En marge de l’attribution du Prix Ratzinger 2025 au chef d’orchestre Riccardo Muti, un bel article de Luigi Badilla retrace l’histoire du rapport entre les papes post-conciliaires et la musique sacrée, de Paul VI à Benoît XVI.
Une belle histoire, malheureusement interrompue par El Papa qui, le 22 juin 2013, snoba grossièrement un concert organisé en son honneur dans la salle Paul VI, déclarant qu’il n’était pas « un prince de la Renaissance, qui descend dans la cour du palais pour s’occuper de ces choses » (phrase jamais démentie!) et laissant comme souvenir l’image d’un fauteuil vide, devenu depuis lors un emblème du pontificat.
Espérons – vivement – que Léon XIV saura mettre un point final à cette vilaine « parenthèse », en remettant lui-même le Prix Ratzinger, le 12 décembre prochain, au lauréat de cette année..

22 juin 2013
Le retour des concerts au Vatican. La musique et les papes.
Il y a quarante ans, Herbert van Karajan dirigeait Mozart dans la basilique Saint-Pierre, et recevait l’Eucharistie, avec sa famille, des mains du pape saint Jean-Paul II
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L’annonce de la Fondation vaticane « Joseph Ratzinger – Benoît XVI » confirmant l’attribution au chef d’orchestre italien Riccardo Muti du « Prix Ratzinger 2025 », le 12 décembre prochain, est une nouvelle non seulement réjouissante et inattendue, mais aussi d’une grande importance, notamment parce que c’est le pape Léon XIV qui remettra cette prestigieuse distinction, relativement récente mais parmi les plus célèbres au monde.
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À cette occasion, le maestro, âgé de 84 ans, dirigera un concert en hommage à l’évêque de Rome, dont le programme n’est pas encore connu. Riccardo Muti revient ainsi diriger au Vatican près de quarante ans après sa première fois en 1986 («Messe du sacre» de Luigi Cherubini). La dernière fois, c’était en 2012.
La première fois, il y a près de soixante ans.
Après une pause due au pontificat du pape Bergoglio, qui n’appréciait pas ce type d’événements, le Vatican renoue avec une habitude, une tradition née en 1966, lorsque l’orchestre symphonique de la RAI offrit une soirée symphonique au pape Saint Paul VI. C’était le 20 avril 1966. Les chefs d’orchestre étaient Nino Antonellini et Piotr Wollny. L’événement avait eu lieu à l’Auditorio Pio de la via della Conciliazione, aujourd’hui Auditorium de Sainte-Cécile. La même année avait commencé la construction de la salle conçue par le célèbre architecte Pier Luigi Nervi, inaugurée en 1971, et depuis lors lieu privilégié pour les concerts du Vatican.
Ce concert, il y a près de 60 ans, était une première. Puis, pour diverses raisons, ce type d’événement s’est répété au fil des décennies, avec des moments véritablement historiques, comme par exemple lorsque l’orchestre de la Radio-Télévision italienne est entré dans la basilique Saint-Pierre pour interpréter la « Missa Solemnis » de Ludwig van Beethoven. C’était le 23 mai 1970 et l’orchestre était dirigé par Wolfgang Sawallisch à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’ordination sacerdotale du Souverain Pontife.
Paul VI, homme de grande culture musicale, admirait beaucoup les œuvres de J.S. Bach, mais aussi celles de W. A. Mozart, qu’il connaissait assez bien. Le maestro italien Gaetano Orizio, son ami de jeunesse, raconta que Giovanni Battista Montini avait un « faible » particulier pour l’Aria sulla quarta corda (Suite n° 3, BWV 1068) de Bach. D’autres témoignages faisant autorité indiquent que le pape Montini, pendant ses journées à Castel Gandolfo, écoutait souvent différents morceaux de concert, presque toujours les classiques les plus connus : Haendel, Haydn, Mozart, Bach et Beethoven. Il appréciait également le Stabat Mater, en particulier ceux de Palestrina, Scarlatti et Pergolesi.
Le Pape Karol Wojtyla.
Jeune homme, le pape Jean-Paul II était un grand amateur de musique classique, qui l’accompagnait souvent dans son travail. En Pologne, il assistait régulièrement à des concerts, parfois même en dehors de Cracovie, où la vie musicale était intense. Continuer à le faire au Vatican était pour lui naturel et agréable. Outre la musique classique, il assistait également à des concerts de musique populaire et des dizaines d’artistes de renommée mondiale chantaient pour lui.
