Particulièrement dans ses dernières chroniques du lundi, Andrea Gagliarducci a insisté sur le fait que François a pendant 12 ans délibérément choisi de mettre l’Institution sur la touche, au profit de son charisme personnel. Mais une entité comme l’Eglise, avec deux millénaires d’histoire derrière elle a besoin de l’Institution, de son langage, de ses rites, de ses symboles, faute de quoi elle perd son identité… et risque de disparaître. La première tâche du prochain pape sera donc de remettre au centre et de consolider l’institution de l’Église et d’aller ensuite de l’avant avec des orientations et des méthodes différentes.
Une amorce timide de ce nouveau cours a discrètement émergé à travers la célébration digne des obsèques (liturgie, vêtements).
A présent, place au Conclave.

Après François : L’institution, l’héritage, les problèmes

Andrea Gagliarducci
www.mondayvatican.com
28 avril 2025

Le contraste est saisissant entre l’idée que l’on s’était faite des funérailles du pape François, avec des rites simplifiés et la volonté qu’elles ne soient pas perçues comme un signe de pouvoir, et la manière dont a été organisé le transfert du corps du pape de la Domus Sanctae Marthae à Saint-Pierre.

Ce fut en effet une cérémonie papale impeccable, tout comme les funérailles célébrées le 26 avril furent une célébration papale soignée dans les moindres détails. Le pape François est parti en tant que pape, un pape particulier qui laisse derrière lui un héritage de gestes, encore à définir, mais un pape malgré tout.

Le contraste est encore plus évident si l’on considère la manière dont la mort du pape a été annoncée: le cardinal Kevin Farrell, Camerlingue, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État, l’archevêque Edgar Pena Parra, substitut, et l’archevêque Diego Ravelli, maître des célébrations papales, se sont présentés dans la chapelle de la Domus Sanctae Marthae en clergyman, sans même la soutane filetée de rouge.

Il s’agissait d’une annonce officielle qui manquait… d’officialité.

L’annonce a été diffusée en direct sur les réseaux du Vatican mais n’a pas été prononcée devant la place, où les cloches n’ont pas sonné pendant au moins une heure parce que la transmission électronique qui devait les activer était en panne.

Autant de détails qui signalent un avant et un après. Ils racontent comment, à la mort du pape François, l’institution a été mise de côté, et comment la machine institutionnelle, liturgique, symbolique, s’est remise en marche quelques jours plus tard. Rien ne sera fait contre le pape défunt, mais tout sera fait pour l’Église.

Le retour au centre de l’institution marque aussi une transition qu’il ne faut pas sous-estimer.

Le pape François a apporté son charisme et a également imposé une série de symboles, de gestes et de manières de faire personnels, directement issus de son milieu et de sa façon d’être. En portant des chaussures noires et des pantalons noirs sous la soutane, en renonçant à la mozzette papale, en manifestant une certaine « allergie » à toutes les situations institutionnelles, le pape François a en quelque sorte usé du marteau contre le protocole institutionnel.

Tant qu’il régnait, tout le monde s’en est accommodé.

Pourtant, ce protocole était fait d’une histoire et d’une dignité qui n’avaient pas été perdues. Il est simplement resté sous la cendre jusqu’à ce qu’il revienne au moment où l’Église, privée de son chef, doit parler au monde. Et elle ne peut que parler au monde avec ses symboles, ses signes, son histoire – en un mot, avec son langage.

Le lecteur peut penser que tout cela est secondaire et juger futile de critiquer le pape pour avoir renoncé à certains symboles, voire à les avoir répudié. La tradition, dit-on, n’est pas immuable. L’Église, ajoute-t-on, n’est pas un pouvoir. Le Pape, précise-t-on, a bien aidé l’Église à se débarrasser de la poussière du passé.

Tout cela est peut-être vrai, et c’est une autre façon d’aborder la question. Mais l’histoire nous apprend que chaque fois qu’un changement touche les langages historiques, les identités se perdent et les institutions s’effondrent. La reconstruction est toujours complexe et titanesque.

