volonté du pape de le rencontrer, mais le gouvernement chinois a décliné l’offre.

Toutefois, un dernier point mérite l’attention : le pape ne peut pas dire s’il y a ou non une démocratie en Chine, ce qui est en soi une déclaration absurde. Mais le vrai problème est d’accepter ou même de vouloir que l’Église se place et pense uniquement au niveau horizontal, celui de la politique. Le problème principal de l’Église ne peut pas être principalement de savoir s’il y a ou non une démocratie dans un pays, la préoccupation principale doit être la liberté de l’Église, qui est une garantie pour la liberté de tous. Et le problème en Chine est précisément le manque de liberté de l’Église, qui est de plus en plus soumise au contrôle du parti communiste, grâce aussi à l’accord secret voulu par le Saint-Siège et prêt à être renouvelé pour deux ans de plus. Si la relation avec un État – dans ce cas la Chine, mais valable pour tout autre pays – est imposée en termes politiques, on finit par sacrifier la vérité à la raison politique. Et des déclarations aussi ridicules que celles sur la démocratie en Chine paraissent sages et prudentes.

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