Le journaliste américain, qui suit de près l’évolution de l’Eglise et plus spécialement du Pape (il est l’auteur d’un essai intitulé The Lost Shepherd: How Pope Francis is Misleading His Flock, paru en 2018), actuel directeur du portail « Catholic Culture » rappelle toutes les contradictions d’un pontificat commencé dans l’espoir, constamment porté par les médias – mais l’enthousiame initialement suscité s’est dilué dans la déception, la perplexité et la confusion (les jours de folie que nous vivons en ce moment semblent une apothéose, mais il n’est pas certain que cet ultime feu d’artifice, miroir de l’aube nouvelle annoncée en 2013, aient des suites positives, même pour lui : sic transit gloria mundi…)

Un pontificat marqué par les contradictions (*)

(*) En réalité, la contradiction est apparente, mais la ligne est très claire. Par des chemins tortueux, il a fait ce qu’il voulait faire depuis le début: initier des processus pour ébranler l’Eglise. Qu’il y soit parvenu, c’est une autre question

www.catholicculture.org
Phil Lawler
21 avril

Depuis la date de son élection (13 mars 2013) jusqu’à sa mort le lundi de Pâques, le pontificat du pape François a été marqué par des surprises et des nouveautés, des contradictions et des confusions.

Lorsqu’il est apparu pour la première fois à la loggia de la basilique Saint-Pierre, commençant son discours par un simple « Buongiorno », le nouveau pape a suscité l’intérêt du public par son style informel. Le premier pontife de l’hémisphère occidental, le premier jésuite jamais choisi pour le trône de Pierre, était quelque chose de complètement nouveau et inattendu. Largement inconnu du monde catholique, il n’avait jamais travaillé au Vatican et ne figurait pas parmi les papabili entrant au conclave. Ses manières personnelles, contrastant fortement avec celles de Benoît XVI, étaient joviales et cavalières.

L’ « effet François » a été immédiat et de grandes foules se sont rendues sur la place Saint-Pierre pour les premières audiences publiques du nouveau pontife. Les médias, reconnaissant un sujet digne d’intérêt, ont alimenté l’excitation, réservant au pape François le traitement favorable dont il bénéficiera au cours des douze prochaines années.

Mais des ombres de doute ont rapidement émergé de l’éclat de cette publicité. Les observateurs avisés ont remarqué que le pape nouvellement élu avait refusé de porter les vêtements traditionnels de la papauté. Les journalistes couvrant le Vatican ont été pris au dépourvu lorsque, après les avoir rencontrés au cours de sa première semaine, il a refusé de leur donner sa bénédiction.

Ces ombres se sont allongées lorsque le penchant du pape pour les commentaires mordants a rapidement donné lieu à des citations en première page. Interrogé sur l’homosexualité d’un fonctionnaire du Vatican [Mgr Ricca, ndt], François a demandé : « Qui suis-je pour juger ? ». Lors des Journées mondiales de la jeunesse à Rio de Janeiro, il a encouragé les jeunes à « Hagan lio ! » – « Faire du désordre ! » Ce ne sont pas les citations que l’on attendrait du pontife romain. La valeur choc de ces déclarations a enthousiasmé les journalistes et les critiques de l’Église catholique, tout en choquant les catholiques les plus traditionalistes. Le modèle du pontificat était ainsi établi.

La promesse de réforme

Lors des congrégations générales qui ont précédé le conclave qui a élu le pape François, les membres du collège des cardinaux ont mis l’accent sur la nécessité de réformer le Vatican : des réformes qui permettraient de remédier aux dommages causés par le scandale des abus sexuels et les révélations sur la mauvaise gestion financière du Vatican.

En prenant le nom de « François », le nouveau pape a manifesté son désir d’apporter une approche plus humble au Vatican ; il a renforcé ce message en refusant de s’installer dans l’appartement papal du palais apostolique, optant plutôt pour une suite dans la maison d’hôtes du Vatican.

