Le père Jerry Pokorsky, prêtre du diocèse d’Arlington fait entendre ici la voix d’une triple appartenance (américain, conservateur, catholique), mais surtout d’un chrétien raisonnable. Avec moult précautions rhétoriques, faciles à comprendre dans le contexte actuel (car il est difficile d’évoquer la question sans encourir le risque fatal d’être accusé d’antisémitisme), il prend le risque de dénoncer les atrocités commises par les israéliens à Gaza.

Nous sommes d’abord catholiques et nous croyons que le cinquième commandement s’applique à tous, y compris au Hamas, à Israël et à l’Amérique.

Le silence étudié des catholiques conservateurs américains

Père Jerry Pokorsky
www.catholicculture.org/

Ceux d’entre nous qui ont vécu les années 1950, 1960 et 1970 comprennent la rupture progressive des tabous. La musique rock and roll enjouée (« I want to hold your hand ») s’est transformée au fil des ans en rock psychédélique imprégné de drogue, avec des paroles évoquant même le viol (ne posez pas de questions). Lorsque nous entendons les paroles (toujours un peu difficiles à discerner) , notre première réaction est le déni : ces mots ne peuvent pas signifier ce que nous pensions au départ. De la même manière, la plupart des catholiques américains conservateurs refusent de reconnaître nos actes immoraux pendant la guerre, ou ceux d’Israël. Du moins, pour le moment.

Il existe des raisons historiques qui expliquent le malaise des catholiques américains. Les Américains ont un passé marqué par des excès militaires, qu’ils justifient généralement par des nécessités perçues : Hiroshima, Dresde, les bombardements intensifs au Vietnam. Le général Curtis LeMay est célèbre pour avoir déclaré : « Tuer des Japonais ne me dérangeait pas beaucoup à l’époque… Je suppose que si j’avais perdu la guerre, j’aurais été jugé comme criminel de guerre. »

Le défunt sénateur Gene McCarthy m’a confié lors d’une conversation privée, quand je lui ai dit qu’il était le « candidat anti-guerre » à l’élection présidentielle de 1968, qu’il n’était pas « anti-guerre » et qu’il ne cautionnait pas le Viet Cong. Il m’a expliqué qu’il s’opposait à la conduite de la guerre par les États-Unis et aux massacres aveugles. Après plusieurs décennies, les diplomates commencent seulement à évoquer à voix basse les attaques aveugles menées par les États-Unis pendant la guerre de Corée.

Nous n’avons pas à nous excuser d’avoir mené des guerres justes [?]. Mais le réalisme suggère qu’il faudra peut-être des décennies avant que nous prenions conscience de la grave immoralité de nos actes pendant nos guerres. Il y a plusieurs décennies, un ami catholique m’a raconté qu’il était navigateur en chef lors des raids sur Dresde et qu’il avait pris conscience de l’immoralité des bombardements incendiaires bien des années plus tard, en 1978. Il a ajouté que pendant la guerre, aucun aumônier catholique n’avait exprimé d’objections. Nous devrions éviter d’adopter une vision historiciste dans ces questions. Mais tout comme le pape Jean-Paul II a énuméré en 2000 les injustices historiques commises au nom de l’Église, nous pourrions faire de même. Telle est la dynamique du repentir.

Les Américains, qui se trouvent à des milliers de kilomètres, ont peut-être vu des vidéos et des reportages, mais (l’IA aidant) ils accordent rarement une certitude absolue aux allégations d’atrocités commises au Moyen-Orient. Les haines enchevêtrées et les menaces de génocide mutuel alimentent la confusion. Nous sommes bien sûr prompts à accepter les récits du terrorisme arabe (il serait répréhensible de les ignorer). Mais nous sommes réticents à reconnaître les récits du terrorisme israélien de facto en réponse. De fait, suggérer qu’Israël commet également des actes de terrorisme fait bondir les catholiques conservateurs américains.

La plupart des catholiques conservateurs se sentent poussés au silence. Si nous condamnons à juste titre le terrorisme du Hamas, nous ne pouvons pas nous résoudre à critiquer Israël. Les catholiques conservateurs les plus virulents refusent de citer une seule mesure politique israélienne significative à laquelle s’opposer. Il est dangereux pour la carrière d’un catholique conservateur américain d’être en désaccord avec la politique étrangère américaine. Il est fatal d’être en désaccord avec la politique étrangère d’Israël.

