La question de la reconnaissance par l’Eglise des politiciens qui défendent le « droit à » l’avortement est un « marronnier » qui revient régulièrement au centre des débats pour diviser les catholiques, ou ceux qui se présentent comme tels. Dernier épisode en date, la réponse du pape Léon XIV à un journaliste qui l’interrogeait à propos de la « récompense » (déclinée depuis) attribuée par l’Eglise américaine à un sénateur démocrate défenseur des migrants et fièrement « pro choice » . Le pape semblait mettre sur le même plan la peine de mort et l’avortement (cf. La déception Léon XIV). Une note du cardinal Ratzinger de 2004 lui répond. Et les mots sont sans ambiguïté – comme toujours, avec lui.
L’Église enseigne que l’avortement et l’euthanasie sont des péchés graves.
(…)
Toutes les questions morales n’ont pas le même poids moral que l’avortement et l’euthanasie. (…)
Bien que l’Église exhorte les autorités civiles à chercher la paix et non la guerre et à faire preuve de miséricorde et de prudence quand il s’agit de punir les criminels, il peut toujours être légitime de prendre les armes pour repousser un agresseur ou de recourir à la peine capitale.
Il peut il y avoir des divergences d’opinion, y compris au sein des catholiques, au sujet du fait d’entrer en guerre et d’appliquer la peine de mort mais ce n’est pas le cas en revanche quand il s’agit de l’avortement et de l’euthanasie.
Au débotté, par contre, Léon XIV ne prenait pas clairement position:
Je pense qu’il est important de prendre en considération l’ensemble du travail accompli par un sénateur au cours, si je ne me trompe, de ses quarante années de service au Sénat américain.
Je comprends les difficultés et les tensions. Mais je pense, comme je l’ai déjà dit par le passé, qu’il est important de prendre en considération de nombreuses questions liées aux enseignements de l’Église. Ceux qui disent « je suis contre l’avortement » mais qui sont favorables à la peine de mort ne sont pas vraiment pro-vie. Ceux qui disent « je suis contre l’avortement mais je suis d’accord avec le traitement inhumain des immigrants aux États-Unis », je ne sais pas si cela est pro-vie.
Il s’agit donc de questions très complexes et je ne sais pas si quelqu’un connaît toute la vérité (…)
Rappel
En 2004, alors que le candidat démocrate à la Maison Blanche était le « catholique » John Kerry, la question de la communion aux hommes politiques « pro-choice » avait déjà fait débat au sein de l’épiscopat américain, les cardinaux Burke et Chaput défendant une « ligne dure » et le cardinal Ratzinger, alors préfet de la CDF, leur avait transmis une note contenant les « principes généraux » sur la question.
Curieusement, on ne trouve pas trace de cette note dans les documents de la CDF mis en ligne sur le site du Vatican, Sandro Magister expliquait alors:
La note de Ratzinger était confidentielle, mais www.chiesa l’a publiée dans son intégralité. Elle donnait raison aux évêques intransigeants comme Burke et Chaput.
(cf. www.benoit-et-moi.fr/2020/2021/06/16/loffensive-pro-communion-a-biden/)
Autrement dit, sans l’autorité de la star des vaticanistes, on n’en aurait pas eu connaissance.
Pas étonnant, si l’on considère que l’un des destinataires de la lettre n’était autre que le sinistre et désormais-ex cardinal Mc Carrick, alors tout-puissant et au sommet de son influence, qui avait fait, et pour cause, tout ce qu’il pouvait pour faire disparaître la lettre, et qui disposait certainement de relais puissants au sein de la curie romaine pour y parvenir. Sandro Magister a raconté comment la lettre lui était quand même parvenue grâce à un évêque (non précisé, mais il s’agit probablement de Mgr Burke) qui était présent lors de l’Assemblée des évêques américains où la lettre avait été lue en 2004.
La note Ratzinger de 2004
Dignité de recevoir la Sainte communion. Principes généraux
par Joseph Ratzinger
1. Se présenter pour recevoir la sainte communion devrait être une décision consciente, basée sur un jugement raisonné concernant sa propre dignité à le faire, selon le critère objectif de l’Église, en se posant des questions telles que : « Suis-je en pleine communion avec l’Église catholique ? Suis-je coupable d’un péché grave ? Suis-je sous le coup d’une peine (p.ex. excommunication, interdit) qui m’empêche de recevoir la Sainte Communion ? Me suis-je préparé en jeûnant au moins une heure ? ». La pratique consistant à se présenter sans discernement pour recevoir la sainte communion, en tant que simple conséquence du fait d’être présent à la messe, est un abus qui doit être corrigé (cf. Instruction « Redemptionis Sacramentum », §§ 81, 83).
