Nous l’avions amplement documenté par anticipation. L’ornement musical était la Messe pour le sacre du dernier roi de France Charles X [Louis-Philippe, rappelons-le, s’est fait appeler « roi des Français », et n’a pas été sacré, rompant ainsi le lien organique de la monarchie avec l’Eglise], à Reims, en 1824, composée par Luigi Cherubini (1760-1842) et ici dirigée, évidemment, par Riccardo Muti.
A cette occasion, Léon XIV a prononcé un bref discours bien éloigné des commentaires raffinés de musicologue averti auxquels Benoît XVI nous avait habitués. Et il glissé un éloge pour le moins inattendu (ou plutôt incongru, et selon moi, regrettable) de son mentor argentin, qui aurait été selon lui un amoureux de la musique. Ah bon? Du tango, peut-être… En tout cas, il le cachait bien.
Le prix Ratzinger décerné à Muti ramène la grande musique au Vatican
Léon XIV a remis personnellement le diplôme au maestro après l’exécution de la Messe pour le couronnement de Charles X. La présence du nouveau pape dans la salle Paul VI marque la fin de l’ère des concerts désertés et la réalisation de l’espoir du musicien, qui a évoqué « l’entente culturelle et spirituelle » avec Benoît XVI.
Nico Spuntoni
La NBQ
13 décembre 2025

Riccardo Muti avait demandé, avec une pointe d’esprit polémique, le retour de la grande musique dans la salle Paul VI au Vatican. Une grande absente pendant les années du pontificat de François qui a commencé en 2013 en désertant au dernier moment le concert pour le 96e anniversaire du cardinal Domenico Bartolucci, le dernier directeur de la Chapelle Sixtine ad vitam. Sur ce point également, Bergoglio s’est immédiatement démarqué du pontificat de son prédécesseur, Benoît XVI, si estimé par Muti qu’il figurait parmi les personnes les plus intelligentes que le maestro ait jamais rencontrées dans sa vie.
Avec Léon XIV sur le trône, l’espoir de Muti s’est réalisé. Hier, le maestro a dirigé la Messe pour le couronnement de Charles X de Luigi Cherubini, devant un spectateur d’exception : le pape Prevost.
À la fin du spectacle, le chef d’orchestre a reçu des mains du Souverain Pontife le diplôme du Prix Ratzinger qui lui a été décerné cette année par la Fondation vaticane Joseph Ratzinger pour ses très grands mérites musicaux, mais aussi pour « son amitié personnelle et son entente culturelle et spirituelle » avec Benoît XVI.
C’est précisément ce dernier point qui a été au centre du discours de Muti qui a rappelé leur dernière rencontre au monastère Mater Ecclesiae organisée par Mgr Georg Gänswein (présent dans la salle hier), lorsque le pape émérite l’a congédié avec ces derniers mots : « Laissons ce pauvre Mozart reposer en paix ». Une boutade née d’une plainte commune sur certaines interprétations des chefs-d’œuvre du compositeur autrichien. Le maestro napolitain a déclaré que sa relation avec Ratzinger était « celle d’un catholique fervent avec un grand pape et un grand théologien ». Mais il a également eu des mots élogieux pour Léon XIV, le pape qui a ramené la musique sacrée à un haut niveau dans la salle Paul VI. Muti a avoué avoir aimé le nouveau pape dès le premier instant, appréciant également le choix de son nom pontifical.
Cette cérémonie spéciale de remise du Prix Ratzinger est intervenue après les deux dernières éditions – celles qui ont suivi le décès de Benoît XVI – sous le signe de la discrétion en raison de l’absence de François, qui avait confié au cardinal secrétaire d’État Pietro Parolin la tâche de remettre le diplôme aux lauréats.
Au cours de la première année du pontificat de Léon XIV, le pape régnant est revenu pour remettre en personne le prix nommé d’après son prédécesseur allemand, et il l’a fait lors d’un événement d’une visibilité sans précédent grâce à la présence d’une célébrité telle que Muti.
Dans son discours [voir ci-dessous, ndt], Prevost a rappelé que Ratzinger « cherchait dans la musique la voix de Dieu dans l’univers ». Pour le pape, le prix remis hier est la « poursuite de cette relation, d’un dialogue ouvert au mystère et orienté vers le bien commun, vers l’harmonie » qui existait entre Ratzinger et Muti qui, selon Prevost, « a su préserver ce que Benoît XVI a toujours considéré comme le cœur de l’art : la possibilité de faire résonner, à travers la beauté, une étincelle de la présence de Dieu ».
Extrait du discours de Léon XIV
L’allusion à « l’amour pour la musique » du « vénéré prédécesseur » (non, vous n’y êtes pas, ce n’est pas Benoît XVI , c’est… François!!) me laisse sans voix.
Je salue le maestro Riccardo Muti, à qui est décerné aujourd’hui le prix Ratzinger, en signe de reconnaissance pour une vie entièrement consacrée à la musique, lieu de discipline et de révélation. Le pape Benoît XVI aimait rappeler que « la vraie beauté blesse, ouvre le cœur, le dilate », et il cherchait dans la musique la voix de Dieu dans l’univers. Au cours de cette quête de la beauté, vous avez eu l’occasion, cher Maestro, de rencontrer à plusieurs reprises le cardinal Ratzinger, d’abord lorsqu’il assistait à des concerts à Salzbourg, à Munich, puis à Rome. Au cours des années suivantes, le pape Benoît XVI a assisté à vos concerts dans la salle Paul VI, où il vous a remis la Grand-Croix de Saint-Grégoire-le-Grand. Le prix que vous recevez aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de cette relation, d’un dialogue ouvert au mystère et orienté vers le bien commun, vers l’harmonie.
.
Cette responsabilité éthique de l’art musical a été bien illustrée par mon vénéré prédécesseur, le pape François, qui aimait la musique et l’écoutait avec un goût spirituel. La musique, disait-il, « donne à ceux qui la cultivent un regard sage et serein, grâce auquel il est plus facile de surmonter les divisions et les antagonismes, pour être – tout comme les instruments d’un orchestre ou les voix d’un chœur – en accord, pour surveiller les fausses notes et corriger les dissonances, qui sont également utiles à la dynamique des compositions, à condition qu’elles soient intégrées dans un tissu harmonique savamment tissé ».
.
Harmoniser signifie maintenir ensemble des différences qui pourraient s’opposer, leur permettant de générer une unité supérieure. Le silence contribue également à cet objectif : ce n’est pas une absence, c’est une préparation, car c’est en lui que se forme la possibilité de la parole, c’est dans la pause que la vérité émerge.
.
https://www.vatican.va/content/leo-xiv/it/speeches/2025/december/documents/20251212-concerto.html