Bien qu’il ait été proposé comme alternative libérale au cardinal Ratzinger lors du dernier conclave, on en savait relativement peu sur les opinions du cardinal Bergoglio en matière de doctrine et de discipline catholiques en 2013. En tout état de cause, on ne s’attendait pas à ce qu’il soit un pontife enseignant. Après deux grands maîtres, qui ont produit des chefs-d’œuvre de réflexion théologique et philosophique sur les tensions entre la foi chrétienne et la société moderne, on attendait du nouveau pape argentin qu’il se concentre sur la gestion, le seul aspect de la papauté que ni Jean-Paul II ni Benoît XVI n’avaient maîtrisé.

Mais François avait d’autres idées. Il est lui aussi devenu un pape enseignant, mais d’une manière radicalement différente. Plutôt que de produire des déclarations théologiques formelles (il n’a publié que quatre encycliques, dont l’une avait été laissée à l’état de projet par le pape Benoît), il a posé des questions et critiqué des présomptions, sondant les faiblesses perçues dans les croyances catholiques traditionnelles. En tant qu’archevêque de Buenos Aires, le cardinal Bergoglio avait évité les interviews. Aujourd’hui, dans un revirement complet, il s’est soumis à des dizaines de séances impromptues de questions-réponses, provoquant souvent des réactions par ses remarques non préparées.

Les commentaires les plus provocateurs du pape ont eu lieu lors d’échanges informels avec des journalistes qui l’accompagnaient lors de ses voyages à l’étranger. Au cours de son pontificat, il a effectué 47 voyages à l’étranger (sans compter les visites de courte durée en Italie). Au total, il a visité 68 pays différents, dont certains (Irak, Sud-Soudan, Bahreïn, Myanmar) qui n’avaient jamais accueilli d’évêque de Rome. Curieusement, il n’est jamais retourné dans son pays natal, l’Argentine.

À Rome, entre-temps, l’enthousiasme qui avait accueilli l’élection du pape s’est progressivement estompé ; les grandes foules qui assistaient aux audiences papales se sont clairsemées et, dans les dernières années de son pontificat, François s’est adressé à des milliers de chaises vides sur la place Saint-Pierre. À l’intérieur des murs du Vatican, l’approche du pape en matière de gestion ne s’est pas révélée plus efficace que celle de ses prédécesseurs immédiats. Lors de sa première réunion en décembre avec les dirigeants de la Curie romaine – un événement traditionnellement considéré comme un échange de vœux de Noël – il s’est emporté contre ce qu’il considérait comme les lacunes de son personnel, avec des conséquences négatives prévisibles sur le moral de ce dernier.

Au fil des ans, le style de gouvernance péremptoire de François, son intolérance à la critique et son incapacité à consulter ses collègues ont contribué à créer un climat de peur au sein de la Curie.

Ainsi, les premières promesses du pontificat n’ont jamais été réalisées. Même le sympathique [amical, favorable] New York Times, dans son annonce de la mort du pape, a reconnu que :

« Les premiers espoirs que l’ « effet François » ramènerait les fidèles sur les bancs de l’église ne se sont pas concrétisés, la fréquentation des églises continuant à baisser dans l’Occident sécularisé alors même qu’elle augmentait dans le Sud ».

Lignes de faille et contradictions

« À bien des égards », note le  même Times, « François a utilisé son mandat pour changer la voie suivie par ses prédécesseurs Benoît XVI et Jean-Paul II ».

Les deux pontifes avaient participé activement aux discussions du concile Vatican II, cherchant à clarifier ses enseignements dans le contexte de la tradition catholique pérenne. Le pape Benoît, en particulier, avait insisté sur une « herméneutique de la continuité », expliquant que Vatican II devait être considéré comme un développement – et non une rupture – de cette tradition immuable.

Le message du pontificat de François a été radicalement différent. Il a souvent pris pour cible des enseignements et des pratiques catholiques vénérables, dénonçant les « docteurs de la loi » qui défendaient les enseignements moraux traditionnels. À plusieurs reprises au cours de son pontificat, ses déclarations (ou celles qu’il a explicitement approuvées) ont semblé en contradiction avec les enseignements établis de l’Église.

