Alors que depuis quatre semaines, le pape n’a fait aucune apparition publique, voici une réflexion… très inattendue de la part du blog Silere non possum – qui en général, pourtant, ne ménage pas François.
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Appliquée à n’importe quel homme de pouvoir, et a fortiori à un pape, rien à redire. C’est une évidence. Du temps de Benoît XVI, j’aurais applaudi des deux mains – mais dans les faits, c’est « le doux pasteur bavarois » lui-même qui a (sans doute?) choisi de vivre son très grand âge caché au monde, dans le silence et « sur la montagne » afin de prier pour l’Eglise.
Appliquée à François, la réflexion prête à sourire.
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N’est-ce pas le pape lui-même qui a choisi cette sur-exposition médiatique constante, à coup d’appels téléphoniques finis en « une » des journaux, séances de shopping privées.. publiques, apparitions incongrues à la télévision, selfies, etc. Aujourd’hui, il est possible qu’il le regrette, victime en quelque sorte de l’effet boomerang. C’est humain.
Mais peut-on être certains que, s’il sort de Gemelli pour reprendre ses activités (hypothèse d’école), il cessera de se donner constamment en spectacle pour la plus grande satisfaction des médias? Bref, de jouer le rôle d’ « influenceur », d’ « acteur sur la scène mondiale » qu’il a assumé pendant douze ans juste pour (se) donner l’impression d’ « exister »?
Dans tous les cas, si la leçon vient trop tard pour lui, elle pourra profiter à son successeur.
Le pape invisible ?
Autorité et silence dans une époque obsédée par l’apparence
https://silerenonpossum.com/it/editoriale-ilpapainvisibileautoritaesilenzio/
Ces derniers jours, certaines critiques ont souligné la présence publique réduite du pape François en raison de ses problèmes de santé, comme pour suggérer qu’un pontife doit constamment se montrer pour prouver qu’il est encore capable de diriger l’Église. Cette affirmation reflète toutefois une mentalité contemporaine malsaine : l’obsession de la visibilité.
Nous vivons à une époque où l’existence semble dépendre d’une exposition médiatique constante. L’idée que l’on puisse préserver sa propre fragilité sans en faire étalage est devenue inconcevable.
Mais une présence publique constante est-elle vraiment synonyme d’authenticité et d’autorité ?
Le philosophe Byung-Chul Han, dans son essai In the Swarm, décrit comment la société numérique a transformé la communication en un processus incessant d’exposition de soi. Aujourd’hui, on ne communique plus pour échanger des idées, mais pour exister aux yeux des autres.
La même logique semble s’appliquer au pape : pour certains, s’il n’apparaît pas,c’est qu’il est faible ou incapable. Certains s’interrogent même sur le fait qu’il puisse être en vie.
Mais le souverain pontife n’est ni un influenceur ni un acteur sur la scène mondiale. Son autorité ne dépend pas de sa visibilité constante, mais du magistère qu’il continue d’exercer, de sa parole qui se répand néanmoins, des nominations et des décisions qu’il continue de prendre. Et, à ce moment-là, son témoignage passe aussi par le silence et le recueillement.
Cette pression à être toujours présent trouve un écho dans les réflexions de la sociologue Sherry Turkle qui, dans Together but Alone , décrit comment la technologie nous a rendus perpétuellement connectés, mais incapables d’être avec nous-mêmes. « Nous avons échangé la connexion contre la conversation », écrit-elle. L’exigence que le pape soit visible à tout moment reflète notre incapacité à accepter que le leadership puisse aussi exister dans la discrétion et la réflexion.
Han introduit également un concept clé : le panoptique numérique [le panoptique est un dispositif qui permet d’embrasser du regard la totalité d’un espace. Le concept originel renvoie à l’architecture carcérale – ndt]. Si le pouvoir était autrefois discipliné par une surveillance d’en haut, aujourd’hui, c’est nous-mêmes qui nous exposons volontairement au jugement du public.
Dans le cas du pape, cette dynamique se manifeste par l’attente qu’il « se montre », comme si l’absence était une faute. Mais le pontife doit-il vraiment être sous les feux de la rampe en permanence ? L’Église n’est pas une machine qui a besoin d’un chef fonctionnant en permanence devant les caméras : sa fonction est spirituelle, et le pape ne doit pas être traité comme une star dont dépendent les revenus des médias. Ces dernières années, en effet, la seule chose que le Dicastère pour la communication a réussi à faire, c’est de gagner de l’argent avec le visage de François. Il suffit de penser au Service photographique du Saint-Siège qui, ce mois-ci, n’a pas réussi à vendre des photos du pape serrant la main, bénissant ou souriant. Ils ont dû se rabattre sur des photos de n’importe quel autre événement : chapelet sur la place, exercices spirituels, visites de chefs d’État au Secrétaire de la Troisième Loge, etc…
Un défi à la dictature de la visibilité
L’idée que l’autorité dépend de la visibilité est le reflet d’une mentalité hyperconnectée dans laquelle « tout doit être visible et rien ne peut rester caché », comme l’écrit Han. Mais cette transparence forcée n’engendre pas la vérité: elle annule la profondeur.
La maladie, en particulier, est un moment où la discrétion est un droit, pas une faiblesse. Pourtant, certains voudraient aussi que la souffrance soit exhibée, comme si le pape devait faire la démonstration publique de son combat. En choisissant de vivre la maladie sans la rendre spectaculaire,
François envoie un message à contre-courant : la dignité ne se mesure pas à l’apparence. La force d’un leader spirituel ne réside pas dans l’exposition médiatique, mais dans la profondeur de son témoignage. Un message qui, peut-être, remet également en question la culture de la visibilité à laquelle François lui-même a contribué dans le passé [un passé pas si lointain!!! ndt].
En définitive, le débat sur la moindre exposition publique du pape ces jours-ci révèle à quel point nous sommes immergés dans une société qui considère l‘apparaître comme plus importante que l’être.
Mais la fragilité n’a pas besoin d’être exposée pour avoir de la valeur. Au contraire, la capacité à préserver sa vulnérabilité sans céder à la logique de la visibilité forcée est un signe de maturité et de force, voire de force spirituelle. Peut-être qu’au lieu de nous demander pourquoi le Pape ne se montre pas plus, nous devrions nous demander pourquoi nous avons tant besoin de le voir. Et si, dans notre désir d’exposition continue, nous ne perdons pas quelque chose d’essentiel : le droit à la profondeur, au silence et à la vérité qui n’a pas besoin d’ostentation.
Felipe Perfetti
Silere non possum