L’hommage annuel d’Andrea Gagliarducci, peut-être le seul vaticaniste qui l’a vraiment compris.
Trois ans après sa mort, la pensée de Benoît XVI redevient une référence. Car, au fond, un Maître n’est pas seulement celui qui enseigne, mais surtout celui qui sait laisser matière à réflexion.
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Il est temps pour nous (…) de nous laisser surprendre par ce grand missionnaire qu’était Benoît XVI.
Un missionnaire incompris, sans aucun doute. Mais un véritable missionnaire, au sens le plus profond du terme. Un missionnaire qui savait communiquer d’une manière que les communicateurs ne comprenaient pas. Mais c’est le destin des prophètes que d’avoir à composer avec les limites de leurs contemporains.
Benoît XVI, hommage à un pape missionnaire
Andrea Gagliarducci
vaticanreporting.blogspot.com
30 décembre 2025
Le dernier livre de Benoît XVI, publié à titre posthume, s’intitule « Dieu est la réalité véritable ». Il s’agit en effet d’un recueil des homélies prononcées par Benoît XVI en tant que pape et pape émérite entre 2005 et 2017, lors de célébrations privées. Benoît XVI prononçait ces homélies a braccio, mais en suivant le fil de notes écrites au crayon dans son écriture minuscule, issues de sa méditation sur l’Évangile et les lectures du jour. Et les Memores Domini les enregistraient à son insu, puis les transcrivaient.
Dans ces homélies, il y avait tout Benoît XVI. La simplicité, l’humilité, mais surtout l’amour de Dieu, qui dans sa vie théologique devenait, en particulier, un amour pour l’Écriture et pour l’Évangile. Un amour si grand que, déjà pontife, il a voulu consacrer à la figure de Jésus de Nazareth une trilogie monumentale qui avait pour but d’expliquer qu’au fond, le Jésus des Écritures était bien le Jésus historique, que les Évangiles ne pouvaient être démantelés par la méthode historico-critique et réduits à une sorte de fable allégorique, car c’est dans cette vérité de l’Évangile que réside notre foi.
Mais c’est dans le titre de cet ouvrage posthume, « Dieu est la réalité véritable », que se trouve condensée toute la pensée de Benoît XVI.
Trois ans après la mort de Benoît XVI, sa pensée continue de résonner, et il ne pourrait en être autrement. L’année dernière, je déplorais que, deux ans seulement après sa mort, l’héritage de Benoît XVI ait été mis de côté, et c’était vrai. Il semblait impossible de parler de lui [ndt: Benoît XVI, deux ans après, 31 décembre 2024].
Mais les circonstances étaient différentes. C’était à la fin du pontificat du pape François, qui avait clairement pris ses distances avec son prédécesseur dès son décès. François, qui, lors des funérailles de son prédécesseur, avait prononcé une homélie sans même le mentionner. François, qui ne s’était même pas rendu dans les grottes du Vatican pour accompagner la dépouille. François, qui avait voulu que les funérailles soient aussi discrètes que possible, acceptant même un traslatio du corps du pape émérite pendant la nuit, dans un camion ouvert, traversant les jardins du Vatican déserts et sans célébrations.
À cette époque, dans ces circonstances, avec un pontificat sur le déclin qui devenait de ce fait plus agressif dans tout l’environnement qui l’entourait (car lorsqu’un pontificat prend fin, c’est aussi tout un environnement, une cohorte si l’on peut l’appeler ainsi, qui prend fin, et le pouvoir change soudainement de mains, tout comme le récit), Benoît XVI semblait être un maître présent, vivant, aimé, mais précisément pour cette raison, à ne pas prendre en considération.
Cette situation était également le résultat d’une lecture myope du pontificat de Benoît XVI. Car Benoît XVI a été décrit et perçu sous différents angles – selon le débat théologique ; selon les questions politiques et idéologiques ; selon le gouvernement – mais on ne lui a jamais accordé le crédit qu’il méritait pour ce qu’il était réellement.
Trois ans après sa mort, je pense que l’on peut le dire clairement : le pontificat de Benoît XVI a été un pontificat missionnaire. Missionnaire comme le sont tous les pontificats, bien sûr, car au fond, qui est chrétien si ce n’est celui qui est appelé à « faire de toutes les nations des disciples », comme le dit l’Évangile. Mais missionnaire aussi d’une manière particulière.
Benoît XVI avait avant tout pour mission de ramener le Christ au centre du débat public.
Il l’a fait à plusieurs reprises, avec le discours controversé (mais jamais une définition n’a été plus trompeuse) de Ratisbonne, mais aussi avec les discours au Collège des Bernardins et à Westminster Hall, et avec les livres sur Jésus de Nazareth. Et il l’avait fait déjà auparavant, dans le Chemin de Croix dont il avait rédigé les méditations l’année où il était devenu pape [cf. benoit-et-moi.fr/2014-I/benoit/via-crucis-2005]. Un Chemin de Croix qui est bien plus qu’un mea culpa pour la « saleté dans l’Église », mais qui part précisément de l’Évangile pour comprendre les défis d’aujourd’hui, en basant la réflexion sur « le grain de blé qui, en mourant, porte beaucoup de fruit ».
Benoît XVI a été un missionnaire parce qu’il résumait tout dans l’Évangile. Parce qu’il enseignait à rechercher les causes ultimes, et non les causes pénultièmes. Il demandait de regarder en profondeur avant d’agir en conséquence. Les grands thèmes de son pontificat étaient la foi, la justice, la culture, et quoi de plus missionnaire que de montrer au monde la foi, la justice, la culture alors que le monde est aveuglé par l’hybris et vit, en fin de compte, un scénario apocalyptique sans en être conscient ?
Benoît XVI a été un missionnaire parce qu’il a cherché à donner raison à la foi, sans la minimiser, mais au contraire en l’exaltant. Il a toujours essayé de regarder au-delà de l’homme, avec un respect de la vérité qui l’a amené à dire à plusieurs reprises que la vérité ne peut être possédée, mais que c’est la vérité qui est à nous, et que lorsque cette vérité arrive, elle ne peut plus être niée.
Qu’y a-t-il de plus missionnaire que de regarder Jésus, son histoire, et de donner à cette histoire une dignité qui va au-delà de la religion ? Qu’y a-t-il de plus missionnaire que de parler de Dieu dans un monde qui le nie ? Qu’y a-t-il de plus missionnaire que de souligner, justement, que « Dieu est la vraie réalité » ?
Les homélies de Benoît XVI condensaient toute cette pensée. Elles les rendaient simples, mais pas simplifiées, directes, mais pas envahissantes, car tout venait de quelque chose de profond, de vivant, d’actif. C’était là, la communication de Benoît XVI, et cela vaut la peine que nous, communicateurs, nous nous en souvenions.
Trois ans après sa mort, la pensée de Benoît XVI redevient une référence. Car, au fond, un Maître n’est pas seulement celui qui enseigne, mais surtout celui qui sait laisser matière à réflexion. Ratzinger écrivait dans son autobiographie que tant que les étudiants prennent des notes, tout va bien, mais que c’est lorsqu’ils lèvent les yeux de leur feuille qu’ils sont touchés.
Trois ans plus tard, il est temps pour nous de lever les yeux de notre feuille et de nous laisser surprendre par ce grand missionnaire qu’était Benoît XVI.
Un missionnaire incompris, sans aucun doute. Mais un véritable missionnaire, au sens le plus profond du terme. Un missionnaire qui savait communiquer d’une manière que les communicateurs ne comprenaient pas.
Mais c’est le destin des prophètes que d’avoir à composer avec les limites de leurs contemporains.
