Nous avons parlé dans ces pages du film de Marco Bellocchio en compétition à Cannes cette année, « L’enlèvement » (cf. Cannes: l’affaire Mortara et l’Eglise (encore) au pilori), qui devrait finalement sortir en salle en France en novembre 2023. Il paraît qu’il a reçu un très bon accueil critique (vu le sujet, et le « biais » des médias, c’est le contraire qui aurait été surprenant). nous verrons, encore que je ne suis pas sûre que le sujet passionne les Français. En 2019, alors que la rumeur courait encore que Steven Spielberg préparait un film sur le même sujet (un projet qui n’a jamais vu le jour, comme nous l’avions dit), Andrea Gagliarducci avait écrit un texte remarquable, qui replaçait l’évènement dans le contexte de l’époque (prémisse indispensable, en plus d’un minimum de connaissance de l’histoire de l’Italie, faute de quoi on avale n’importe quoi) et rendait justice à L’Eglise, et plus particulièrement à Pie IX.

Les médias et l’Église, quelle est la part de la mauvaise foi dans le narratif?

Andrea Gagliarducci
vaticanreporting
9 décembre 2019

Marginalisée, sur les côtés de l’histoire, comme faisant partie d’un parcours dont elle n’a pas été protagoniste : alors que de plus en plus la sécularisation prend l’Église de l’intérieur, c’est de l’extérieur, de la culture, que les attaques se font, selon une campagne très précise qui a commencé avec les Lumières.

C’est ce qu’avait aussi souligné le cardinal Gerhard Ludwig Müller, dans un entretien de février 2017, alors qu’il était encore préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi. À cette occasion, il avait souligné que la doctrine a « mauvaise presse » et est présentée comme « une série de légalismes », accusant que « cette vilaine réputation de la doctrine est un héritage du rationalisme du XVIIIe siècle. La prétention de la raison à tout comprendre du monde, mais à être impuissante face à la transcendance, a réduit la foi à un simple sentiment valable pour les simples. Ou encore, la foi est considérée comme un jugement subjectif qui n’intervient qu’après que la raison a reconnu sa limite ».

Nous avons déjà vu l’image que les médias donnent de l’Église en analysant les films Silence et The Revenant, tous deux sortis en 2016, et tous deux imprégnés d’une certaine manière de la propagande antireligieuse qui avait commencé avec le rationalisme du XVIIIe siècle, et s’était ensuite poursuivie dans le monde entier, et en particulier en Italie avec les pressions en faveur d’un État unifié qui ont conduit à la prise de Rome.

Un projet, celui de l’unification de l’Italie, qui est né avec une empreinte anticléricale, et avec l’objectif, même pas vraiment caché, de prendre l’État pontifical, le point de référence pour les catholiques du monde entier. En effet, les catholiques du monde entier ne pourraient jamais être certains de l’indépendance réelle du pape, et donc aussi de l’indépendance réelle de son magistère, sans la certitude que le pape n’est pas soumis aux princes régnants.

C’est précisément pour cela que Pie IX, le dernier pape-roi, s’est battu. Il soulignait que l’histoire était devenue « une conspiration contre la vérité ». Pie IX a proclamé le dogme de l’Immaculée Conception, rédigé le Syllabus et convoqué le Concile Vatican I précisément pour contrer cette manipulation de l’histoire qui visait à anéantir l’Église. Il n’est pas étonnant qu’il ait été victime de la propagande, et aujourd’hui, sinon d’une manipulation historique, du moins d’une certaine myopie dans la lecture de sa figure, en la décontextualisant.

Et ce type d’attaque semble se poursuivre. En 2017, on a appris que Steven Spielberg était en train de réaliser un film sur l’histoire d’Edgardo Mortara, l’enfant de Bologne, juif, malade, en danger de mort, baptisé à l’insu de ses parents par une servante chrétienne embauchée illégalement, et séparé de sa famille pour qu’il puisse apprendre le contenu de cette foi dans laquelle le baptême l’avait plongé.

L’histoire a été décrite comme un « kidnapping » du pape contre une famille juive, et la propagande est claire comme de l’eau de roche : l’Église a commis un crime antisémite, le pape est coupable d’un abus de pouvoir, et le baptême des enfants est un acte de prosélytisme [un mot honni par le pape actuel!]. Ce sont les échos d’une propagande qui veut priver l’Eglise de son pouvoir d’évangélisation, comme on l’a déjà vu dans les cas de The Silence et The Revenant.

Mais les faits doivent être replacés dans leur contexte. Luca Costa, professeur de langue et de culture italiennes dans un lycée public français, a obtenu son diplôme en droit avec un mémoire sur l’affaire Mortara. Et il explique :

« S’il est vrai qu’Edgardo a été retiré à sa famille contre la volonté de ses parents, on ne peut certainement pas dire que ce fait a été mis en place par les autorités d’un État de non-droit ».

Car, ajoute-t-il,

« les Etats pontificaux n’étaient pas un Etat absolu fondé sur le pur arbitraire du Pape-Roi, comme beaucoup voudraient le faire croire. Ils étaient à tous égards un État de droit qui, en vertu de la loi, assurait la protection et le respect des droits de l’homme et de la liberté ».

Et il note que

« contrairement à aujourd’hui, ces droits et libertés fondamentaux n’étaient pas le résultat de la volonté du jour, de la « volonté générale » [en français dans le texte], d’accords parlementaires. Ils étaient le fruit d’une culture et d’un humanisme profondément chrétiens ».

