La longue intervew a été publiée dans un quotidien régional Libertà de Piacenza (ville dont il est originaire et où il vit encore). L’ex-président de l’IOR a travaillé avec Benoît XVI (il a collaboré en particulier à l’encyclique « économique » Caritas in Veritate), auquel il voue une très grande admiration.
Bien que se refusant à tout pronostic sur l’issue du conclave, il souligne le déplacement du centre de gravité économique (et donc, comme conséquence, culturel) du monde vers la Chine, ce que Benoît XVI avait déjà compris. Et il cite un haut responsable politique italien qui a décrit le cardinal Parolin comme « le diplomate le plus compétent et le plus expérimenté dans les relations avec l’Asie et la Chine« .

Passer une demi-heure avec Benoît XVI était l’équivalent d’un cours de 20 ans de troisième cycle. Le simple fait d’écouter ses questions, de préparer les réponses, a changé ma façon de penser et ma vie, même avant qu’il ne devienne pape, lorsqu’il était le cardinal Ratzinger.

C’était un homme extraordinaire, avec une vision stratégique du monde et de ses transformations.

Verso il Conclave/Gotti Tedeschi: guardiamo all'Asia

« JAMAIS AUPARAVANT UNE AUTORITÉ MORALE FORTE N’A ÉTÉ AUSSI NÉCESSAIRE QUE DANS L’ÉGLISEAUJOURD’HUI ».

(entretien avec Ettore Gotti Tedeschi)

blog.messainlatino.it/2025/05/conclave-gotti-tedeschi

Ettore Gotti Tedeschi, vous avez été président de l’Institut pour les œuvres de religion, l’IOR, la banque du Saint-Siège. Bref, vous connaissez bien le Vatican. Quel est maintenant, selon vous, l’avenir de l’Église après la mort du pape François ?

« Mon expérience a commencé il y a presque 15 ans (en 2009, jusqu’en 2012), à une époque où le pape était Benoît XVI, avec qui j’ai eu le privilège « unique » de collaborer. Les temps ont changé et je me suis trop éloigné des « murs sacrés » depuis lors.

Donc, pour revenir à votre question: je ne sais pas. Je crois que l’avenir de l’Église dépend de l’issue du Conclave, dont nous aurons beaucoup d’explications éclairantes sur une question fondamentale, que tous les intéressés se demandent : quelle sera l’Église après le Conclave ? Qu’elle revienne aux vérités doctrinales ? Ou qu’elle évolue beaucoup plus avec le monde, grâce à un concept de miséricorde qui complète ou remplace la vérité ? Le conclave nous dira quelle Église les cardinaux veulent. La décision sur le successeur du pape François devrait nous aider à le comprendre. Je crois que jamais, comme aujourd’hui, le monde n’a eu besoin d’une autorité morale forte.

Et selon vous, à quoi devrait ressembler cette Église ?

Pour moi, le problème est plus large. Il me semblerait restrictif de dire simplement ce que je voudrais que l’Église fasse ou de quelle manière. Ce qui est en jeu, en ce moment, ce n’est pas seulement l’avenir de l’Église, mais celui de toute la civilisation d’origine chrétienne, ou plutôt occidentale, résultat d’un enseignement de valeurs et de principes vécus au cours des derniers millénaires. L’Église représente l’autorité morale la plus écoutée dans le monde, même par les autres religions. En outre, il existe un problème…. ».

Lequel ?

Nous vivons dans un monde qui a changé de façon spectaculaire au cours des dernières décennies. Il y a seulement trente ans, l’Occident contrôlait 90% du PIB mondial ; aujourd’hui, il en contrôle moins de la moitié. Cela signifie que d’autres « cultures et civilisations » sont plus influentes. Le christianisme ayant fortement contribué à la fondation de la civilisation occidentale actuelle, nous devons réfléchir à ce que sera l’avenir de la civilisation occidentale et de l’humanité dans son ensemble, en fonction de ce que l’Église elle-même voudra être pour influencer moralement cet avenir. En tenant compte de ces transformations géopolitiques, techniques, économiques, sociales, culturelles. Il suffit de penser que ce que l’on appelle les BRICS (pays émergents) représentent un pourcentage du PIB mondial proche de 40 % et qu’ils connaissent une croissance de 5 à 7 % par an, alors que nous sommes immobiles. Dans ce monde en pleine mutation, que peut et doit faire l’autorité morale ? L’issue du Conclave l’expliquera.

Certains disent que l’avenir de l’Eglise est en Asie et ils envisagent un Pape d’origine philippine et avec des parents chinois, Luis Antonio Tagle. Qu’en pensez-vous ?