Les conservateurs qui s’opposent à certaines actions d’Israël suivent généralement le scénario des médias conservateurs traditionnels : un silence étudié. Il y a quelques années, j’ai noué une amitié informelle avec un présentateur de journal télévisé. Nos conversations à bâtons rompus ont abordé le sujet d’Israël et, même en privé, le présentateur a reconnu à voix basse l’influence excessive du lobby israélien sur les États-Unis. Bien qu’il ait été autrefois un correspondant de guerre intrépide au Vietnam, il tremblait à l’idée de s’opposer à la moindre décision politique israélienne. Un membre du Congrès m’a un jour confié que, pendant toutes ses années au Comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants, aucune loi n’avait été adoptée sans l’accord de l’AIPAC [American Israel Public Affairs Committee] , le lobby israélien.

Les débats sur l’efficacité du lobby israélien aux États-Unis mettent sans aucun doute mal à l’aise de nombreux observateurs catholiques américains. La dépendance des think tanks politiques à l’égard du financement de l’AIPAC est immense. Israël est un allié. Le Hamas est une organisation terroriste. Les preuves du carnage à Gaza sont omniprésentes, mais elles sont vite écartées comme des dommages collatéraux. Touts les méchants soutiennent la Palestine sur nos campus en scandant « Du fleuve à la mer », dans le but de rayer Israël de la carte. Nous ne devons pas nous faire d’illusions sur les intentions du Hamas. Mais nous ne devons pas non plus être naïfs quant aux intentions d’Israël.

Après la réponse israélienne à l’attaque terroriste du 7 octobre perpétrée par le Hamas, les autorités israéliennes ont exigé à plusieurs reprises qu’il n’y ait « aucune équivalence morale » dans l’évaluation de leur réponse aux attaques. The lady doth protest too much, methinks [Hamlet/La dame proteste trop, me semble-t-il]. William F. Buckley, Jr. a un jour décrit le salaire minimum comme étant soit oiseux, soit nuisible. Si les taux du marché sont supérieurs au salaire minimum, il est oiseux. Si le salaire minimum dépasse les taux du marché, il est nuisible car il décourage l’embauche.

De même, la demande d’Israël « pas d’équivalence morale » est soit oiseuse, soit nuisible. Elle est oiseuse si elle signifie qu’Israël a le droit de se défendre. Il a le droit, et il n’y a pas besoin d’un slogan pour justifier une réponse juste. Mais elle est nuisible si Israël l’utilise pour justifier une violence écrasante et aveugle. Les événements confirment cette dernière interprétation. Israël répond au meurtre de civils innocents par le meurtre écrasant de civils innocents.

Les autorités israéliennes insistent sur le fait que les attaques contre des civils sont des erreurs regrettables et expriment leurs regrets. D’autres n’acceptent pas l’explication officielle. Les « erreurs » sont trop fréquentes. Avec des dizaines de milliers de civils, dont des enfants (qui représentent près de la moitié de la population de Gaza), tués depuis la tristement célèbre attaque terroriste du 7 octobre, les arguments selon lesquels ces victimes sont des « dommages collatéraux » ou qu’elles sont causées par le Hamas qui utilise des civils comme boucliers humains ne sont plus plausibles. Ici, en Amérique, nous n’accepterions jamais qu’une équipe du SWATSpecial Weapons And Tactics » / armes spéciales et tactiques, équivalent américain du RAID]. tire sur une école catholique, tuant des centaines d’enfants, pour éliminer un criminel.

Les preuves abondantes des atrocités commises sont désormais irréfutables. Le site conservateur CatholicVote a mobilisé ses lecteurs pour soutenir les chrétiens de Gaza. Malheureusement, leur opposition aux attaques aveugles d’Israël est sectaire : elle trouve son origine dans le souci des Palestiniens catholiques plutôt que dans l’humanité de l’ensemble de la population gazaouie. Mais c’est un bon début. Une poignée d’Israéliens éminents, tels que l’ancien Premier ministre Ehud Olmert et le journal israélien Haaretz (qui ne sont vraisemblablement pas motivés par l’antisémitisme), ont condamné la politique d’affamement menée par Israël à Gaza.

Nous sommes des Américains loyaux. Nous sommes d’abord catholiques et nous croyons que le cinquième commandement s’applique à tous, y compris au Hamas, à Israël et à l’Amérique.

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