J’avoue que jusqu’à aujourd’hui, j’ignorais qui était Fabius Maximus….
Robert Royal (dont il faut saluer l’élégance du style, l’humour, et la culture classique, qu’il se garde d’étaler mais qui lui sert juste à illustrer son propos), universitaire américain et directeur du site conservateur « The Catholic Thing », puise dans la légende de la fondation de Rome racontée dans l’Enéide pour commenter la rencontre du pape avec le père Martin, et la triste parade des LGBT+++ avant hier dans la Basilique cœur du catholicisme.
L’attitude du Pape, ou plutôt, les « petites choses » qu’il n’a pas faites, l’ont laissé… disons légèrement inquiet.
Léon et l’effet Fabius Maximus
Robert Royal
www.thecatholicthing.org/2025/09/08/leo-and-the-fabius-maximus-factor/
8 septembre 2025
L’Énéide de Virgile, le poème épique sur la fondation de Rome que pratiquement tous les lettrés occidentaux ont lu depuis l’époque du Christ, contient une phrase qui a intrigué de nombreux lecteurs. Énée descend aux enfers. Il voit les âmes mauvaises punies, les bonnes jouissant des Champs Élysées (en gros, le paradis) et un défilé des futurs héros qui apporteront la gloire à Rome.
Un personnage en particulier est remarquable (et frustrant quand on est un étudiant qui essaie d’analyser le latin) : tu Maximus ille es, unus qui nobis cunctando restituis rem (« Tu es, Fabius Maximus, celui qui, seul, par tes atermoiements, as renouvelé notre État »).
Fabius Maximus était un général légendaire qui, grâce à une tactique rusée d’ « atermoiement », a vaincu le redoutable chef de l’armée carthaginoise, le plus grand adversaire de Rome, Hannibal.
Nous ne considérons pas souvent l’attermoiement comme un moyen de gagner des guerres, ni d’ailleurs de gagner quoi que ce soit. Et il est inhabituel de voir les Romains, qui à l’époque de Jésus conquéraient brutalement tous les territoires qu’ils voulaient, louer un praticien de la finesse militaire. Lorsque le Cunctator (« le temporisateur ») prit le pouvoir, un grand nombre de troupes romaines venaient d’être écrasées lors de la bataille de Cannes, et beaucoup pensaient que Rome devait simplement se rendre à Carthage. Mais Fabius Maximus rassembla la ville et entama une longue campagne d’usure, évitant les grandes batailles contre des adversaires trop puissants, mais affaiblissant l’ennemi par de nombreuses petites escarmouches. Les armées carthaginoises finirent par s’effondrer.
L’histoire romaine est inconnue de la plupart des lecteurs aujourd’hui. Mais tout cela m’est venu à l’esprit ces derniers temps, alors que je réfléchissais au pape Léon et à ce qui sera probablement un long pontificat. Les spéculations à ce sujet sont déjà lassantes et vont du désarroi à l’optimisme. Une chose que nous pouvons déjà commencer à voir, cependant, c’est qu’il n’est pas un homme de grandes batailles frontales, même si beaucoup de gens (moi y compris) aimeraient voir des actions rapides et énergiques.
Il est clairement du genre Fabius Maximus. L’effet cumulatif de nombreux petits actes déterminera le cours de l’Église pour les deux prochaines décennies et décidera si elle progressera lentement contre les nombreuses forces, internes et externes, qui sont prêtes – soyons francs – à la détruire.
Je crois depuis longtemps que le pape n’a pas à se comporter comme une sorte d’ambulance chaser [ndt: terme américain qui désigne un avocat sollicitant des clients sur les lieux d’une catastrophe. Il provient du stéréotype des avocats qui suivent les ambulances jusqu’aux urgences pour trouver des clients – wikipedia] mondial en s’immisçant dans ce que le monde considère comme les choses vraiment importantes. (L’appel récent du Vatican en faveur d’une solution à deux États en Israël, par exemple, non seulement proposait une impossibilité, mais constituait un abus de l’autorité morale de l’Église, qui n’a pas plus de perspicacité ou d’influence que quiconque).
Bien sûr, il faut dénoncer la guerre, décourager les crimes commis avec des armes à feu (sans pour autant penser qu’on a une solution au problème des tireurs de masse dans un pays lourdement armé comme les États-Unis), encourager l’accueil des étrangers (sans pour autant penser que ça, c’est la politique d’immigration), prôner le respect de la Création et mettre en garde contre les menaces de l’intelligence artificielle. Mais la véritable action, comme l’a souligné à plusieurs reprises le pape Léon, consiste à rencontrer Jésus-Christ et à vivre selon sa bonté et sa vérité.