Pour éviter le prosélytisme, les États pontificaux disposaient d’une loi qui empêchait les juifs d’employer des chrétiens et vice-versa. Une loi confirmée par Pie IX qui était tout sauf antisémite, au point qu’il agrandit le ghetto juif car il ne pouvait pas donner un autre quartier aux Juifs, et qu’il décréta que les portes du ghetto devaient toujours rester ouvertes et que la prédication obligatoire devait être suspendue. Autant de choses, dans un État qui, avant d’être un État, était un lieu chrétien par excellence, où le salut des âmes passait avant toute autre décision.

Et qu’est-ce qui sauve une âme plus que le baptême et l’éducation chrétienne ? Ici, il faut se souvenir de cette foi pour comprendre l’affaire Mortara.

Une foi qui porte Anna Morisi, la domestique de la famille Mortara, à baptiser en secret le petit Edgardo en danger de mort. Et ce baptême, elle ne le raconte à personne. Elle le confie seulement à une amie, quand, quelques années plus tard, un autre des petits Mortara tombe malade. Le père Feletti, chef de l’Inquisition (le tribunal, pas l’image que la propagande anticatholique nous a transmise), l’apprend, lance une enquête, constate que le baptême est valide et qu’il faut alors entreprendre une éducation chrétienne.

Mais la famille Mortara ne veut pas coopérer et Pie IX ordonne qu’Edgardo soit emmené à Rome.

Costa ajoute

« Compte tenu du climat politique de l’époque, le pape savait que ses ennemis utiliseraient l’affaire Mortara contre les États de l’Église, il savait à quoi il s’exposait avec son intransigeance. Mais sa foi l’a poussé à se concentrer sur le salut des âmes ».

Costa commente :

« Edgardo, aussi bizarre que cela puisse paraître, était un chrétien à part entière parce que son baptême était valide. D’ailleurs, les lois de l’Église-État lient le souverain : un chrétien, tout chrétien, a le droit de connaître le Christ. Le droit ! Il n’y a pas d’ambiguïté sur ce point, il suffit de regarder les codes de l’époque. Pie IX voulait essentiellement garantir à Edgardo Mortara la liberté de savoir ce qui lui était arrivé à travers Anna Morisi. Et pour garantir cette liberté à un enfant, un souverain est allé jusqu’à mettre en jeu son pouvoir temporel ».

Quand les révoltes du Risorgimento ont le dessus et que Rome est conquise, tout le monde pense qu’Edgardo va retourner dans sa famille. Mais Edgardo ne veut pas rentrer, il est devenu prêtre et se consacre à prêcher l’Évangile en plusieurs langues, surtout aux Juifs. Et le père Feletti ? Il est jugé pour « enlèvement d’enfant », mais c’est le même tribunal de l’époque qui l’acquitte – après un procès qui « n’a certainement pas été un exemple mémorable de procès idéal » – car il n’y a pas de crime quand les lois de l’Etat sont respectées.

Bien sûr, tout se passerait différemment aujourd’hui, l’enfant ne serait pas séparé de sa famille, beaucoup de choses ont changé. On ne peut pas lire l’histoire de cette époque avec les critères d’aujourd’hui. Mais on peut réfléchir au fait qu’un pape a été jusqu’à mettre en jeu son pouvoir temporel pour respecter un sacrement, avec la conviction qu’un sacrement est fait par Dieu, et non par l’homme. Il faut réfléchir au sens de la foi de la petite Anna. C’était un monde de gens convaincus que Jésus-Christ était le seul salut.

C’est peut-être précisément cette conviction qui a effrayé le monde séculier, qui a déclenché le processus de propagande contre l’Église catholique qui, bien que continuellement démasqué, est toujours là, très présent.

Il existe un livre récent, « Bearing False Witness », de Rodney Stark, un sociologue qui travaille depuis des années à démonter toutes les faussetés attribuées à l’Église catholique. Un livre qui a également fait l’objet de quelques critiques, mais dont la trame reste inchangée et qui s’inscrit dans un long travail de Stark lui-même sur le sujet.

Le vrai problème, cependant, c’est que le cancer de la propagande anticatholique est entré dans l’Église elle-même, dont les membres sont souvent incapables de regarder le passé avec un œil détaché, de distinguer les erreurs des hommes de celles de l’Église, et de comprendre comment la propagande a créé une image de l’Église qui est complètement déformée par la propagande.

Ainsi, tandis que le monde culturel continue pas à pas à créer un récit de l’Église qui ne pardonne pas, et à donner l’image d’une Église de plus en plus en marge, il arrive que des hommes d’Église continuent à penser que l’Église était en réalité favorable à l’esclavage, et que le monde contemporain, avec tous ses nouveaux droits, est en réalité un monde plus libre.

Mais c’est un monde où l’on n’a même pas le droit de vivre librement sa foi et où les idéologies prennent le dessus sur l’histoire. Ainsi, la discrimination à l’encontre des chrétiens se poursuit sans problème, même dans l’Europe civilisée, comme le démontre l’Observatoire de la discrimination et de l’intolérance à l’égard des chrétiens, basé à Vienne.

On dit souvent qu’un monde avec moins de foi serait un monde avec moins d’intolérance. Mais on ne regarde pas la profonde intolérance prônée par un monde privé de foi. Il faudra aussi y penser lorsqu’on verra la lecture personnelle que Steven Spielberg a faite de l’ « affaire Mortara ».

Et c’est peut-être pour cette raison que ce monde est attaqué, moqué, voire entaché de crimes qui historiquement ne peuvent lui être imputés, car il s’agissait de lois et d’époques différentes : à cause de la peur du retour d’un christianisme fort de son témoignage et de sa foi.

Le christianisme, en fin de compte, que Pie IX a défendu. Un pape dont il faut relire l’histoire. Tout comme doivent être relues de nombreuses calomnies contre l’Église.

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