On peut s’étonner du nombre inhabituel de documents voulus par François et préparés sous son règne, mais qui ne sont publiés qu’aujourd’hui. Ce qui est grave, c’est que Léon XIV appose sa signature au bas de ces documents Tucho-bergogliens. Rien ni personne ne peut l’y contraindre – en principe: un pape qui signe un document en assume la responsabilité, on doit donc supposer que ce document reflète exactement ses convictions.
Alors pourquoi Léon XIV se considère-t-il comme lié à son prédécesseur dans les questions doctrinales?
Le fait que Fernández et sa ligne puissent se maintenir au-delà de la mort de François dans le nouveau pontificat, malgré des erreurs persistantes, a moins à voir avec une brillante théologie qu’avec un réseau de loyautés personnelles qui s’est développée au fil des ans en Argentine et qui s’avère étonnamment résistante au Vatican.
Le problème Tucho : la crise permanente d’un protégé du pape
L’énigme Fernández : qu’est-ce qui lui permet de conserver son rang et sa réputation ?
Giuseppe Nardi
6 décembre 2025
(d’après The Wanderer)
- L’article de Charles Collins cité plus bas, en anglais: cruxnow.com/news-analysis/2025/11/how-do-you-solve-a-problem-like-fernandez

Aux Etats-Unis, chaque année pendant l’Avent, la télévision diffuse The Sound of Music [en français: « La mélodie du bonheur », ndt].
Charles Collins, ancien collaborateur de Radio Vatican et aujourd’hui rédacteur en chef du portail d’information catholique américain [progressiste] Crux, rappellent que les religieuses y chantent, perplexes, à propos d’une jeune novice nommée Maria, toujours confuse et imprévisible : « How do you solve a problem like Maria? ».
C’est précisément cette phrase qui vient à l’esprit de Collins à propos du cardinal Víctor Manuel Fernández, cet intime argentin de deux pontificats déjà, qui, depuis sa nomination en 2023 à la tête du dicastère pour la doctrine de la foi, sème plus de troubles que ne le permet cette fonction. Et même, pour beaucoup, le préfet apparaît comme un personnage toujours « confus et imprévisible » – sauf qu’il ne s’agit pas ici d’une comédie musicale, mais du centre névralgique du magistère ecclésiastique.
Un préfet en perpétuelle crise
Victor Manuel Fernández, surnommé « Tucho », étroitement lié à Jorge Mario Bergoglio depuis des décennies, a bénéficié sous le pape François d’une immunité remarquable face aux critiques et d’une liberté notable pour transposer la théologie dans une prose pastorale très personnelle. Cette protection bergoglienne, qui remontait au moins à 1997 et qui ne s’explique pas vraiment, a propulsé Fernández à des postes toujours plus élevés – chacun d’entre eux étant trop grand pour lui, selon les critiques qui le connaissent bien.
Ses publications antérieures, notamment les petits livres souvent cités sur « le baiser » et « l’orgasme », auraient pu être excusées comme des naïvetés de jeunesse s’il n’avait pas déjà eu près de 40 ans et n’avait pas été ordonné prêtre depuis de nombreuses années au moment de leur rédaction.
Mais même dans ce cas, on aurait pu fermer les yeux s’il avait ensuite, en tant que nègre littéraire et souffleur de Bergoglio, fait preuve d’une ligne claire, d’une profondeur intellectuelle ou au moins d’un tact politique ecclésiastique, au plus tard après l’élection de ce dernier au poste de pape.
Mais tout cela est étonnamment peu visible. En revanche, depuis son entrée en fonction à Rome, les incidents s’enchaînent comme les perles d’un collier, à la différence près que ces perles érafleront à chaque fois un peu plus la façade de Rome.
Était-ce là l’intention, la dernière « farce » bergoglienne, afin de démanteler complètement le Saint-Office, la Congrégation pour la doctrine de la foi, profondément détestée dans certains cercles ?
Le scandale autour de Fiducia supplicans a été un exemple parfait de cette dramaturgie destructrice. En autorisant les bénédictions pour les couples en situation irrégulière, y compris explicitement pour les couples homosexuels, Fernández a semé la discorde au sein de l’Église catholique mondiale comme aucun autre document papal récent ne l’avait fait auparavant.
Le 11 septembre 2023, Fernández a pris ses fonctions à Rome en tant que préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et dès le 18 décembre, il a présenté à François Fiducia supplicans, que ce dernier a signé sans hésiter. Le rythme est trop rapide pour ne pas supposer que le protégé et le mentor n’avaient pas déjà effectué un travail préparatoire depuis longtemps.
Les conférences épiscopales africaines en ont refusé l’application, l’Église grecque-catholique ukrainienne, les évêques de Hongrie, des Pays-Bas, d’Astana et d’autres ont déclaré publiquement qu’ils ignoreraient ce document, et l’Église copte orthodoxe a rompu le dialogue avec Rome.
Pendant des semaines, les autorités vaticanes ont dû faire un travail d’apaisement, Tucho lui-même s’en chargeant avec l’embarras qui lui est propre (les bénédictions homosexuelles ne doivent pas durer plus de 15 secondes) ; jusqu’à ce que le pape François lui-même doive intervenir pour calmer le jeu et improviser des « restrictions » acrobatiques en duo avec Fernández. Ce que François a fait sans manquer de lancer ses piques habituelles et de traiter les détracteurs d’hypocrites et d’idéologues.
