Le pape a reçu les députés européens du groupe « conservateurs et réformistes » et, même si c’est clairement un niveau en-dessous du pape théologien [auquel il se réfère en le nommant simplement « le pape Benoît XVI », au lieu du traditionnel « mon vénéré/bien-aimé prédécesseur », comme il le fait systématiquement pour l’Argentin], il a tenu un discours qui tranche agréablement avec ceux de son prédécesseur immédiat, notamment sur les racines chrétiennes de l’Europe.
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Comme conclut à juste titre Stefano Fontana dans son éditorial de la Bussola

Il faut espérer que les nombreuses idées de ce genre que Léon XIV sème dans ses différentes interventions trouveront un moment de concrétisation magistérielle organique et ne resteront pas seulement des idées.

Racines chrétiennes, pour Léon XIV, le chapitre n’est pas clos

Stefano Fontana
La NBQ
11 décembre 2025

Culture et cathédrales, mais aussi principes éthiques, modèles de pensée et doctrine sociale. Lors de la rencontre du pape avec les députés européens du groupe « conservateurs et réformistes », le rôle décisif du christianisme en Europe revient sur le devant de la scène.

Foto Vatican Media/LaPresse

Le pape Léon XIV a prononcé hier un bref mais intéressant discours [ndt: voir annexe} devant les députés européens du groupe « conservateurs et réformistes ».

On se souviendra que Benoît XVI avait lui aussi prononcé devant les députés européens des discours célèbres, dans lesquels il avait énoncé sa doctrine des « principes non négociables » en politique, les énumérant un par un, à commencer par le droit à la vie, pour passer à la protection de la famille naturelle et aboutir à la liberté éducative des parents et autres [ndt]

L’intervention du pape Léon est moins articulée, mais elle s’inscrit dans la même ligne et aborde certains points d’une importance considérable.

Face aux parlementaires, Léon s’est senti obligé de parler de démocratie. Ce système de gouvernement implique la confrontation entre différentes opinions politiques et « l’un des objectifs essentiels d’un parlement est de permettre que ces points de vue soient exprimés et discutés ».

Mais quel est le fondement de cette libre discussion ? La théorie qui prévaut aujourd’hui considère que tout cela n’a pas de fondement. Si la démocratie avait un fondement indisponible à la discussion et au vote, pense-t-on, elle serait limitée, car il y aurait des valeurs et des principes à adopter sans discussion et sans vote.

Mais Léon XIV, ne semble pas partager cet avis, car, dit-il, « la capacité de désapprouver, d’écouter attentivement et même d’entrer en dialogue avec ceux que nous considérons comme des adversaires témoigne de notre respect pour la dignité de tous les hommes et femmes donnée par Dieu ». Le fondement de la démocratie est donc cette dignité donnée par Dieu à l’homme.


Dans un passage précédent, le pape avait rappelé que les parlementaires ne doivent pas seulement s’occuper de ceux qui les ont élus, mais de toutes les personnes de leur communauté, car ils occupent cette position élevée avec la responsabilité de promouvoir le bien commun, c’est-à-dire le bien de chaque homme en tant qu’homme. Et le bien commun concerne précisément cette « dignité de tous les hommes et de toutes les femmes donnée par Dieu » dont il était question. Aujourd’hui, la vie démocratique prétend inventer par le vote ce que signifie être un homme, mais le pape Léon indique au contraire que le bien commun doit avant tout être considéré comme un ordre naturel hérité, à protéger et à développer.


Le discours du pape en arrive alors à Thomas More, proclamé par Jean-Paul II patron des politiciens. La conscience devant laquelle s’était incliné ce saint politicien n’était pas la conscience qui se fonde elle-même, mais la conscience qui respectait l’ordre de la dignité donnée par Dieu à l’homme. C’était l’ordre de la nature créée qui renvoyait au Créateur.