Le pape François a défini deux points dans son testament : la paix et la fraternité dans le monde. Cependant, ils restent des points génériques qui concernent la situation du monde plus que la situation de l’Église. C’est un langage cohérent avec le pape, qui s’est adressé au monde avant de s’adresser à l’Église. Ainsi, lorsqu’il a rencontré des journalistes pour la première fois, il n’a pas donné de bénédiction par respect pour ceux qui n’étaient pas croyants. A tel point que lors de ses dernières sorties, hormis la bénédiction urbi et orbi, le pape François a souhaité « Bon dimanche » mais n’a pas prononcé de paroles de bénédiction.

Toutefois, les cardinaux entameront cette semaine un échange de vues sur l’Église qui ira au-delà de ces questions. Il s’agira d’un conclave différent de celui de 2013.

En 2013, les cardinaux ont été appelés à répondre à un choc : le renoncement de Benoît XVI. Ils se sont immédiatement penchés sur les causes immédiates et ont pensé qu’un des problèmes se situait au niveau de l’organisation. Au bout d’un certain temps, les collaborateurs du pape ont été pointés du doigt. Une phrase disait que « quatre ans de Bergoglio pourraient suffire » [cf. benoit-et-moi.fr/2017/actualite/quatre-ans-pour-changer-leglisel. Cela signifiait qu’il fallait un pape venu du bout du monde pour secouer l’institution et jeter les bases de la réforme. Mais seulement pour quatre ans. Une panique contrôlée, pour ensuite tout ramener dans le giron institutionnel.

Le pape François, lui, a exercé la fonction pendant douze ans et a eu le temps de laisser une empreinte décisive sur l’institution de l’Église. Depuis un certain temps, les cardinaux discutent de la nécessité de donner un ordre institutionnel aux réformes et aux différents processus engagés. La réforme de la Curie est loin d’être définitive et nécessite des ajustements. L’ordre de l’État de la Cité du Vatican a été modifié à plusieurs reprises au cours des dernières années et doit être harmonisé.

Enfin, plusieurs questions ouvertes concernent la crédibilité de l’Église, depuis la lutte contre les abus jusqu’à la présence de l’Église dans la société.

Les cardinaux chercheront donc un profil modéré, capable de ne pas jeter les bonnes choses mais d’avancer vers la normalisation. Quelqu’un qui se mette moins en avant et qui laisse plutôt parler l’Église, dit-on. Plus pragmatiquement, quelqu’un qui ne mette pas en place un féroce spoil system après son élection.

Car la grande peur, pour beaucoup, est de perdre les positions de pouvoir qu’ils ont acquises. Le pape François a eu un gouvernement très personnel. Les vrais collaborateurs n’étaient pas ceux qui avaient un rôle officiel, mais ceux qui restaient invisibles. Tous ces collaborateurs, qui étaient des confidents du pape, n’ont ni titre ni poste. Le risque, pour eux, est de disparaître.

Le Conclave nous dira maintenant si les cardinaux auront le courage de mener à bien cette contre-révolution institutionnelle. Il ne s’agit pas de reculer. Il s’agit de consolider l’institution de l’Église et d’aller ensuite de l’avant avec des orientations et des méthodes différentes. Ce serait encore une révolution copernicienne après un pontificat comme celui du pape François.

Bien sûr, les cardinaux ne doivent pas commettre la grande erreur de se concentrer sur des questions pragmatiques lors des congrégations générales. C’est ce qui s’est passé avant le Conclave de 2013. Le choix s’est alors porté sur le pape François parce qu’il semblait assez fort pour faire les réformes sans heurts. En réalité, ils se sont tournés vers un pape en quête d’un profil missionnaire et d’un changement de discours. Ils ne voulaient pas d’une véritable réforme, mais plutôt d’un soutien à la situation existante.

Mais le pape François a réformé, changé les règles et tout remis en question. Il a pris chaque décision en disant que c’était le mandat que lui avaient confié les cardinaux lorsqu’ils s’étaient réunis dans la Chapelle Sixtine. Il n’avait pas tout à fait tort.

Le pape de demain devra donc d’abord parler du Christ. Le reste n’en sera que la conséquence. Et ce sera un défi de taille.

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