Il y a trente ans, la Chine pesait environ 2% du PIB mondial, c’était un pays de paysans. Aujourd’hui, elle pèse 24%, exactement comme les États-Unis. Je me souviens d’une discussion avec Benoît XVI sur ce point, il m’a demandé, à propos de la délocalisation de la production de l’Ouest vers l’Est et de la croissance économique de la Chine qui en découle :

«lorsqu’ils seront forts et riches, diffuseront-ils aussi leur culture, en plus de leurs produits ? avec quel résultat pour l’Occident ? »

Prenons-y garde : c’est nous qui avons créé la puissance de la Chine. Le cardinal Ratzinger avait prévu les conséquences. C’est un point fondamental. Il avait raison de dire qu’il faut regarder vers ce continent. Bientôt, l’Asie exportera de plus en plus sa propre culture et ses propres valeurs. Alors oui, il est certainement nécessaire de penser à l’Asie et d’aider ces pays, en particulier la Chine, à comprendre les valeurs de l’Occident. C’est d’ailleurs déjà le cas puisque, depuis trente ans, la Chine s’efforce principalement de fournir de la marchandise à l’Occident. Mais aujourd’hui, la Chine n’est pas seulement un producteur à bas prix, elle produit aussi de la qualité et de l’innovation.

Je pense que le cardinal Parolin est l’une des personnes les mieux informées sur ces questions. Il y a quelques années, alors que j’étais président de l’IOR, un ministre des affaires étrangères m’a demandé d’organiser un dîner très confidentiel avec de très hauts représentants du Saint-Siège. À un moment donné, il m’a dit : « Mais savez-vous que vous avez un ministre de la diplomatie, Pietro Parolin, que nous considérons comme le diplomate le plus compétent et le plus expérimenté dans les relations avec l’Asie et la Chine ? »

Revenons à la question que vous avez vous-même posée : que doit faire l’autorité morale ? Et donc quel type d’Église doit-elle être ?

En ces temps de relativisme, parler de morale provoque des réactions négatives. La question devient : quelle morale ? Quelle vérité ? L’Église doit donc se proposer comme autorité morale, mais de manière rationnelle, en s’attaquant aux ’causes’ des problèmes, au lieu de se contenter de proposer d’agir uniquement sur les effets. Et en démontrant qu’elle a une vision supérieure et des solutions réalisables pour le bien commun ».

Puis-je vous demander un exemple concret ?

Je pense à l’environnementalisme : l’Église doit prendre position sur les problèmes environnementaux et leurs véritables causes. Vous est-il venu à l’esprit que le problème de l’environnement résulte précisément de l’effondrement des taux de natalité en Occident et des solutions tentées pour compenser l’impact de cet effondrement sur le PIB, à savoir l’hyperconsommation en Occident et la délocalisation de la production « à bas coût » en Asie, afin de soutenir le pouvoir d’achat consumériste, toujours en Occident ? Un autre exemple pourrait se référer à la famille, considérée comme l’ennemie de la pensée-culture, qui doit être alignée, alors qu’au contraire la famille donne une éducation subjective aux enfants, considérée comme « diviseuse ». Un autre exemple encore : on ne peut pas parler des migrants sans comprendre et expliquer les causes réelles de la migration et les solutions vraiment appropriées. Ainsi, l’Eglise, après avoir défini le « type d’Eglise » qu’elle veut être – en gardant à l’esprit que la civilisation elle-même est en jeu – doit commencer par étudier et traiter les causes des problèmes, et pas seulement les effets.

Quelles sont les priorités, selon vous ?

Je vais vous donner mon avis personnel un peu provocateur : la priorité pour comprendre le rôle de l’Eglise au XXIème siècle est de reprendre et d’étudier ce qu’a écrit le Pape Benoît XVI. Vous avez là tout ce qu’il faut pour affronter ces temps de grande transformation. Je vais vous donner un exemple… ».

Allez-y.

Dans « Caritas in Veritate », l’encyclique sur la mondialisation écrite par le pape Benoît XVI, à laquelle j’ai contribué dans la partie économique, il y a cette introduction qui est fondamentale :

« Comment l’homme, imprégné d’une culture nihiliste, sans beaucoup de valeurs de référence, peut-il savoir manier des instruments aussi sophistiqués ? Peuvent-ils devenir incontrôlables et acquérir une autonomie morale ?

Un instrument peut-il avoir une autonomie morale ? Dans la conclusion, en revanche, Benoît XVI explique qu’en ces temps de crise profonde, ce ne sont pas les instruments qu’il faut changer, mais le cœur de l’homme. C’est fondamental. Et il laisse une question ouverte : qui doit changer le cœur de l’homme ?

Qui ?

Il l’explique dans Lumen Fidei :

L’Église, par les sacrements, le magistère et la prière. Plus que jamais, l’Église jouera un rôle très important dans le modèle de civilisation, et pas seulement dans sa survie, et ce modèle de civilisation est basé sur des ‘valeurs non négociables’.

Les éminents cardinaux du conclave sauront, j’en suis sûr, en tenir compte. Sinon, ce sera la fin de la civilisation chrétienne et de toute la civilisation occidentale.

Le pape Benoît XVI vous manque-t-il personnellement ?

