C’est le titre d’un livre « de circonstance » écrit par deux journalistes proches de Bergoglio, Elisabetta Piqué (vaticaniste du quotidien argentin « La Nacion », biographe de François) et Gerard O’Connell (correspondant à Rome d’ « America Magazine »), et dont la traduction en français est annoncée pour le début 2026.
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Tout n’est « peut-être » pas vrai, tout n’est pas forcément à prendre comme vérité acquise, Léon XIV est « peut-être » le Pape dont l’Eglise a besoin aujourd’hui. Mais « peut-être » pas (car il ne cesse d’envoyer des signaux de signes opposés, encore hier, dans ses vœux à la Curie, il n’a pas manqué de saluer son « bien-aimé prédécesseur François », louant « sa voix prophétique, son style pastoral et son riche magistère [qui] ont marqué le cheminement de l’Église ces dernières années ») et c’est ce « peut-être » qui gêne. Dans le monde décrit dans le livre, en réalité, il y a très peu de place pour l’Esprit Saint. Presque tout semble être une question de marketing, et même le Pape apparaît comme un « produit » à vendre au public.
Les auteurs s’attardent sur les choix vestimentaires et stylistiques du nouveau pape car, dans leur monde, l’image est tout. Contrairement à François, Léon choisit de porter la mozzetta, et le livre s’efforce de souligner qu’il s’agit d’un message adressé aux conservateurs.
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Tout est technique de gestion. Les choix n’ont rien à voir avec la doctrine, la théologie. Ils permettent de gagner du temps, de faire taire la résistance, de créer l’illusion d’une restauration alors que le fond reste intact.
« El último cónclave ».
Voilà comment Léon XIV a été produit
Le livre « El último cónclave » (« Le dernier conclave ») d’Elisabetta Piqué et Gerard O’Connell se veut un journal du conclave de 2025, décrit comme un « méga-événement » plein d’intrigues, avec des factions engagées à « défier la dure arithmétique ». Écrit avec un rythme romanesque par deux chroniqueurs du Vatican personnellement très proches et liés à François, il propose cette lecture : Léon XIV a été la « surprise finale » de Bergoglio, « inattendue pour presque tout le monde », une sorte de coup de théâtre que les auteurs considèrent comme providentiel.
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À l’appui de cette thèse, Piqué et O’Connell présentent les débuts du nouveau règne comme des « indices » d’un pontificat différent « dans la forme », mais « pas dans le fond » par rapport au précédent. Une considération qui, pour eux, a évidemment une valeur rassurante.
L’élément central du livre est le peu d’importance surnaturelle attribuée à toute l’affaire. Les auteurs ne nient pas la présence d’éléments spirituels, mais en fin de compte, la question se réduit à la gestion des coalitions : c’est un affrontement entre « rigoristes », « diplomates » et intérêts divers, dans un jeu d’alliances sur l’échiquier.
Le résultat « inattendu » est expliqué exclusivement en termes managériaux.
Prevost sort vainqueur parce qu’il a volé « sous le radar », a tiré parti du fait qu’il n’était pas une obsession médiatique et a ainsi évité le contrôle préventif. La comparaison avec 2013 est significative : Bergoglio est également resté caché, puis soudainement la fumée blanche est apparue et la révolution « pastorale » a commencé. Dans le monde reconstruit par le livre, il y a très peu de place pour l’Esprit Saint.
C’est le candidat le mieux placé, notamment selon la logique du système médiatique, qui l’emporte.
L’un des chapitres, intitulé « Interférences externes », raconte comment Bishop Accountability (le site web qui traite de la crise des abus dans le clergé catholique) a pris pour cible deux candidats importants, Parolin et Tagle, avertissant le monde qu’ils seraient de « mauvais choix » en raison de leurs antécédents dans la gestion des abus.
Nous voici dans le monde d’aujourd’hui : dans le choix d’un nouveau pape, l’essentiel n’est pas la doctrine, mais la gestion des scandales. Et quand la gestion des scandales devient décisive, l’institution est sous l’emprise de celui qui contrôle les documents, les fuites d’informations, les titres et les délais.