Il suffit amplement à tout pape de nourrir et d’abreuver le peuple de Dieu et d’inviter ceux qui sont en dehors à rejoindre le troupeau – par la conversion et de petits pas quotidiens de repentance, et non par le suicide politiquement inspiré de la « diversité » et de l’« inclusion ».
Jusqu’à ces derniers jours, j’avais l’espoir que le pape Léon l’avait compris.
Après le fiasco du Jubilé LGBT le week-end dernier, j’ai des doutes.
Tout d’abord, nous avons assisté la semaine dernière au spectacle du père James Martin donnant une interprétation préventive des opinions du pape sur les LGBT et l’Église. Il a rapporté avoir « entendu » Léon lui dire de poursuivre son ministère dans la lignée de ce que le pape François avait déjà encouragé.
En tant qu’Américain, le pape Léon doit être conscient que ce genre de question est un sujet de discorde depuis des décennies, et pas seulement depuis le pontificat de Bergoglio. En 1976, le Detroit Call to Action (Robert Prevost avait 21 ans) militait déjà pour : le mariage et l’ordination des femmes, la communion pour les divorcés sans annulation, des changements dans l’enseignement sur l’homosexualité, la participation des laïcs à la gouvernance de l’Église. Comme l’a dit un jour un poète français, « Tout change, sauf l’avant-garde ».
Près d’un demi-siècle plus tard, à l’exception de déclarations confuses de François (nerveusement, dans une note de bas de page) sur la communion pour les personnes remariées et autres personnes en « situation irrégulière » ; du vague « accueil » et de la « sensibilisation » envers les LGBT sans aucun changement ouvert dans l’enseignement ; de la saga interminable des « diaconesses », qui n’a abouti à rien ; et de la confusion qui règne depuis plusieurs années autour de la synodalité, qu’est-ce qui a vraiment changé ? La digue est fissurée à certains endroits et pourrait facilement s’effondrer, mais elle a tenu bon jusqu’à présent.
Le pape Léon n’a pas rencontré personnellement, pendant le week-end, le contingent bizarre du Jubilé LGBT qui défilait dans Rome et revendiquait une forme d’accueil par l’Église. Il est impossible de croire qu’on ne lui ait pas demandé.
Le père Martin, qui a mené avec brio sa propre campagne d’usure – aidé et soutenu par les médias mainstream qui amplifient le moindre signe de faiblesse de l’Église pour en faire des victoires libérales – a préventivement avancé l’excuse que l’Ukraine, Gaza et le Myanmar occupaient déjà largement l’agenda de Léon. Mais un pape peut certainement accorder une brève rencontre à un groupe qu’il soutient, s’il le souhaite.
Mais Léon n’a pas non plus fait deux autres choses, petites en soi, mais nécessaires :
- Il devait annoncer que tout « accueil » des LGBT doit se faire dans le respect de la tradition morale immuable qui nous a été transmise par Moïse, Jésus, saint Paul, Augustin, Thomas d’Aquin, Alphonse de Liguori, Newman, Jean-Paul II, Benoît XVI et bien d’autres.
- Et il devait prendre des mesures – le calendrier officiel du Jubilé a d’ailleurs fait l’objet de nombreuses tergiversations à ce sujet – pour que l’événement LGBT, clairement orchestré par les suspects habituels au sein du Vatican, n’ait jamais lieu.
Il n’y a pas d’autres événements pour les groupes célébrant des péchés – les pickpockets ou les adultères. Pourquoi celui-ci, à moins que Léon, par son silence, n’ait l’intention de s’aligner sur ceux qui cherchent à provoquer une révolution morale dans l’Église ?
Qu’il l’ait voulu ou non, c’est la situation dans laquelle il s’est maintenant mis.
Ce sont là de gros manquements, et nous savons que de grands papes comme Jean-Paul et Benoît ont eux aussi lutté pour dompter les forces hétérodoxes dans l’Église.
Dans ce cas, Léon aurait pu facilement les bloquer grâce aux petites tactiques qu’il préfère. Car les enjeux sont importants : rien de moins que de tenir tête aux forces antichrétiennes dans notre monde, de protéger Rome – et nous tous.