Cette référence à Thomas More, même si elle est exprimée en quelques mots, est salutaire pour une vision correcte de la vie politique selon la doctrine sociale de l’Église. La démocratie est une forme de gouvernement, elle n’est pas le fondement du gouvernement, sinon il n’y aurait plus de place pour la conscience. Tous les politiciens parlent aujourd’hui d’un certain « ordre », mais ils ne savent pas en indiquer le fondement objectivement contraignant pour la conscience du citoyen.

S’adressant aux parlementaires européens, Léon XIV a également dû parler de l’Union européenne et de l’Europe. Il a ainsi repris la vieille question des origines chrétiennes de l’Europe, rappelant implicitement que l’Union européenne n’est pas l’Europe et qu’elle devrait s’en inspirer plutôt que de la remplacer. Le rejet brutal de la proposition de Jean-Paul II d’insérer cette référence dans la Constitution européenne alors en cours d’élaboration n’est pas un chapitre clos pour le pape Léon.


Sur quelles motivations Léon XIV fonde-t-il la relance de cette revendication ? 

La première est la plus simple et concerne le rôle historique et culturel que le christianisme a joué sur ce continent : « les trésors culturels de ses imposantes cathédrales, l’art et la musique sublime, les progrès scientifiques, sans parler de la croissance et de la diffusion des universités ».


À y regarder de plus près, selon nous, ces arguments sont valables mais pas décisifs car ils sont fondés sur la réalité historique plutôt que sur la vérité. Et en effet, le pape Léon complète ensuite le tableau et fait appel aux « riches principes éthiques et aux modèles de pensée qui constituent le patrimoine intellectuel de l’Europe chrétienne ». À ce sujet, il demande que le rôle public de l’Église ne soit pas négligé et combattu, mais que « la voix de l’Église continue à être entendue, notamment à travers sa doctrine sociale ».

« Le monde de la raison et le monde de la foi » – a-t-il déclaré en rappelant Benoît XVI  [discours à Westminster Hall, septembre 2010] – doivent vivre un « dialogue nécessaire », une « conversation publique ». Cela « ne signifie pas restaurer une époque du passé, mais garantir que les ressources fondamentales pour la coopération future et l’intégration ne soient pas perdues ».

Il faut espérer que les nombreuses idées de ce genre que Léon XIV sème dans ses différentes interventions trouveront un moment de concrétisation magistérielle organique et ne resteront pas seulement des idées.


NDT

Voir par exemple le discours aux participants au congrès promu par le Parti Populaire Européen, 30 mars 2006

En ce qui concerne l’Eglise catholique, l’objet principal de ses interventions dans le débat public porte sur la protection et la promotion de la dignité de la personne et elle accorde donc volontairement une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables. Parmi ceux-ci, les principes suivants apparaissent aujourd’hui de manière claire:

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– la protection de la vie à toutes ses étapes, du premier moment de sa conception jusqu’à sa mort naturelle;

– la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille- comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage et sa défense contre des tentatives de la rendre juridiquement équivalente à des formes d’union radicalement différentes qui, en réalité, lui portent préjudice et contribuent à sa déstabilisation, en obscurcissant son caractère spécifique et son rôle social irremplaçable;

– la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants.

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Ces principes ne sont pas des vérités de foi, même si ils reçoivent un éclairage et une confirmation supplémentaire de la foi; ils sont inscrits dans la nature humaine elle-même et ils sont donc communs à toute l’humanité.

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Annexe

Le site du Vatican ne propose pour le moment que les versions en anglais et en italien. Je crois donc utile de proposer la version en français. Le texte est en effet assez court. Et – c’est plutôt inédit! – le pape cite explicitement Benoît XVI. Il est vrai qu’il pouvait difficilement citer François qui détestait l’Europe – je dis bien: l’Europe, et pas l’UE – et, ostensiblement, n’en parlait pas, sinon pour la critiquer.

DISCOURS AUX MEMBRES DU GROUPE « EUROPEAN CONSERVATIVES AND REFORMISTS » DU PARLEMENT EUROPÉEN

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Bonjour à tous
et bienvenue au Vatican.

Je suis heureux d’avoir l’occasion de saluer votre délégation à l’occasion de votre participation à la conférence du groupe European Conservatories and Reformists qui se tient ces jours-ci ici à Rome.

