Comme beaucoup de gens, et certainement parmi mes lecteurs, j’ai suivi avec plaisir à la télévision le concert traditionnel au Musikverein de Vienne qui se conclut habituellement dans un joyeux désordre avec les spectateurs debout, tapant dans leurs mains pour accompagner la fameuse Marche de Radetzky. Faute d’être mélomane avertie, je n’ai rien remarqué d’autre que la présence au programme de deux compositrices, dont Florence Price, une afro-américaine et sa « Rainbow Waltz ». Pourquoi pas, après tout, même si le morceau ne m’a pas transportée. Les femmes ont le vent en poupe, et Florence Price est à la mode, elle était aussi au programme du Concert du Nouvel An à l’Arsenal de Metz.
En particulier, je n’ai pas vu, dans le brouhaha finale, le fameux « baiser gay » du chef d’orchestre canadien Yannick Nézet-Séguin à son mari, lui-même violoniste dans l’orchestre.
Pas de quoi fouetter un chat, diront certains, après tout, le Musikverein n’est pas une église. Mais quand même, un acte délibérément provocateur et transgressif, qui se sert d’un évènement d’audience planétaire, dans un cadre qui est l’essence même de la Tradition, comme plateforme pour un manifeste pro-gay (on n’imagine pas l’équivalent avec un chef d’orchestre hétéro allant échanger un baiser amoureux avec son épouse à l’issue du concert…) et qui donc mélange fâcheusement l’art et la politique.
Le site italien au nom explicite gay.it, y voit « une ‘révolution douce’ qui a traversé l’une des scènes les plus traditionnelles de la musique classique », affirmant que « rendre visible un amour gay dans un contexte tel que celui du Concert du Nouvel An à Vienne est un acte politique ». Il ne s’y est donc pas trompé. Et c’est lui qui en parle le mieux, dans un article au demeurant fort bien écrit, qui analyse parfaitement la portée de l’évènement (voir annexe).

Baiser gay au concert du Nouvel An, une bombe contre la culture
Tomaso Scandroglio
lanuovabq.it
5 janvier 2025
Lors du célèbre concert de Vienne, sur les notes de la Marche de Radetzky, le chef d’orchestre Yannick Nézet-Seguin est allé embrasser son compagnon Pierre Tourville. Ainsi, l’idéologie LGBT conquiert également le temple de la tradition

Le célèbre Concert du Nouvel An à Vienne, interprété par l’Orchestre philharmonique de Vienne, a été détourné par l’idéologie LGBT. En effet, le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin , ouvertement gay, a d’abord interprété un morceau au titre sans équivoque : Rainbow Waltz, c’est-à-dire la Valse arc-en-ciel. Puis, pendant la célèbre Marche de Radetzky, morceau incontournable de tout concert du Nouvel An, il est allé embrasser dans le cou son compagnon Pierre Tourville, violoniste de l’Orchestre philharmonique de Vienne qui interprétait la marche.
Le site Gay.it note à juste titre [voir annexe]:
« Que l’on le veuille ou non, rendre visible un amour gay dans un contexte tel que celui du Concert du Nouvel An de Vienne est un acte politique. Non pas parce qu’il véhicule un slogan, mais parce qu’il normalise ce qui a été occulté pendant des siècles ».
Le message politique visant à normaliser davantage l’homosexualité a été explosif pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, le Concert viennois est le paradigme de la tradition, un concert qui se déroule dans le temple de la tradition viennoise : la salle dorée du Musikverein de Vienne. Dans cette perspective, le baiser gay est un acte de terrorisme pur, un acte violent qui révolutionne la tradition parce qu’il la tue, qu’il conteste à la racine toutes ses valeurs, parmi lesquelles bien sûr la différence entre l’homme et la femme et leur attirance mutuelle, la famille naturelle et bien d’autres choses encore. Voilà donc expliqué le choix non seulement d’embrasser son compagnon, avec lequel il est uni civilement, pendant le concert, mais précisément pendant la Marche de Radetzky, morceau par excellence très traditionnel.
Les prémices de cette approche explosive et complaisante dans sa volonté de choquer étaient déjà dans l’air : le public applaudissant à des moments interdits, l’orchestre chantant et surtout l’acteur-chef d’orchestre qui se met à diriger depuis le parterre, convaincu que tout ce qui est rupture est éthiquement valable, que tout ce qui brise les schémas est libérateur car au-delà des limites s’exprimerait l’authenticité personnelle.
Par ailleurs, le Concert du Nouvel An se déroule dans l’atmosphère, ou plutôt dans le contexte de la felix Austria. Tout respire l’Autriche impériale. Une Autriche heureuse, notamment parce que l’empire des Habsbourg était profondément et radicalement catholique. Le baiser homosexuel vandalise donc également cet environnement culturel et religieux qui est étroitement lié à la musique jouée pendant le concert du Nouvel An. La volonté de violenter l’âme de notre histoire, tissée d’identité chrétienne et d’ordre divin, était donc claire. Un geste explosif, même d’un point de vue spirituel.
Le baiser gay échangé non pas par deux figurants quelconques, mais par deux acteurs du Concert est alors délibérément et consciemment un homicide: il tue la tradition, le patrimoine culturel le plus sainement occidental, la noblesse, la pudeur, la décence – trois âmes propres au Concert du Nouvel An et aux Wiener – et surtout la foi catholique d’un pays et d’un continent.