Les bergogliens n’ont pas répondu à la critique proprement dite, à savoir que Fiducia supplicans occulte la vérité. Globalement, Fiducia supplicans ne peut être comprise que dans le contexte de la capitulation de François en matière d’homosexualité. Même ceux qui sont favorables à Bergoglio n’ont pas pu s’empêcher de penser qu’avec Tucho Fernández à la tête du dicastère de la foi, cette autorité ecclésiastique centrale qu’il était censé protéger a été mise à feu et à sang.
Outre d’autres incidents et échecs, l’épisode autour de la note doctrinale Mater populi fideis, ce document qui a pratiquement interdit le terme Corredemptrix pour Marie – et tout cela sans présenter la moindre justification théologique convaincante. Fernández a ensuite réitéré ses propos dans une interview, déclarant que l’on pouvait utiliser ce titre à titre privé, mais pas officiellement, et que la décision ne constituait pas une condamnation des utilisations antérieures par de nombreux saints et papes, mais s’appliquait « toujours », mais dans le sens « à partir de maintenant », ce qui n’était guère de nature à apaiser la confusion.
La récente note doctrinale Una caro, qui prétend aborder la question de la polygamie en Afrique, mais qui en réalité se réfère presque exclusivement aux théologiens européens du milieu du XXe siècle, semble tout aussi malvenue. Pas de réalités anthropologiques, pas de bouleversements sociaux concrets, pas de regard sur les enfants et les femmes qui sont victimes de la polygamie. On a l’impression que le préfet Fernández, spécialiste des baisers, s’attache au thème de la sexualité et s’adresse moins à l’Église qu’à un auditoire universitaire (?) qui se trouve par hasard à Rome.
Un système de protection et ses conséquences
Jorge Mario Bergoglio, découvreur et grand mentor de Tucho, est mort le 21 avril 2025.
Le fait que Fernández et sa ligne puissent se maintenir au-delà de sa mort dans le nouveau pontificat, malgré des erreurs persistantes, a moins à voir avec une brillante théologie qu’avec un réseau de loyautés personnelles qui s’est développée au fil des ans en Argentine et qui s’avère étonnamment résistante au Vatican.
Les promotions accordées à d’anciens collaborateurs argentins en sont une preuve éloquente.
Daniel Pellizzon en est un exemple. Pellizzon a classé les archives personnelles de Bergoglio en 2011/2012, puis a travaillé avec Tucho Fernández à l’Université catholique pontificale d’Argentine, a été ordonné prêtre en 2018, est devenu secrétaire personnel du pape François en 2023 et a été renvoyé à Buenos Aires après la mort de ce dernier : si quelqu’un qui a été renvoyé du séminaire et qui, plus tard, « par miséricorde » (et grâce à une intervention), a tout juste réussi à être ordonné prêtre, peut aujourd’hui prendre en charge l’une des paroisses les plus attrayantes de Buenos Aires, ce n’est pas un hasard, mais l’expression d’un système qui ne récompense pas les compétences professionnelles, mais l’appartenance à un cercle.
Ceux qui en font partie sont promus et protégés ; ceux qui n’en font pas partie disparaissent du champ de vision et, malgré toutes leurs compétences, ne deviennent rien. Et dans ce système, mis en place et encouragé par Jorge Mario Bergoglio, Fernández évolue comme un poisson dans l’eau.
Tout cela nous ramène à la question centrale : comment résoudre un problème tel que Tucho Fernández ? Alors que dans le film, la novice rebelle nommée Maria est simplement transférée dans un nouvel environnement où elle s’épanouit, le Vatican ne dispose d’aucune option comparable.
Où un préfet de la doctrine de la foi pourrait-il être « muté » sans que la fonction elle-même n’en pâtisse ?
Mais ce n’est pas la bonne question. Et lorsque, dans des moments décisifs, on pose les mauvaises questions, il faut aussi se demander pourquoi.
Le mal est déjà fait. Et il faut ajouter que celui-ci était précisément voulu par François, qui menait une politique du personnel très marquée et ciblée.
Ce qui semble plus grave, c’est que Léon XIV appose sa signature au bas des documents Tucho-bergogliens. Rien ni personne ne peut l’y contraindre.
Cette tache pèse sur le pontificat actuel et Tucho Fernández est le boulet au pied du nouveau pape.
Le pontificat de Léon XIVsurprend par le nombre inhabituel de documents voulus par François et préparés sous son règne, mais qui ne sont publiés qu’aujourd’hui. Pourquoi Léon XIV se considère-t-il lié à son prédécesseur dans les questions doctrinales, alors qu’il n’a aucun problème à annuler, retirer et abolir les décisions de François. On peut spéculer sur les raisons, mais le fait est qu’un pape qui signe un document en assume la responsabilité et qu’il faut nécessairement supposer que ce document reflète exactement ses convictions.
Cette tache pèse sur le pontificat actuel et Tucho Fernández est le boulet au pied du nouveau pape.
Elle entraîne non seulement Léon XIV vers le fond, mais aussi l’autorité de la Congrégation pour la doctrine de la foi et de l’Église, à travers des documents contradictoires, des interventions mal réfléchies et des expériences idéologiques précipitées. mais aussi l’autorité de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et l’autorité doctrinale de l’Église en général.
Combien de temps ce pontificat, combien de temps l’Église pourra-t-elle encore se permettre d’avoir un préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi comme Tucho Fernández et le système de protection bergoglien ?
Quelques jours seulement après la publication de Fiducia supplicans, le cardinal Joseph Zen, déjà très âgé, a donné sa réponse : Le cardinal Victor Manuel Fernández devrait démissionner.