Le dimanche 24 avril 2005, cinq jours après son élection, Benoît célébrait sa première messe en tant que pape (son homélie ici).
Je suis déçue, et même un peu peinée, de la maigre couverture médiatique de ce 25ème anniversaire (après le black-out de celui de l’élection, et le silence ayant entouré au début de l’année, celui de sa mort, le 31 décembre 2022), je ne dis pas en France, où l’on ne s’attend à rien, mais même en Italie.
Cet article paru dans le National Catholic Register, assorti d’un portrait très juste du grand et humble théologien qui a tout quitté (*) pour consacrer ses dernières années à la dure tâche de mener la barque dans les eaux troubles et agitées du monde contemporain et de la hiérarchie impitoyable de l’Eglise n’en est qu’une plus belle surprise.
Je le reprends dans la version en italien du blog de Sabino Pacciolla

(*) Le dernière chapitre de la très belle autobiographie de Joseph Ratzinger (en français, « Ma vie », ed. Fayard, 1998) raconte la fameuse histoire de l’ours de Saint Corbinien, évêque fondateur de Freising auquel il succédera 12 siècles plus tard (l’ours figure sur ses armoiries épiscopales, puis pontificales). L’ours, ayant dévoré la mule du saint homme sur le chemin de Rome, fut puni par Corbinien et condamné à porter son chargement jusqu’à la Ville éternelle. Voici sa conclusion:

On raconte qu’à son arrivée à Rome, Corbinien remit l’ours en liberté. Qu’il soit allé dans les Abruzzes ou retourné dans les Alpes, cela n’intéresse pas la légende.

.

Quant à moi, j’ai entre-temps fait mes valises pour Rome et depuis longtemps, je marche, mes valises à la main dans les rues de la Ville Eternelle. J’ignore quand on me donnera mon congé, mais cela vaut pour moi aussi: Je suis devenu ta bête de somme; et c’est justement ce que je suis auprès de Toi

L’humilité est la caractéristique de la vie et de l’héritage de Benoît XVI

Papa Benedetto XVI

Le 19 avril marque le 20e anniversaire de l’élection de Benoît XVI.
Si son élection comme pape après la mort de Jean-Paul II a surpris très peu de personnes au sein de l’Église, je parierais que personne n’aurait imaginé que son pontificat se terminerait par la première démission papale depuis des siècles.

Malheureusement, pour de nombreux observateurs occasionnels qui connaissent peu la carrière complète de Joseph Ratzinger au-delà des mèmes médiatiques sur le « Panzer Cardinal », sa renonciation à la papauté semble être l’aspect le plus mémorable de sa personne.

Il incombe donc à ceux d’entre nous qui chérissent l’œuvre de sa vie de faire tous les efforts possibles pour s’assurer que son héritage est correctement compris comme l’une des figures ecclésiales les plus significatives de ces 75 dernières années. Et quand je dis « significatif », je l’entends dans un sens positif.

Laissez-moi commencer par une simple affirmation sur la vertu la plus profonde et la plus caractéristique de Ratzinger, qui servira de fil conducteur à ces réflexions. Cette vertu est son sens de l’obéissance au Seigneur dans un esprit de profonde humilité.

Cet aspect essentiel pour comprendre son héritage est souvent ignoré au profit d’analyses qui se concentrent sur ses constructions théologiques, comme si sa théologie pouvait être séparée de sa vie de foi chrétienne, qui l’animait. Ne nous y trompons pas : Joseph Ratzinger était avant tout, et de manière profondément résolue, un croyant : un croyant en la centralité du Christ Seigneur et en son Église comme médiatrice sacramentelle dans le temps et l’espace de son Seigneur.

Jeune prêtre, Ratzinger ne souhaitait rien d’autre que de vivre la vie d’un homme d’études qui mettrait son intelligence au service de la pastorale des âmes qui lui étaient confiées. Doté d’une intelligence brillante et riche, il voulait mettre ce don au service de l’Église en tant que théologien. Mais il fut rapidement appelé au Concile Vatican II en tant que peritus (consultant théologique), puis il fut nommé évêque et enfin cardinal. Le pape Jean-Paul II lui a demandé à plusieurs reprises de prendre la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), mais Ratzinger a systématiquement refusé, estimant que son rôle d’évêque dans le foyer théologique allemand était plus urgent d’un point de vue pastoral. En outre, il n’était pas certain d’être la personne la plus apte à assumer une tâche aussi complexe sur le plan administratif, dans un climat fébrile d’intrigues curiales et de luttes intestines entre ecclésiastiques ambitieux.

Mais Jean-Paul II a insisté – certains diraient même fortement insisté – et le cardinal Ratzinger a une fois de plus mis de côté ses propres désirs pour obéir à l’Église. Et cette obéissance lui a coûté cher, car dans son nouveau rôle, il a été régulièrement attaqué – souvent de manière vicieuse et manifestement injuste – et a été dépeint par de nombreux universitaires comme un répresseur diabolique de la liberté théologique dans l’Église.

