La question s’impose une fois de plus, ce n’est pas la dernière, à l’occasion de la rencontre du pape, le 23 octobre dernier, avec les « Mouvements populaires » (une façon pudique de nommer les mouvements marxistes en Amérique Latine), objets de la prédilection de François qui les a reçus à de nombreuses reprises et se voyait volontiers en leader mondial des peuples opprimés.
Dans son discours, Léon XIV a repris de façon appuyée la rhétorique bergoglienne, acclamé par « ceux qui recherchent à tout prix une continuité entre le pape François et Léon XIV ».
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Andrea Gagliarducci reprend ici l’argument de la récupération des symboles, qui dément partiellement cette continuité absolue. Mais aussi, ce qui est très intéressant, il explique que Léon XIV n’a probablement pas composé une équipe de « nègres » qui lui serait propre, se fiant donc à une curie vaticane encore largement imprégnée des idées de François pour rédiger les discours qu’il prononce, en lisant les texte préparés (contrairement à l’habitude de son brouillon prédécesseur, qui écartait systématiquement les textes préparés pour broder à brûle-pourpoint et en roue libre).
Des textes, donc, qu’il n’a pas écrit lui-même… mais que manifestement, il approuve, confirmant, une fois de plus, une discontinuité dans la forme, mais une continuité sur le fond.
Léon XIV continue – jusqu’à présent – à travailler avec la structure qui l’a précédé, avec les mêmes ghostwriters que le pape François, avec un monde qui, aujourd’hui, ne veut pas faire marche arrière, car tout recul signifierait une amputation, voire une trahison, du travail qu’ils ont accompli.
Pape Léon XIV : qui est-il vraiment ?
Andrea Gagliarducci
www.mondayvatican.com/vatican/pope-leo-xiv-who-is-he-really
27 octobre 2025

Le 23 octobre, le pape Léon XIV a prononcé un discours devant les participants à la Rencontre mondiale des mouvements populaires, et ce discours a remis au centre des préoccupations une question fondamentale : qui est vraiment Léon XIV ?
C’est une question que tout le monde s’est posée, pratiquement dès le début de ce pontificat encore très récent, et il est plus que juste de dire que les remarques de Léon à cette occasion le font ressembler beaucoup à son prédécesseur controversé.
Le discours adressé aux mouvements populaires rappelait en tout point un discours du pape François. Tous les points forts du pape sud-américain y étaient présents, de l’idée que le centre se voit mieux depuis la périphérie jusqu’au soutien de l’Église aux luttes des mouvements populaires pour la terre, le logement et l’emploi, en passant par l’exaltation de la recherche de solutions par la base par les mouvements populaires, car les solutions ne peuvent être l’apanage des élites.
C’est la deuxième fois en un mois que Léon XIV tient des propos similaires à ceux du pape François. La première fois, c’était lors de la publication de Dilexi Te, une autre exhortation, typiquement « franciscaine » dans son ton et son approche. À cette occasion, cependant, Léon XIV avait clairement indiqué qu’il avait hérité d’un projet de son prédécesseur et que tout devait être adapté à un climat, un environnement et une éducation différents.
Toutefois, dans le cas du discours aux mouvements populaires, les remarques étaient celles de Léon XIV – ou du moins de ses ghostwriters – qui parsèment de plus en plus leurs discours de citations du pape François. Quel que soit celui qui a rédigé le discours, il l’a toutefois fait approuver et lire par le pape, et il faut donc en conclure que Léon XIV était d’accord avec son contenu et son ton.
Le fait est que le discours aux mouvements populaires s’inscrit à la fois dans la continuité et en contradiction avec ce qu’a été le pontificat de Léon XIV jusqu’à présent.
En s’adressant aux mouvements populaires, Léon XIV a choisi de s’adresser à un monde sud-américain unique, que certains ont résumé comme « le Forum social amené au Vatican ». Il l’a fait du point de son point de vue d’évêque missionnaire en Amérique du Sud. Pourtant, il a également épousé ces luttes, revendiquant la culture originelle des peuples engagés dans les mouvements populaires.
Dans un message adressé le 14 octobre dernier aux réseaux des peuples autochtones et aux théologiens de la théologie autochtone, Léon XIV avait en effet affirmé l’importance des cultures autochtones. Cependant, il avait également souligné que « tout notre discernement historique, social, psychologique ou méthodologique trouve son sens ultime dans le mandat suprême de faire connaître Jésus-Christ ».