Le système n’a pas besoin d’un candidat apprécié et jugé apte en raison de ses qualités. Il a besoin d’un candidat qui puisse être vendu rapidement et qui n’arrive pas déjà discrédité par les titres des journaux. À l’ère moderne, « passer inaperçu » devient la véritable condition préalable, une sorte de sacrement pour la fumée blanche.
Mais si « l’ingérence extérieure » est forte, la pression idéologique interne n’en est pas moins importante. Dans le chapitre « Contre-attaque », le bloc progressiste définit ouvertement son objectif comme étant de garantir qu’il n’y ait « aucun retour en arrière » par rapport à la « voie réformiste » de François, exigeant un « profil prophétique ».
De la théologie ? S’il y en a, elle est désolante. La question n’est pas de savoir ce que le Christ a voulu et institué, mais ce qui semble équitable dans une Église qui n’est plus aujourd’hui qu’un organisme non gouvernemental mondial.
Le conclave de 2025 est présenté comme une lutte pour déterminer si le prochain régime achèvera le rebranding synodal, le processus de renouvellement de la marque sur le marché, ou s’il permettra à une « restauration » non précisée de le ralentir.
Une fois Prevost choisi, les fonctionnaires de la curie qui s’attendaient à Parolin sont décrits comme « stupéfaits, paralysés, vaincus ». Mais un monseigneur murmure : « Nous ferons de lui l’un des nôtres ». La papauté n’est plus une fonction qui gouverne la curie romaine, mais une fonction que la curie romaine absorbe et gère.
Et dans le livre, remarquez bien, cette situation est considérée favorablement, non pas comme un risque, mais comme une conquête institutionnelle.
Les auteurs s’attardent sur les choix vestimentaires et stylistiques du nouveau pape car, dans leur monde, l’image est tout. Contrairement à François, Léon choisit de porter la mozzetta, et le livre s’efforce de souligner qu’il s’agit d’un message adressé aux conservateurs.
Plus loin, la même logique : retourner vivre dans le palais apostolique, porter une croix pectorale en or, remplacer la Fiat Cinquecento par un SUV noir, donner une bénédiction en latin aux journalistes. La vision du pape a-t-elle quelque chose à voir avec cela ? Non, on ne note que l’« énorme satisfaction » des conservateurs.
Tout est technique de gestion. Les choix n’ont rien à voir avec la doctrine, la théologie. Ils permettent de gagner du temps, de faire taire la résistance, de créer l’illusion d’une restauration alors que le fond reste intact.
Le livre parle également du tourbillon des influences mondiales. Il cite des informations sur un « complot » de Macron aux côtés de Sant’Egidio pour promouvoir leur favori. Il passe en revue les dîners et les listes d’invités. Tout cela est-il vrai ? « Peut-être ». Peut-être y a-t-il eu une influence. Peut-être y a-t-il eu manipulation. Peut-être que le sacré n’est que politique. Le lecteur est amené à considérer l’ambiguïté comme une condition normale, car l’institution ne peut se permettre la clarté.
Le livre ne néglige pas les histoires d’abus et de luttes de pouvoir au Pérou, en particulier autour du mouvement Sodalicio de vida cristiana, dissous par Bergoglio à la suite d’une enquête sur une série d’abus. Une source affirme que les accusations portées par le Sodalicio contre Prevost étaient « inventées » et « totalement fausses », une riposte à l’intervention du Vatican. Elle ajoute que Prevost aurait agi « en privé » pour aider les victimes et servir de médiateur. La crise structurelle n’a pas d’importance. On constate que Prevost a été « calme » et s’est montré « pragmatique ».
« El último cónclave » n’est pas seulement un livre sur le dernier conclave. C’est une radiographie de ce que l’appareil postconciliaire, dans son ensemble, pense que la papauté est devenue.