L’analyse d »Andrea Gagliarducci (après la première, lundi dernier: Léon XIV: changement de génération, de paradigme, d’époque), qui indique des pistes crédibles. Léon XIV ne sera pas le pape de la révolution (donc il n’y aura pas de rupture avec le pape précédent, comme certains avaient pu l’espérer – contre toute logique), mais celui de la réconciliation. « Le pape a reçu, avant tout, le mandat de l’unité. Il ne réussira que s’il maintient l’Église unie malgré tout ».
(…) quoi qu’il arrive, ce pontificat ne concernera pas la ligne idéologique.
Il n’y aura pas de majorité et d’opposition. Le Pape Léon fera comme les Papes l’ont toujours fait, et appellera autour de lui des personnes d’orientations différentes dans un effort pour équilibrer les diverses positions de l’Église (et non pas déséquilibrer les choses).
Léon XIV : Quelle sorte de pontificat ?
Andrea Gagliarducci
Monday Vatican
26 mai 2025
Le travail de Léon XIV pour restaurer les ornements traditionnels de la papauté a commencé presque immédiatement et s’est poursuivi, bien que discrètement, depuis qu’il a posé le pied sur la loggia vêtu de la mozzette. D’autres signes de restauration sont également visibles.
Le dernier calendrier des célébrations liturgiques, par exemple, souligne que la messe habituelle à Saint-Jean de Latran pour la Fête-Dieu reviendra, suivie par la procession à Sainte-Marie-Majeure.
Il ne s’agit pas encore d’un retour complet à la tradition de l’Église romaine de célébrer la Fête-Dieu le jeudi – cette année, Léon a maintenu la Fête-Dieu le dimanche suivant – mais il s’agit tout de même d’un retour à la tradition qu’il ne faut pas sous-estimer.
Le pape François avait d’abord déplacé la fête au dimanche suivant, ce qui alignait le diocèse de Rome sur une décision des évêques italiens dans tout le reste du pays. Ensuite, il a lancé l’idée de célébrer dans les périphéries de Rome. Les restrictions imposées par le Covid en 2020 et 2021 ont rendu pratiquement impossibles les grands rassemblements dans la ville. Des problèmes de santé ont empêché François de célébrer en 2022 et 2023. En 2024, il y a eu une messe au Latran et une procession à Sainte-Marie-Majeure, à laquelle François a participé, mais le mal était fait et l’on sentait peu d’enthousiasme de la part du sommet.
Ce retour aux traditions romaines est un signe précis.
Léon XIV rétablit le lien avec la ville de Rome que le pape François avait en quelque sorte rompu.
Léon retournera également vivre dans le palais apostolique, et les Romains sont impatients de voir la lumière à la fenêtre, de ressentir à nouveau la proximité du pape.
Ceux qui voient dans ces signaux un pape complètement traditionaliste ou restaurateur ne devraient cependant pas se précipiter.
Léon XIV a un profil différent. Il est au-delà des débats entre conservateurs et progressistes parce qu’il a grandi dans une autre génération. Pour l’instant, il prend en charge les choses qu’il considère comme précieuses et nécessaires sans devoir nécessairement recourir à un spoil systm. Il n’en demeure pas moins que c’est quelqu’un sur qui on peut compter.
Les premières nominations de Léon XIV ont toutes été pensées avant son pontificat. Il les a approuvées et acceptées, mais il n’est pas certain que les conséquences soient celles attendues. Par exemple, le 22 mai, il a nommé Sœur Tiziana Merletti comme secrétaire du Dicastère pour les religieux. Merletti est canoniste, ce qui est révélateur, mais jusqu’à présent, l’attention s’est surtout portée sur le fait qu’elle est une femme. Léon XIV, disent ceux qui y voient une continuité, porterait le « tournant rose » voulu par le pape François.
Pour le reste, les nominations d’évêques avaient été largement décidées à l’avance, comme le départ de l’archevêque Vincenzo Paglia du poste de chancelier de l’Académie pontificale pour la vie. Paglia a atteint 80 ans, âge auquel on cesse d’exercer toutes fonctions au sein de la Curie. Le poste de chancelier de Paglia a été confié au cardinal Baldassarre Reina, vicaire du pape pour le diocèse de Rome, dont le rôle est encore incertain. Est-il prévu de placer l’Académie pour la vie davantage sous le contrôle du vicariat ? Ou est-il prévu de confier à Reina d’autres responsabilités à terme ? Il est trop tôt pour le dire.