Dans Amoris Laetitia, il a suggéré que les catholiques qui divorcent et se remarient peuvent recevoir l’Eucharistie, rompant ainsi clairement avec l’enseignement du magistère.

Dans Fiducia Supplicans, le Vatican a évoqué la possibilité de bénir les couples de même sexe.

Chacune de ces déclarations a suscité des questions de la part d’éminents prélats, qui ont demandé comment le nouvel enseignement pouvait être concilié avec la doctrine de l’Église. François a refusé de répondre directement à ces questions.

Dans ses déclarations les plus surprenantes, le pape François n’a jamais directement contredit la doctrine catholique établie. Mais en soulevant des questions sur les enseignements précédents et en restant ensuite silencieux alors que des clercs plus radicaux proclamaient un changement de doctrine, il a sapé les enseignements traditionnels et, paradoxalement, sa propre autorité, car si un pape peut contredire l’enseignement d’un pape précédent, le pape suivant pourrait inverser le processus. L’effet net de son étrange méthode d’enseignement a été de créer une confusion généralisée parmi les fidèles sur ce que l’Église enseigne réellement.

Les années du pontificat de François ont été marquées par des contrastes et des contradictions :

  • Le pape a dénoncé avec une clarté admirable l’avortement légal et l’idéologie du genre, mais il s’est régulièrement montré favorable aux fonctionnaires et même aux religieux qui défendaient ces causes.
  • Il a défendu la cause des droits de l’homme, mais a trouvé grâce aux yeux du régime communiste chinois qui a bafoué les droits des dissidents, des minorités ethniques et des croyants, y compris des catholiques.
  • Il a dénoncé la peine de mort et la pollution, mais a négligé le rôle de premier plan joué par la Chine dans ces deux cas.
  • Il n’a cessé de parler d’autorité décentralisée dans l’Église, mais il a renforcé son propre contrôle. Le Synode sur la synodalité qu’il a signé a été marqué par une pression constante de la part des organisateurs pour atteindre le résultat qu’il préférait, et même alors, il a retiré plusieurs questions critiques de l’ordre du jour et les a confiées à des commissions qu’il avait lui-même choisies.
  • Il a exhorté les pasteurs à atteindre les « périphéries », à « accompagner » ceux qui pourraient se sentir éloignés de l’Église et à encourager les divers mouvements au sein du catholicisme, mais il a fait de son mieux pour supprimer l’intérêt croissant – en particulier chez les jeunes catholiques – pour la liturgie latine traditionnelle.
  • Il a régulièrement ignoré le droit canon, apportant des changements administratifs qui entraient en conflit avec les normes de l’Église (même s’il avait l’autorité de changer la loi), mais a établi un rythme record pour l’utilisation du motu proprio, par lequel il a utilisé son autorité pour changer le droit canon sans consultation.

Le pontificat a commencé avec de grands espoirs de réforme. Même au moment de sa mort, la plupart des grands médias ont reconnu que François avait pris des mesures pour mettre fin aux scandales d’abus cléricaux et de malversations financières au Vatican. Mais les journalistes objectifs ont noté que le défunt pape, malgré ses promesses répétées, n’a jamais apporté une réelle transparence dans le traitement des plaintes concernant les évêques qui protégeaient les auteurs d’abus.

Pire, François a toujours défendu et promu les personnes accusées d’abus (Ricca, Barros, Zanchetta, McCarrick, Rupnik).

Alors que le Vatican a regagné la confiance des inspecteurs bancaires européens, le système judiciaire du Vatican a été exposé aux critiques internationales pour n’avoir pas garanti un procès équitable dans le « procès du siècle », un cardinal condamné pour fraude [Becciu] a plaidé de manière plausible qu’il avait été piégé, et un ancien auditeur général poursuit le Vatican pour licenciement abusif, affirmant – toujours de manière plausible – qu’il a été renvoyé parce qu’il mettait en lumière des vérités gênantes. La promesse de réforme reste lettre morte.

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