Malgré le stoïcisme apparent de Ratzinger face à ces attaques, elles ont dû le blesser profondément, car il était lui-même un homme de lettres profondément engagé dans le dialogue et le débat académiques. Mais il comprenait que l’Église n’est pas une université, ni une société de débats sans fin où chaque vérité de l’appareil doctrinal de l’Église est ouverte à une révision constante. Il comprenait la nature ecclésiale de la théologie catholique et, par conséquent, que la vocation d’un théologien catholique est d’être humble et obéissant aux vérités de la Révélation.

Son mandat à la tête de la CDF doit être rappelé dans ce contexte historique.

Dans l’ère post-conciliaire, nous voyons une Église en proie à un profond tumulte théologique et à la confusion. Ce tumulte et cette confusion n’étaient pas seulement caractérisés par des débats à l’ancienne entre les jésuites, les dominicains et les franciscains sur diverses questions, comme aux époques précédentes. Il s’agissait au contraire d’une Église engagée dans une lutte mortelle pour sa propre identité profonde, avec beaucoup de ses dogmes centraux – par exemple, la divinité du Christ et sa nécessité pour le salut – remis en question ou même niés.

Mais encore une fois, il est tout simplement inexact sur le plan historique de décrire son mandat à la CDF comme étant marqué par la répression inquisitoriale. Comme peuvent en témoigner les membres de la confrérie théologique, il est absurde de prétendre que les théologiens catholiques de cette époque travaillaient dans des conditions proches d’un goulag ecclésial, les théologiens progressistes perdant leur carrière et étant contraints de cacher leurs opinions. La réalité est exactement l’inverse : le milieu universitaire théologique restait le terrain de jeu des théologiens libéraux, les théologiens de Communio (comme moi) ou les thomistes de stricte observance étant considérés comme des réactionnaires de la pire espèce.

Néanmoins, Ratzinger a poursuivi sa tâche avec dignité et modestie, réservant ses remontrances les plus sévères uniquement aux exemples les plus flagrants d’hétérodoxie. Et bien qu’il ait fait quelques critiques modérées de la théologie de la libération, ces critiques ont été faites avec l’intention de purger de telles théologies de leur vision marxiste de la lutte des classes dans les relations sociales humaines, sans ‘faire taire’ ou réprimer le mouvement dans son ensemble.

Le temps passé par Ratzinger à la tête de la CDF a été au contraire révélateur de son humilité obéissante. Comme il lui aurait été facile, et comme il aurait pu éviter de souffrir, s’il avait simplement adopté une attitude de tolérance infinie à l’égard de toutes les opinions dans l’Église !

Si Ratzinger avait été un universitaire orgueilleux et soucieux de sa « réputation », il aurait choisi la voie des louanges mondaines pour sa « noble ouverture » aux dernières modes théologiques.

Mais en tant qu’ « humble serviteur dans la vigne du Seigneur », comme il s’est décrit lui-même après son élection, il savait quelle croix il devrait porter pour le bien de la vérité. C’était la croix d’être dépeint comme un clerc ignominieux qui « craignait » le changement et donc « réprimait » tout point de vue autre que le sien.

Enfin, je ne pense pas que ce soit un grand secret que Ratzinger n’ait jamais voulu être pape. Je suis certain qu’à la mort du pape Jean-Paul II, devenu un vieil homme, il ne souhaitait rien d’autre que de se retirer dans une petite maison bavaroise remplie de livres, de chats, de  schnitzel et de pâtisseries, où il pourrait se remettre à écrire sans interruption.

Mais l’Esprit Saint avait d’autres plans, et Ratzinger s’est à nouveau soumis humblement à l’obéissance au service de l’Église sous le nom de Benoît XVI.

Son héritage en tant que pape comprend la création d’ordinariats pour les anciens anglicans et sa tentative de renouveau liturgique à travers Summorum Pontificum. Elle comprend également de magnifiques encycliques sur la foi, l’espérance et la charité, ses réflexions sur les apôtres et sa narration magistrale de la vie du Christ dans des volumes intitulés Jésus de Nazareth. Ces ouvrages s’ajoutaient aux innombrables essais et livres théologiques qu’il avait écrits avant de devenir pape.

Et puis vint sa démission. Pour moi, ce fut une dévastation intérieure, que je n’ai pas comprise. Mais avec le recul, c’est un bon exemple de l’humilité qui a caractérisé toute sa vie. Il ne s’est pas agi, comme certains l’ont supposé trop hâtivement, d’une « fuite devant les loups » dictée par la peur. Il s’est agi plutôt d’un acte profond d’humilité charitable, par lequel il reconnaissait que le bien de l’Église serait mieux servi par sa démission. Car il y avait, et il y a toujours, des « loups » dans l’Église. Et Benoît XVI a compris que pour les combattre, il fallait un pape plus jeune, plus vigoureux, au sommet de ses capacités et de ses dons [c’est là que les choses n’ont pas été comme il l’aurait sans doute souhaité, ndt].

Il a peut-être eu tort de démissionner. Peut-être qu’au niveau stratégique, sur la base de calculs purement utilitaires, ce n’était pas la meilleure décision à prendre. Elle a peut-être créé un précédent négatif. Mais ce que j’espère et ce pourquoi je prie, c’est qu’au moins nous pouvons tous convenir que sa décision était le fruit de la même humble obéissance au Seigneur Jésus-Christ qui a caractérisé toute sa vie.

Larry Chapp
Notice biographique ici: /www.ncregister.com/author/larry-chapp

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