Il est trop tôt aussi pour se pencher sur les décisions de Léon XIV, en somme, trop tôt pour essayer de discerner la direction du pontificat en considérant les quelques décisions qui ont porté la signature de Léon jusqu’à présent.
Les nominations ont toutes été décidées il y a un certain temps, dans le cadre d’un processus assez long que le pape aurait pu arrêter – c’est vrai – mais ne l’a pas fait. Cela peut être révélateur, mais il est trop tôt pour dire de quoi il s’agit.
En ce qui concerne les nominations d’évêques, on peut penser que c’est le cardinal Prévost qui a été à l’origine des mesures que Léon XIV approuve aujourd’hui. On sait cependant que parfois le pape François n’a pas suivi les conseils du dicastère et a procédé à des nominations intempestives.
Ce qu’on peut constater jusqu’à présent, c’est un pontificat de tranquillité. Il n’y a pas de révolution concernant le passé, pas de rupture avec le pontificat précédent, que Léon XIV ne manque pas de mentionner. La différence réside dans le style du pape, dans sa façon d’aborder les autres et de montrer comment il comprend la fonction papale elle-même.
Que pouvons-nous attendre du pontificat de Léon XIV ?
- Tout d’abord, un retour à la centralité de l’institution. Léon XIV demande à disparaître pour que seul Dieu reste visible, et il a tendance à s’effacer devant l’institution qu’il représente. La tenue papale complète (la mozette chaque fois que c’est nécessaire, désormais aussi le pantalon blanc sous la soutane) raconte un pape qui ne fait pas passer sa personnalité avant l’institution qu’il représente.
- Le retour à la sensibilité institutionnelle passe aussi par un retour aux Romains. Cela a une signification plus profonde. La Romanitas implique l’universalité de l’Église, et l’universalité de l’Église appelle à la réconciliation et en est le signe.
Léon XIV s’efforcera de surmonter la polarisation créée dans l’Église et le fera sans créer de conflit.
Tous ceux qui le connaissent s’accordent à dire que Léon XIV n’écoute pas seulement pour prendre des décisions mais pour comprendre les situations.
La réconciliation signifie qu’il y aura une nouvelle façon de regarder le monde traditionaliste et des nombreuses entités de l’Église qui ont été sanctionnées. De nombreuses réformes du pape François sont restées interrompues lorsqu’elles risquaient de créer des divisions, comme celle concernant la structure de l’Opus Dei.
La réconciliation, c’est aussi la justice.
Léon XIV a hérité de lourds dossiers du Vatican, et il est encore prématuré de comprendre comment il va les traiter.
Il y a l’affaire Rupnik et le procès sur la gestion des fonds de la Secrétairerie d’État, dont la phase d’appel commencera pour de bon le 22 septembre. Dans ces deux affaires, en particulier, la présence encombrante du pape avait été, à défaut d’autre chose, une incitation à la décision.
Quelle direction Léon XIV va-t-il prendre ?
Quelle que soit la direction qu’il prendra, la justice nécessite également une nouvelle organisation. On parle beaucoup des nouvelles nominations car peu savent en détail quelle sera l’équipe du pape. Certains ont même dit que Léon XIV appellera le cardinal Luis Antonio Tagle comme préfet du dicastère des évêques ou peut-être le cardinal Sergio Rocha du Brésil.
Ces noms créent de l’agitation car leur nomination serait perçue comme en continuité idéologique avec le pontificat précédent.
Il faut comprendre que, quoi qu’il arrive, ce pontificat ne concernera pas la ligne idéologique.
Il n’y aura pas de majorité et d’opposition. Le Pape Léon fera comme les Papes l’ont toujours fait, et appellera autour de lui des personnes d’orientations différentes dans un effort pour équilibrer les diverses positions de l’Église (et ne pas déséquilibrer les choses).
Ce n’est pas nouveau : pensons au Cardinal Walter Kasper – le libéral allemand – qui était une grande figure de la Curie sous le règne de Jean-Paul II, ou au Cardinal Claudio Hummes OFM – un Brésilien, défenseur de l’activisme climatique et critique du capitalisme mondial qui était ouvert à reconsidérer la discipline de l’Église latine concernant le célibat clérical – premier préfet du clergé de Benoît XVI, pour ne donner que deux exemples de pontificats récents.
Il faudra probablement deux ans à Léon XIV pour convoquer un consistoire afin de choisir de nouveaux cardinaux.
Le pape a reçu, avant tout, le mandat de l’unité. Il ne réussira que s’il maintient l’Église unie malgré tout.