Je vous répondrai par une prémisse : j’ai eu le privilège de pouvoir m’occuper de beaucoup de choses, et pas seulement de l’IOR : aussi des finances du Gouvernorat et de la partie économique de l’encyclique. Et j’ai toujours adopté le principe du secret pontifical, qui lie ma réponse. Ma relation avec le pape et avec les dirigeants de l’Église est confidentielle. Je peux seulement vous dire que tant que j’étais au Vatican, j’ai eu une relation spéciale avec lui. J’ai essayé de m’identifier à sa pensée. Passer une demi-heure avec Benoît XVI était l’équivalent d’un cours de 20 ans de troisième cycle. Le simple fait d’écouter ses questions, de préparer les réponses, a changé ma façon de penser et ma vie, même avant qu’il ne devienne pape, lorsqu’il était le cardinal Ratzinger. C’était un homme extraordinaire, avec une vision stratégique du monde et de ses transformations ».

Aujourd’hui, en tant qu’observateur extérieur, quelles réformes jugez-vous nécessaires dans la gestion des finances du Vatican ?

J’ai lu dans les journaux qu’au cours des douze dernières années, les revenus des 8 pour1000 et de l’Obole de Saint-Pierre se sont effondrés. C’est tout ce que je sais. J’ai été évincé de l’IOR parce que j’ai défendu la loi anti-blanchiment et les procédures de contrôle que le Pape nous avait demandé d’adopter. Benoît XVI m’a répété que nous devions être exemplaires, et j’ai essayé de l’être dans mes fonctions.

L’effondrement des 8 pour 1000 est un signal à ne pas ignorer. L’argent est-il utile à l’Eglise ou non ? Le pape doit-il avoir une banque ?

Répondre oui serait trop facile. C’est une question et une réponse évidentes. Dès les IIIe et IVe siècles, les disciples du Christ se demandaient s’il était permis d’accepter et de conserver des biens matériels. Ils se sont tournés vers le philosophe Clément d’Alexandrie. Sa réponse est toujours valable aujourd’hui : l’argent est nécessaire, mais il est important de comprendre comment il est gagné et à quoi il sert. Dans l’Église, l’argent doit avant tout servir à l’évangélisation. C’est pourquoi les fidèles l’offrent à l’Église. La question de savoir si le pape peut ou non avoir une banque mérite un excursus historique intéressant. Le pape Clément VIII a été contraint de créer une banque en 1601 parce que les banques « catholiques » qui servaient l’Église avaient fait faillite. La banque que le pape a créée pour lui-même s’appelait Santo Spirito, qui est devenue, au fil des fusions, la Banca di Roma, puis Capitalia et, aujourd’hui, Unicredit.

On parle du secrétaire d’État Pietro Parolin, défini comme un homme de consensus, difficile à étiqueter entre progressistes et conservateurs, comme possible successeur du pape François. Êtes-vous d’accord ?

Je ne donne pas d’évaluation, ni sur les autres noms qui circulent. Je ne les connais plus. Même les cardinaux qui se préparent au conclave ne se connaissent pas entre eux. Comment vont-ils se connaître en quelques jours ? Les Conclaves sont constitués de nombreux votes. Il y a beaucoup de visions différentes à concilier. Je crains que ce ne soit un conclave assez long. Je rappelle que le conclave le plus long de l’histoire a été celui qui a conduit à l’élection d’un pape originaire de Plaisance [Piacenza: ville dont EGT est lui-même originaire], Grégoire X (Tebaldo Visconti), et qu’il a duré trois ans, de 1268 à 1271. Une fois à Rome, on m’a demandé en quoi Plaisance valorisait la figure de Grégoire X.

Qu’avez-vous répondu, vous qui êtes né à Plaisance et qui y vivez encore ?

« Si valoriser ne signifie pas seulement construire une statue, je dirais que nous n’avons pas fait grand-chose. Grégoire X a été un pape important, élu à un moment très difficile. Je n’ai jamais entendu parler d’une commémoration historique à son sujet à Plaisance, où je vis et entretiens des relations, mais j’ai peut-être été distrait… ».

Je voudrais ajouter une question, si vous me le permettez.
J’ai lu qu’il y a quelques années, vous avez écrit un livre sur la méritocratie. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ?

Ces derniers temps, dans une grande partie du monde catholique, on croit que « nous sommes tous déjà sauvés par le seul mérite du Christ ». Par conséquent, penser que l’on peut « mériter » le salut est un symptôme d’« orgueil ». Ce que j’en pense .

Je pense simplement que s’il s’avère que faire le mal rapporte plus que faire le bien, et que nous sommes déjà sauvés, pourquoi devrions-nous faire le bien ? Au contraire, je crois que Dieu est à la fois méritocratique et miséricordieux. …

Vous avez dit avant l’interview que vous ne vouliez pas commenter la voie que le pape François a tracée dans l’Église. En est-il sûr ?

Je ne veux rien dire.

Question sèche. Qui sera le prochain pape ?

Je serais stupide si je répondais à cette question. Et je ne vous dirai même pas qui je préférerais. »

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