2. L’Église enseigne que l’avortement et l’euthanasie sont des péchés graves. La lettre encyclique Evangelium vitae, qui se réfère aux décisions judiciaires ou aux lois civiles qui autorisent ou font la promotion de l’avortement ou de l’euthanasie, affirme clairement qu’il y a une « obligation grave et précise de s’y opposer par l’objection de conscience. […] Dans le cas d’une loi intrinsèquement injuste, comme celle qui admet l’avortement ou l’euthanasie, il n’est donc jamais licite de s’y conformer, ‘ni … participer à une campagne d’opinion en faveur d’une telle loi, ni … donner à celle-ci son suffrage’ (§ 73). Les chrétiens, de même que tous les hommes de bonne volonté, sont appelés, en vertu d’un grave devoir de conscience, à ne pas apporter leur collaboration formelle aux pratiques qui, bien qu’admises par la législation civile, sont en opposition avec la Loi de Dieu. En effet, du point de vue moral, il n’est jamais licite de coopérer formellement au mal. […] Cette coopération ne peut jamais être justifiée en invoquant le respect de la liberté d’autrui, ni en prenant appui sur le fait que la loi civile la prévoit et la requiert » (§ 74).
3. Toutes les questions morales n’ont pas le même poids moral que l’avortement et l’euthanasie. Par exemple, si un catholique était en désaccord avec le Saint-Père sur l’application de la peine capitale ou sur la décision d’entrer en guerre, il ne serait pas pour cette raison considéré indigne de se présenter pour recevoir la sainte communion. Bien que l’Église exhorte les autorités civiles à chercher la paix et non la guerre et à faire preuve de miséricorde et de prudence quand il s’agit de punir les criminels, il peut toujours être légitime de prendre les armes pour repousser un agresseur ou de recourir à la peine capitale. Il peut il y avoir des divergences d’opinion, y compris au sein des catholiques, au sujet du fait d’entrer en guerre et d’appliquer la peine de mort mais ce n’est pas le cas en revanche quand il s’agit de l’avortement et de l’euthanasie.
4. Outre le jugement individuel concernant sa propre dignité à se présenter pour recevoir la sainte eucharistie, le ministre de la sainte communion peut lui-même se trouver dans une situation où il doit refuser de distribuer la sainte communion à quelqu’un, comme dans les cas d’une excommunication déclarée, d’un interdit déclaré ou de la persistance dans un péché grave manifeste (cf. canon 915).
5. Concernant le péché grave d’avortement ou d’euthanasie, quand la coopération formelle d’une personne devient manifeste (ce qui, dans le cas d’un homme politique catholique, s’entend par le fait de faire régulièrement campagne pour des lois permissives en matière d’avortement et d’euthanasie), son pasteur devrait s’entretenir avec lui pour l’informer de l’enseignement de l’Église, l’informer qu’il ne doit pas se présenter pour recevoir la sainte communion tant qu’il ne met pas fin à sa situation de péché objective et l’avertir qu’autrement, on lui refusera l’Eucharistie.
6. Quand « ces précautions n’ont pas eu d’effet ou non pas été possibles » et que la personne en question, avec une persistance obstinée, se présente malgré tout pour recevoir la sainte communion, « le ministre de la distribution de la communion doit se refuser de la donner » (cf. Conseil Pontifical pour les Textes Législatifs, « Déclaration sur la communion pour les personnes divorcées et remariées [24 juin 2000] », §§ 3-4). Cette décision n’est pas une sanction ni une punition à proprement parler. Pas plus que le ministre de la sainte communion ne pose un jugement sur la culpabilité subjective de la personne, il s’agit plutôt d’une réaction à l’indignité publique de la personne à recevoir la sainte communion à cause d’une situation objective de péché.
[N. B. Un Catholique se rendrait coupable de coopération formelle avec le mal et serait donc indigne de se présenter lui-même pour recevoir la sainte communion s’il votait délibérément pour un candidat précisément à cause de la position permissive de ce candidat en matière d’avortement ou d’euthanasie. Lorsqu’un Catholique ne partage pas la position d’un candidat en faveur de l’avortement ou de l’euthanasie mais vote pour ce candidat pour d’autres raisons, il s’agit d’une coopération matérielle éloignée, qui peut être permise en présence de raisons proportionnées.]