Le pape Wojtyla était l’ami de nombreux grands hommes et femmes de musique, compositeurs, chefs d’orchestre et solistes lyriques. Lorsqu’il les rencontrait, il allait au-delà du protocole et discutait de musique. Plusieurs de ces personnalités se souviennent que Jean-Paul II parlait avec beaucoup d’émotion lorsqu’il évoquait certains concerts donnés en sa présence dans la salle Paul VI.
Un événement exceptionnel eut lieu le 29 juin 1985, solennité des saints apôtres Pierre et Paul. La messe du pape Jean-Paul II dans la basilique Saint-Pierre fut alors célébrée avec un orchestre et un chœur venus d’Allemagne, dirigés par le célèbre et unique Herbert von Karajan, chef d’orchestre autrichien (1908-1989), âgé et malade. La Messe du Couronnement de W. A. Mozart (« Krönungs-Messe » K.317) fut alors interprétée par quatre figures lyriques de grand prestige professionnel : la soprano Kathleen Battle, la contralto Trudeliese Schmidt, le ténor Gösta Winbergh et la basse Ferruccio Furlanetto.
Malgré diverses critiques, parfois acerbes et déplacées, adressées au pape Wojtyla parce que l’événement était considéré comme un abandon au modernisme, ce fut un moment émouvant. Il était particulièrement touchant de voir le maestro von Karajan, alors très affaibli et ayant de grandes difficultés à marcher, accompagné de sa femme et de ses filles, s’approcher du pape pour recevoir la communion. À l’époque, la foi catholique du maestro n’était pas très connue, la grande majorité le considérant comme protestant. Et certains, mal informés n’ont pas manqué de crier au scandale parce que le Souverain Pontife avait donné l’Eucharistie à un « non-catholique ».
Joseph Ratzinger.

Le pape Benoît XVI « qui priait en musique », grand connaisseur de musique classique et sacrée dès son plus jeune âge, qu’il étudia dans différentes circonstances car elle faisait partie intégrante de la question liturgique, sujet qu’il suivait avec beaucoup d’attention et de préparation, continua au Vatican son habitude d’écouter de la musique classique jusqu’à la fin. Outre ses connaissances, parfois étonnamment techniques, il était lui-même pianiste et ne refusait pas de jouer du piano lorsque l’occasion et le cadre s’y prêtaient.
Au cours de son pontificat, il a participé en tant qu’invité spécial à de nombreux concerts et, à certaines occasions, il a fait des suggestions lors de la préparation du programme, comme lorsqu’il a demandé la Symphonie n° 9 op. 95 « Du Nouveau Monde » d’A. Dvorak, qui a ensuite été dirigée par le Vénézuélien Gustavo Dudamel.
Des concerts lui ont également été offerts dans les villas pontificales de Castel Gandolfo.
Jean-Paul II et Benoît XVI ont parfois souhaité intervenir à la fin des concerts et on peut lire leurs textes d’une grande beauté, originaux et encourageants, qui invitent à des réflexions peu fréquentes.
La parenthèse du pape Bergoglio.

Toute cette belle tradition a été interrompue le 22 juin 2013 lorsque le nouvel évêque de Rome, le pape François, élu trois mois auparavant, n’a pas pris part au concert déjà programmé pour célébrer l’Année de la foi voulue par le pape Ratzinger. Tout s’est passé de manière inattendue et sans préavis. Jusqu’à quelques minutes avant le début de la soirée, la chaise papale était au centre de la salle Paul VI et l’on attendait seulement l’entrée du Souverain Pontife. C’est finalement Mgr Rino Fisichella, alors président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, qui a annoncé avec un embarras évident l’absence du Saint-Père en raison d’« une tâche urgente et imprévue à laquelle il doit faire face ».
Le fauteuil vide.
Une phrase attribuée au pape Bergoglio, plutôt bourrue, jamais démentie, circulait déjà parmi les journalistes et est désormais entrée dans l’histoire du pontificat. Le pape, a-t-on immédiatement dit et écrit, a précisé : « Je ne suis pas un prince de la Renaissance qui descend dans la cour du palais pour s’occuper de ces choses ».
Le père Lombardi, porte-parole du Saint-Siège, s’est contenté de préciser qu’il n’y avait pas de raisons de santé, comme on le supposait face au comportement inexplicable du pape.