Ce geste fatal a toutefois été habilement enrobé grâce aux stucs et, plus précisément, aux dorures de la salle, grâce à la musique classique qui, dans ce concert, ne pouvait être plus classique, une musique exubérante, joyeuse, festive. Dans ce cadre si brillant, la bombe lâchée par le chef d’orchestre a été perçue comme un pétard inoffensif et amusant de fin d’année, une trouvaille qui s’inscrivait bien dans cette ambiance de fête musicale.
Annexe
www.gay.it/concerto-capodanno-vienna-yannick-nezet-seguin-bacio-marito
Au concert du Nouvel An à Vienne 2026,
Le baiser du chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin à son mari pendant la Marche de Radetzky
Ce geste a eu lieu au moment le plus rituel et le plus observé du Concert du Nouvel An à Vienne : pendant la Marche de Radetzky, lorsque le public applaudit et que la tradition semble immuable. Yannick Nézet-Séguin, chef d’orchestre ouvertement gay, s’est penché et a embrassé son mari, le violoniste Pierre Tourville, sur la nuque.
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Un moment qui a touché des millions de téléspectateurs à travers le monde.
Le concert du Nouvel An 2026 de l’Orchestre philharmonique de Vienne, suivi dans plus de 150 pays et symbole depuis des décennies d’une tradition qui admet rarement les écarts, est destiné à rester dans l’histoire non seulement pour ses choix musicaux, mais aussi pour une « révolution douce » qui a traversé l’une des scènes les plus traditionnelles de la musique classique.
Le geste de Nézet-Séguin a eu un poids spécifique qui dépasse le cadre privé.
Pendant l’exécution de la Marche de Radetzky, lorsque le chef d’orchestre est descendu dans le public – autre rupture avec la liturgie habituelle –, le baiser au violoniste et mari (ils sont unis civilement depuis 2021) est apparu comme le prolongement naturel de ce mouvement : apporter le corps, les affections et la vie réelle dans l’espace le plus surveillé de la musique classique.
Aucune emphase, aucun ralentissement de la musique. L’orchestre a continué à jouer, le public à applaudir. Et c’est précisément dans cette normalité que le geste a trouvé sa force.
Qui est Yannick Nézet-Séguin : une visibilité sans rhétorique
Âgé de 50 ans, canadien, à la tête du Metropolitan Opera de New York et du Philadelphia Orchestra, Nézet-Séguin est depuis des années l’un des chefs d’orchestre les plus influents de la scène internationale. Il est également ouvertement gay, mais son identité n’a jamais été utilisée comme levier de communication ou élément spectaculaire.
Au Musikverein de Vienne, son approche a été cohérente avec cette posture. Le baiser à Pierre Tourville – violoniste et son compagnon dans la vie – n’a pas cherché à susciter les applaudissements ni le scandale. Il a simplement occupé un espace qui, historiquement, n’était pas destiné à accueillir des gestes d’amour entre personnes du même sexe.
Le geste de Nézet-Séguin s’inscrit dans une édition qui, dès sa conception musicale, a choisi d’élargir le répertoire sans renier la tradition. La Salle dorée du Musikverein – décorée comme toujours de fleurs fraîches provenant des jardins de la ville – est restée le cœur symbolique de l’événement, mais le message a changé.
Outre les valses et les polkas de la dynastie Strauss, le programme comprenait des compositeurs souvent marginalisés par l’histoire officielle de la musique viennoise, tels que Joseph Lanner et Carl Michael Ziehrer, et surtout deux compositrices : Josephine Weinlich et Florence Price.
La « Rainbow Waltz » et le lien entre la musique et le geste
Parmi les morceaux les plus commentés de l’édition 2026 figurait la Rainbow Waltz de Florence Price, composée en 1939. Price, compositrice afro-américaine ayant vécu dans un contexte marqué par les discriminations raciales et sexistes, a longtemps été exclue des grands circuits de concerts.
Le choix d’inclure cette valse – l’un des moments symboliques du concert – a créé un lien évident avec le geste final du chef d’orchestre : l’inclusion non pas comme slogan, mais comme pratique concrète.
Nézet-Séguin l’avait expliqué avant le concert, parlant de la musique comme d’un espace capable d’unir parce que « nous vivons sur la même planète », souhaitant la paix « dans les cœurs et entre toutes les nations du monde ». Une affirmation qui, à la lumière du baiser final, prend un sens moins abstrait et plus incarné.
Une tradition qui change
Le concert du Nouvel An 2026 a montré plusieurs ruptures par rapport au passé : l’orchestre qui chante, le public qui applaudit là où cela est habituellement interdit, le chef d’orchestre qui dirige depuis la salle. Tous ces signes témoignent d’un changement générationnel qui ne passe pas par une rupture, mais par une transformation progressive.
Dans ce contexte, le baiser au compagnon n’est pas un élément isolé, mais fait partie d’une redéfinition des frontières entre la scène et la vie, entre le rôle public et l’identité personnelle. C’est la preuve que même les lieux les plus codifiés peuvent accueillir de nouveaux gestes sans perdre leur autorité.
Qu’on le veuille ou non, rendre visible un amour gay dans un contexte tel que celui du Concert du Nouvel An à Vienne est un acte politique. Non pas parce qu’il véhicule un slogan, mais parce qu’il normalise ce qui a été occulté pendant des siècles.
Dans le monde de la musique classique – historiquement traversé par des identités queer, mais rarement disposé à les reconnaître publiquement – le geste de Nézet-Séguin brise une coutume de silence.