Il est intéressant de noter que la référence au Christ est absente des discours adressés aux mouvements populaires, alors que Léon XIV a constamment réaffirmé la centralité du Christ dans ses propres écrits et dans ses remarques improvisées – voir par exemple son dialogue avec les participants au Jubilé des Équipes synodales. Il est fait référence à la civilisation de l’amour souhaitée par Jésus, mais cette civilisation de l’amour semble avoir une construction particulièrement sociale, plutôt que réelle.
Manifestement, le discours aux mouvements populaires a réveillé ceux qui recherchent à tout prix une continuité entre le pape François et Léon XIV. Ils se sont empressés de considérer les remarques adressées aux mouvements populaires comme une preuve irréfutable d’une continuité parfaite, et d’insister sur le fait que ceux qui notent une réelle différence entre le pape François et Léon XIV se trompent au moins sur l’homme nouveau.
Pourtant, les discontinuités sont bien là, dans les symboles systématiquement refusés pendant le pontificat de François, depuis la mozette rouge que Léon XIV portait dès sa première apparition sur la Loggia delle Benedizioni jusqu’au cérémonial d’État accepté et mis en œuvre lors de sa visite au Quirinal – la résidence du président de la République italienne – le 14 octobre dernier.
Au Quirinal, Léon XIV a également utilisé le titre de Primat d’Italie, tandis que dans le livre [d’entretiens avec Elise Ann Allen] León XIV ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI, il avait également donné une définition différente de la synodalité, ce qui démontre que Léon n’a pas l’intention d’adopter toutes les structures et tous les schémas mis en place par le pape François en matière de questions synodales.
Qui est donc vraiment Léon XIV ?
Est-il le pape occidental qui connaît les symboles et qui vit la doctrine de l’Église selon la tradition ? Ou est-il le successeur de François, influencé d’une certaine manière par son expérience d’évêque missionnaire en Amérique latine, dont il comprend très bien les thèmes et les problèmes ? Léon XIV est-il le pape qui met le Christ au centre ou le pape qui réaffirme son soutien aux mouvements populaires sans mentionner le Christ ?
Ici, il convient de faire une parenthèse, une digression.
Au début du pontificat de François, celui-ci a hérité de la tradition selon laquelle, à chaque rencontre avec les évêques lors de leurs visites ad limina, le pape prononçait un discours, généralement préparé par la Secrétairerie d’État. En 2015, lors de la visite ad limina des évêques allemands, le pape François a prononcé son discours préparé, qui a été publié par le Bureau de presse du Saint-Siège, comme il est d’usage. Ce discours contenait une invective sévère contre l’Église allemande, soulignant notamment la perte de fidèles.
Le pape François ne voulait pas attaquer de front l’Église allemande. Le processus synodal 2021-2024 lui-même était, dans un sens important, la réponse du pape François à la Voie synodale du peuple de Dieu en Allemagne. François pensait probablement que le fait de placer l’Église dans un état synodal permanent absorberait les explosions progressistes allemandes.
Il s’est trompé.
Cette situation a toutefois conduit François à décider de ne plus préparer de discours. Il n’a tenu que des réunions à huis clos avec les évêques, s’adressant à tous, évitant ainsi les textes qui, rédigés en dehors de son cercle de fidèles, auraient pu trahir sa propre pensée.
Léon XIV continue – jusqu’à présent – à travailler avec la structure qui l’a précédé, avec les mêmes ghostwriters que le pape François, avec un monde qui, aujourd’hui, ne veut pas faire marche arrière, car tout recul signifierait une amputation, voire une trahison, du travail qu’ils ont accompli.
Léon n’a pas encore sa propre équipe de rédacteurs. Il n’a pas encore d’équipe, pas vraiment. Il est facile pour le pape, confronté à tant de questions, de se contenter de s’appuyer sur un texte écrit, qu’il ait été vérifié ou édité au préalable ou non.
La question initiale demeure : qui est vraiment Léon XIV ? Les décisions gouvernementales ne l’ont pas encore défini – un seul chef de dicastère a été choisi, Mgr Filippo Iannone, qui lui a succédé au Dicastère des évêques – tandis que la lune de miel avec les médias semble compromise chaque fois que le pape s’exprime de manière impromptue.
Léon XIV est un pape de la nouvelle génération, mais il lui arrive parfois de penser comme l’ancienne génération. Que fera Léon XIV pour se constituer sa propre équipe, y compris ceux qui rédigent ses discours ?
Telle est la question.