Voici les mots du vaticaniste du Corriere della Sera, Gian Guido Vecchi, commentant ce qui s’était passé :
Cette chaise vide au centre de la salle Paul VI est destinée à devenir une image symbolique du pontificat, alors qu’hier après-midi, les invités et les autorités écoutaient, quelque peu déconcertés, le « Grand concert de musique classique pour l’Année de la foi » en l’absence, plutôt qu’en présence, du pape.
Peut-être est-ce parce que, l’autre jour, s’adressant aux nonces du monde entier, François avait de nouveau dénoncé la « mondanité spirituelle » qui est la « lèpre » de l’Église, le fait de « céder à l’esprit du monde » qui « expose nos pasteurs au ridicule », cette « sorte de bourgeoisie de l’esprit et de la vie qui pousse à se reposer, à rechercher une vie confortable et tranquille ».
Le fait est que personne n’avait jamais annoncé ce qui est arrivé à l’archevêque Rino Fisichella lorsque, à 17h30, tout le monde attendait l’entrée du pape dans la salle : « Le Saint-Père ne pourra être présent en raison d’une obligation urgente et imprévue ».
(Source)
« La Neuvième » de Ludwig van Beethoven.
Dans le programme du concert en l’absence du pape François, le clou du spectacle était la Neuvième Symphonie de Beethoven. Elle avait été annoncée, comme cela s’est effectivement produit malgré l’absence embarrassante du Souverain Pontife, avec la participation de l’Orchestre symphonique national de la RAI dirigé par Juraj Valčuha (Slovaquie, 1976), les solistes Sabina von Walther, Julia Gertseva, Joerg Schneider, Joseph Wagner et le Chœur de l’Académie Sainte-Cécile.
La Neuvième Symphonie de Beethoven, en présence d’un pape, avait déjà été jouée auparavant dans le cadre de la VIIe Rencontre mondiale des familles, le 12 juin 2012 à Milan (Orchestre et Chœur du Teatro della Scala). Le chef d’orchestre était alors le célèbre maestro argentin Daniel Barenboim (Buenos Aires, 1942). À la fin du concert, le pape Ratzinger a prononcé un discours qui a ensuite été très apprécié pour sa profondeur et son originalité. (Texte complet)
Un beau retour.
La présence, et certainement le discours que prononcera le 12 décembre le pape Léon XIV à l’occasion de la remise du prix Ratzinger au maestro Riccardo Muti, marque un beau retour de la musique au Vatican. C’est un magnifique exemple donné par le pape. C’est un événement qui revêt une importance culturelle considérable et qui met fin à une parenthèse peu heureuse et inexplicable [ndt, pas vraiment!!!].
Le désormais pape émérite Benoît XVI, remerciant pour l’attribution du doctorat « honoris causa » par l’Université pontificale « Jean-Paul II » de Cracovie et l’Académie de musique de Cracovie (Pologne – 4 juillet 2015), expliquant ce qu’est réellement la musique pour lui, a indiqué « trois lieux »:
Tout d’abord, « l’expérience de l’amour », a-t-il dit. (…)
« Lorsque les hommes ont été saisis par l’amour, une autre dimension de l’être s’est ouverte à eux, une nouvelle grandeur et une nouvelle ampleur de la réalité. Et cela les a également poussés à s’exprimer d’une manière nouvelle ».
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Ensuite, « l’expérience de la tristesse, le fait d’être touché par la mort, la douleur et les abîmes de l’existence ».
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Enfin, « la rencontre avec le divin, qui depuis le début fait partie de ce qui définit l’humain. C’est d’autant plus ici que se manifeste le totalement autre et le totalement grand qui suscitent chez l’homme de nouvelles façons de s’exprimer. Peut-être peut-on affirmer qu’en réalité, même dans les deux autres domaines – l’amour et la mort – le mystère divin nous touche et, en ce sens, c’est le fait d’être touché par Dieu qui constitue globalement l’origine de la musique ».
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« On peut dire, a résumé Benoît XVI, que la qualité de la musique dépend de la pureté et de la grandeur de la rencontre avec le divin, de l’expérience de l’amour et de la douleur. Plus cette expérience est pure et vraie, plus la musique qui en naît et s’y développe sera pure et grande ».
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Ma traduction complète: benoit-et-moi.fr/2015-II/benot-xvi/le-retour-de-benoit-xvi