Tout d’abord, je tiens à vous remercier pour votre travail au service non seulement de ceux que vous représentez au Parlement européen, mais aussi de tous les membres de vos communautés. En effet, occuper une fonction importante dans la société implique la responsabilité de promouvoir le bien commun. C’est pourquoi je vous encourage tout particulièrement à ne jamais perdre de vue les personnes oubliées, celles qui sont marginalisées, celles que Jésus-Christ a appelées « les plus petits » parmi nous (cf. Lc 9, 48).

En tant que représentants démocratiquement élus, vous reflétez une diversité de points de vue qui couvrent un large éventail d’opinions différentes. En effet, l’un des objectifs essentiels d’un parlement est de permettre l’expression et la discussion de ces points de vue.

Cependant, la marque distinctive de toute société civile est que les divergences sont discutées avec courtoisie et respect, car la capacité de désapprouver, d’écouter attentivement et même d’entrer en dialogue avec ceux que nous considérons comme des adversaires témoigne de notre respect pour la dignité de tous les hommes et toutes les femmes, donnée par Dieu.

Je vous invite donc à vous tourner vers saint Thomas More, patron des politiciens, dont la sagesse, le courage et la défense de la conscience sont une source d’inspiration intemporelle pour tous ceux qui cherchent à promouvoir le bien-être de la société.

À cet égard, je répète volontiers l’appel lancé par mes prédécesseurs les plus récents, selon lequel l’identité européenne ne peut être comprise et promue qu’en référence à ses racines judéo-chrétiennes.

Cependant, le but de la protection de l’héritage religieux de ce continent n’est pas simplement de préserver les droits de ses communautés chrétiennes, ni même, en premier lieu, de préserver des coutumes ou des traditions sociales particulières, qui varient de toute façon d’un endroit à l’autre et au cours de l’histoire. Il s’agit avant tout de reconnaître un fait.

En outre, tout le monde bénéficie de la contribution que les membres des communautés chrétiennes ont apportée et continuent d’apporter au bien de la société européenne. Il suffit de rappeler certaines évolutions importantes de la civilisation occidentale, en particulier les trésors culturels de ses imposantes cathédrales, son art et sa musique sublimes, ses progrès scientifiques, sans parler de la croissance et de la diffusion des universités. Ces évolutions créent un lien intrinsèque entre le christianisme et l’histoire européenne, une histoire qui doit être appréciée et célébrée.

Je pense en particulier aux riches principes éthiques et aux modèles de pensée qui constituent le patrimoine intellectuel de l’Europe chrétienne. Ceux-ci sont essentiels pour préserver les droits donnés par Dieu et la dignité inhérente à chaque personne humaine, de la conception à la mort naturelle. Ils sont également fondamentaux pour répondre aux défis posés par la pauvreté, l’exclusion sociale, la privation économique, ainsi que par la crise climatique, la violence et les guerres en cours. Veiller à ce que la voix de l’Église continue d’être entendue, notamment à travers sa doctrine sociale, ne signifie pas rétablir une époque révolue, mais garantir que les ressources fondamentales pour la coopération et l’intégration futures ne soient pas perdues.

Je voudrais ici réaffirmer l’importance de ce que le pape Benoît XVI a désigné comme un dialogue nécessaire entre « le monde de la raison et le monde de la foi – le monde de la laïcité rationnelle et le monde de la croyance religieuse » (Rencontre avec les autorités civiles, Westminster Hall, Londres, 17 septembre 2010). En effet, cette conversation publique, dans laquelle les politiciens jouent un rôle très important, est essentielle pour respecter la compétence spécifique de chacun, ainsi que pour fournir à l’autre ce dont il a besoin, à savoir un rôle mutuellement « purificateur » afin de garantir que personne ne soit victime de distorsions (cf. Ibidem).

Je prie pour que vous fassiez votre part en vous engageant positivement dans ce dialogue important, non seulement pour le bien des peuples d’Europe, mais aussi pour celui de toute la famille humaine.

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